Romain Hugault ("Le Grand Duc" / "Angel Wings") : « J’ai la reconnaissance du ventre, je ne pars pas au plus offrant... »

17 mai 2020 0 commentaire
  • Débarqué en 2005 dans le monde du 9e art, Romain Hugault a su rapidement trouver une place de choix dans l'univers de la BD d'Aviation, univers pourtant déjà bien accaparé par d'anciens héros qui ont su perdurer avec le temps. Mais sa réussite, comme celle de l'éphémère série "Fox One" en son temps, sont une preuve que le genre avait besoin de renouveau. Celle nouvelle manière de dessiner les avions avec encore plus de réalisme, d'élargir et de sortir des cases pour chaque scènes de combat aérien, a fait sensation auprès des lecteurs de BD et autres fans d'aviation. Le second cycle des aventures d'Angela venant de s'achever, Romain Hugault avait décidé de faire une pause cette année, pour se concentrer sur deux livres d'illustrations à paraître en 2020. C'était donc le bon moment pour faire avec lui un premier bilan sur cette belle première partie de carrière aux éditions Paquet, qui dure depuis maintenant pas mal d'années.

Depuis quand êtes-vous passionné d’aviation ?

Cette passion me vient de mon papa qui était pilote de transport dans l’armée dans les années 1970 à 1990. Il est à la retraite maintenant, mais c’est clair que de voir son père travailler dans de gros avions et de les voir passer au dessus de la maison, c’était extraordinaire pour un gamin.

Le seul point qui ne vient pas de la famille, c’est le dessin et on n’a jamais trouvé d’où ça venait. J’ai toujours aimé dessiner mais on ne sait pas pourquoi ! J’étais un garçon un peu introverti alors peut-être que le dessin me permettait de m’exprimer ou d’avoir ma propre personnalité.

Concernant les avions, comme je m’intéresse beaucoup à l’histoire de l’aviation, je suis plutôt axé sur les avions anciens, à l’âge d’or des Première et Deuxième Guerres mondiales. Un peu aussi les années 1950-60. J’aime tous les avions donc l’aviation moderne m’intéresse aussi mais c’est vrai qu’à raconter ou à dessiner, je trouve les avions de l’époque plus extraordinaires que ceux d’aujourd’hui.

Déjà ils étaient tous dessinés, "design-és" à la main et non pas par ordinateur et ils pouvaient avoir des formes extraordinaires. Un Rafale aujourd’hui, on va lui demander de tout faire à la fois : de la "reco", du bombardement, de la chasse... alors qu’à l’époque, chaque avion avait une mission bien spécifique. Et donc des formes spécifiques parce qu’elles étaient liées au rôle qu’on lui confiait.

Romain Hugault ("Le Grand Duc" / "Angel Wings") : « J'ai la reconnaissance du ventre, je ne pars pas au plus offrant... »

Les biplans de la Première Guerre par exemple, c’était des coucous un peu fragiles, un assemblage frêle, c’était presque une pièce d’ébénisterie avec juste en plus du cuir et de la toile de lin ! Ils tapaient à 200 km/h avec seulement deux mitrailleuses. Il faut bien arriver à voir la gueule de ces engins à cette époque. Ils étaient faits avec les matériaux qu’ils avaient (les viseurs et l’oxygène sont arrivés dans un second temps). Les ingénieurs qui concevaient ces avions travaillaient avec des grands spécialistes du bois pour bien en connaître la résistance. Le bois était pour eux, le carbone de l’époque. Même aux tout-début de l’aviation, ce n’était pas du bricolage : ils cherchaient la perte de poids pour pouvoir aller le plus vite possible. C’était génial.

On ne vous verra donc jamais dessiner des jets modernes ?

Si si, j’en fais ! Cette année, j’ai pas mal bossé pour une marque de montres suisses qui a une collection Top Gun et j’ai représenté des F-18 modernes. J’ai également travaillé pour le constructeur d’avions Dassault et dessiné le Rafale ou le Falcon. Ça m’intéresse aussi mais c’est vrai que je suis plus fasciné par les hélices. Visuellement, je trouve ça plus intéressant à dessiner. Mais ça ne me dérange pas de représenter des avions modernes.

Tous les avions ont un attrait. Je n’ai pas de réelles préférences si ce n’est que je préfère quand même les avions américains parce que je trouve qu’ils ont une couleur. À la fin de la guerre, ils avaient tellement la maîtrise du ciel qu’ils n’avaient même plus besoin de se camoufler. Le but c’était même plutôt de bien se voir les uns des autres pour arriver à bien s’identifier entre les escadrilles. Et donc ils étaient métalliques avec des gros parements rouges, oranges, verts, bleus… Avec de gros damiers et puis surtout avec des pin-up peintes sur les flancs ! C’est extraordinaire à dessiner ! Et puis aussi au niveau du dessin pur, ce sont des formes là aussi extraordinaires à représenter. C’était du métal nu, bosselé comme de la peau qui a travaillé. Il y a vachement de vie quand on veut dessiner un avion de cette époque-là, ce n’est pas lisse à dessiner, contrairement à un avion récent.

Vous avez appris à les dessiner où, quand, comment ?

J’ai toujours dessiné des avions même si, au début, je balbutiais. Le truc, c’est que ça m’intéressait vraiment, ça m’amusait de dessiner des avions, donc j’allais dans des musées. Je voyais aussi des meetings aériens, je lisais tous les bouquins d’aviation et petit à petit, je me suis ainsi exercé l’œil. Après, j’ai fait de la maquette d’avion, comme tous les gamins et là, on appréhende mieux la machine. En la montant, on comprend les formes, comment les pièces sont raccordées, le fuselage, etc. Quand je suis arrivé à l’école d’art ensuite, j’ai appris à faire de l’illustration (je ne dessinais pas des avions) mais c’est là que j’ai vraiment appris à dessiner. Puis quand je me suis mis à faire de la BD, j’ai alors adapté pour l’aviation ce que j’avais appris à l’école d’arts pendant mes cinq ans.

Vous êtes un passionné de BD aussi ou pas ?

Pas du tout ! Non, non, je n’en ai pratiquement pas chez moi ! J’ai quelques albums mais je n’ai pas la place et, en plus, c’est hyper-chronophage, je trouve. Pour un dessinateur, c’est pourtant une mine d’informations. Quand je regarde Guarnido ou Ralph Meyer par exemple, je rêve devant leurs cases mais pour autant, je n’ai pas de modèles que je pourrais copier. Ne pas être fan de BD me permet d’être totalement libre. Je ne fais pas de gaufrier, je fais des pleines pages si je veux, je fais des cases hyper-longues ou hyper-étirées pour mes avions. J’appréhende les codes BD mais je n’ai pas fait d’école de BD où on m’aurait bien appris comment il faut procéder. Alors c’est vrai que j’en lis un peu quand même mais très honnêtement, je n’ai vraiment pas le temps pour ça. Ma propre BD me prend tellement de temps et mes recherches de documentation sont tellement importantes que j’ai plus l’impression de feuilleter. Je ne vais acheter un album de BD que pour le dessin, que pour regarder : « - Tiens, j’aime bien comment il fait les ciels, lui ! ». Mais je ne vais pas non plus copier leur travail. Je vais éventuellement me constituer une petite collection d’auteurs dont j’aime le dessin que suivre toute une collection sur quinze albums.

Le Dernier Envol avait été pