Rétro "BD alternative" 2016 : L’Association à son rythme

24 décembre 2016 0 commentaire
  • Après une période quelque peu troublée au moment où elle devait passer à l’âge adulte, L’Association a retrouvé son rythme de croisière. Sans grande prise de risque cette année, mais avec des publications d’une qualité plutôt homogène, l’éditeur demeure une porte d’entrée ouverte aux lecteurs qui souhaitent s’intéresser à la bande dessinée alternative.

Fondée en 1990 par J.-C. Menu, Stanislas, Mattt Konture, Killoffer, Lewis Trondheim, David B. et Mokeït, L’Association a grandi au point de devenir une tête de pont de la bande dessinée indépendante et alternative dans les années 1990 et 2000. Elle aurait pu croître gentiment dans son coin, en capitalisant sur ses succès éditoriaux comme Persépolis de Marjane Satrapi (plus d’un million d’exemplaires vendus à travers le monde et une adaptation cinématographique). Elle aurait aussi pu se laisser avaler par un grand groupe, d’autant plus que certains de ses membres les plus éminents n’ont pas hésité à aller pointer chez des éditeurs plus consensuels.

Mais une telle équipe ne pouvait suivre un chemin sans tumulte, et c’est à l’âge de la majorité que la crise s’est déclarée. L’année 2011 a marqué un tournant : plan social, grève, assemblée générale dantesque, nouveau Conseil d’administration et établissement d’un Comité éditorial, démission de membres fondateurs… N’en jetez plus ! Depuis, L’Association s’est apaisée et relancée. La revue Lapin connaît une nouvelle formule. Les auteurs des premiers temps publient, pour beaucoup, avec régularité. Quelques nouveaux artistes font leur apparition.

Faut-il donc voir l’exercice 2016 comme le résultat d’une volonté de stabilité ? Nous pourrions le croire. Les publications de L’Association ont été cette année globalement de qualité, mais il est difficile de repérer un titre qui sorte vraiment du lot. Nous retrouvons des petits formats et des gros pavés, des auteurs confirmés et d’autres moins connus, du noir et blanc mais aussi un peu de couleurs : beaucoup d’agréables lectures et quelques objets intrigants, mais pas de bouleversement.

Rétro "BD alternative" 2016 : L'Association à son rythme
J’ai été sniper © Edmond Baudoin - L’Association 2016

La collection "Patte de Mouche", dédiée à des petits formats d’une vingtaine de pages, s’est enrichie de quatre titres. Matthias Lehmann a publié Personne ne sait que je vais mourir, issu du défi lancé lors des 24 heures de la bande dessinée de Bruxelles en 2012. Francis Masse, dans La Dernière Séance, rappelle ce que l’exercice de la dédicace peut avoir de risible. Lewis Trondheim propose avec Les 24 h de la bd un récit construit sous contrainte, comme son titre l’indique. Le plus personnel et touchant est le travail d’Edmond Baudoin qui, dans J’ai été sniper, retrace ses souvenirs des années 1960, lorsqu’il fut formé pour devenir tireur d’élite, en pleine guerre d’Algérie. Ces petits ouvrages relèvent certes de l’exercice de style, mais obligent leurs auteurs à un effort de quintessence narrative et à une réelle inventivité graphique : cela se révèle souvent intéressant.

L’Association a également misé sur ses auteurs réputés. Quoi de plus normal ? Il est rare que ceux-ci n’aient rien à nous dire, et c’est la garantie d’un nombre de ventes probablement non négligeable. Cela n’empêche d’ailleurs pas quelques originalités. Ainsi David B. propose-t-il un livre de dessins mêlant autobiographie et ésotérisme : "L’idée m’est venue assez tôt de dessiner quelque chose qui évoquerait toutes les crises de mon frère une à une, de les dessiner chacune l’une après l’autre. Un travail pour un titan et je n’en suis pas un. Je me suis limité à 72, ce chiffre c’est le tribut que je paye à l’ésotérisme, le chiffre qui comme tous ceux qui tourne autour de 70 symbolise la totalité." Ces dessins nous rappellent – si besoin était – la virtuosité de David B. et sont admirables tant accrochés à des cimaises que couchés sur les pages d’un livre.

Mon Frère et le Roi du Monde © David B. - L’Association 2016

Nous avons droit également à deux rééditions. Le Borgne Gauchet de Johann Sfar, initialement publié en 1995, nous permet de retrouver les débuts d’un auteur aujourd’hui aussi célèbre que discuté. Bien des éléments de son univers se mettaient alors en place : récit picaresque, références littéraires, sexualité joyeuse, monstres et fantômes. Cette réédition fera plaisir aux lecteurs qui aiment davantage le Johann raconteur d’histoires que le Sfar philosophe de son monde contemporain.

Autre réédition : Pat Boon, de Winshluss. Ce dernier a lui aussi connu le succès depuis la première parution de ce livre, il y a une quinzaine d’année. Le style de Winshluss – trait dynamique et récits muets – était déjà bien installé, ce que nous permettent de constater quelques pages inédites.

Eloge de l’impuissance © Edmond Baudoin - L’Association 2016

Autre auteur dont la réputation n’est plus à faire : Edmond Baudoin. Celui-ci, autant dessinateur que poète, a droit à un film documentaire de Laëtitia Carton. Ce portrait, fondé sur des discussions entre la réalisatrice et l’artiste, est complété par Edmond Baudoin lui-même. Avec Éloge de l’impuissance, l’auteur met à nu sa fragilité et en sort encore grandi.

Ce sont d’ailleurs ces dessinateurs confirmés qui ont été privilégiés dans la sélection d’Angoulême 2017. Nous retrouvons en effet dans cette sélection le très beau Martha & Alan d’Emmanuel Guibert, dont nous vous parlions il y a quelques mois. De façon presque inévitable a été choisi Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim – Grand Prix d’Angoulême 2006 – qui mettent en scène avec grâce l’enfance de la coloriste à Mossoul. Plus original graphiquement, l’ouvrage de Vincent Vanoli Rocco et la Toison se présente comme un récit d’apprentissage où chaque page est un voyage.

Maudite ! © L’Association 2016

Si l’on met un peu à part le travail de Nine Antico, qui termine son diptyque Autel California avec une Face B un peu plus réussie que la Face A, les autres livres édités cette année par L’Association sont d’un abord plus difficile, voire âpre. Un collectif d’auteurs s’est attaqué, dans Maudite !, à un sujet incontournable de ces dernières années, à savoir la Première Guerre mondiale. Une vingtaine de dessinateurs rassemblés par Vincent Vanoli se sont confrontés aux images véhiculées par la Grande Guerre. Le résultat, loin du pensum commémoratif, est hétéroclite mais frappant, et montre à quel point cette catastrophe maintenant centenaire a marqué l’imaginaire collectif.

RG © Jochen Gerner - Emmanuel Rabu - L’Association 2016

RG, de Jochen Gerner et Emmanuel Rabu, est d’un accès encore plus ardu. Ce livre relève à la fois de l’hommage, de l’essai, du travail de recherche et bien sûr de la bande dessinée. Il s’agit d’une relecture de l’œuvre d’Hergé, composée de cinq parties, dont chacune est affublée d’un titre issu du "lexique hergéen" (mégacycle, ectoplasme, supercolor, cyclotron, gyroscope). Les auteurs explorent de nombreuses pistes : couleurs, formes, thèmes, sons… S’il n’est pas toujours évident de les suivre, leur travail s’avère passionnant, et surtout nous emmène loin des ouvrages dithyrambiques ou pseudo-polémiques sur Hergé qui ont envahi les librairies ces derniers mois.

Ce sont cependant des auteurs non francophones qui ont fourni cette année à L’Association ses ouvrages les moins académiques et les plus intrigants. Il y a d’abord eu Mister Morgen du Croate Igor Hofbauer. Son livre décrit un monde post-apocalyptique, où la chute du mur de Berlin et l’effondrement des démocraties populaires tiennent lieu de catastrophes. Pour autant, aucune nostalgie ne vient adoucir l’atmosphère de cet univers dur, sombre et angoissant.

Il s’agit là du premier livre d’Igor Hofbauer en France, et cela valait la peine de patienter. Son ouvrage aux références multiples peut se lire sous différents angles interprétatifs. Au premier degré, nous lisons un récit horrifique, peuplé de monstres, de zombies, d’êtres perdus et miséreux. Mais nous pouvons aussi bien y voir une métaphore du monde contemporain – en particulier de l’ex-Yougoslavie – ou une allégorie sur le devenir de notre civilisation. Les références sont aussi graphiques : le cinéma bien sûr (série B et épouvante, mais aussi expressionnisme allemand), ainsi que la peinture (constructivisme russe) et le dessin (l’Américain Charles Burns ne semble pas très loin…). Igor Hofbauer est donc, assurément, un auteur à suivre.

Mister Morgen © Igor Hofbauer - L’Association 2016

L’autre "ODNI" – objet dessiné non identifié ? – nous vient d’Afrique du Sud et s’intitule Highbone Theater. Joe Daly – déjà édité chez L’Association avec Scrublands, The Red Monkey et Dungeon Quest – publie cette fois un livre au format original, presque carré, qui donne tout son sens à l’expression "lire un pavé".

La narration s’étire sur presque 600 pages et alterne passages en noir et blanc et scènes en couleur. Le trait net et précis est mis en valeur par les aplats, n’empêchant pas quelques hachures. La composition des pages est d’une grande efficacité, ce qui est indispensable pour embarquer le lecteur dans un récit aussi long. Que nous raconte-t-il ? La vie d’un jeune américain – semble-t-il, au vu des extraits évoquant le 11 septembre 2001 – au physique de colosse et à la tête minuscule. Maladroit, peu à l’aise en société, crédule, ce personnage à l’imagination débordante est attachant. Entouré de copains plutôt bas de plafond et d’un collègue totalement illuminé, il tente de donner un sens à sa vie.

Joe Daly en profite pour nous livrer une satire indirecte de nos sociétés contemporaines. Il tourne ainsi en ridicule le complotisme : les attentats du 11 septembre ne seraient qu’une mascarade fomentée par les "juifs intraterrestres" ! Tout en ne se privant d’aucune loufoquerie, il n’est jamais méchant avec son personnage et construit finalement un récit plein d’étrangeté mais cohérent.

Highbone Theater © Joe Daly - L’Association 2016

2016 fut donc une année bien remplie pour L’Association, sans réel coup d’éclat certes, mais avec des publications fort intéressantes. La mise en valeur d’une "famille" d’auteurs maintenant reconnue n’a pas empêché quelques expériences graphiques. Surtout, l’ouverture internationale s’est révélée fructueuse : c’est sans doute de ce côté-là qu’il faudra attendre les innovations les plus marquantes à l’avenir.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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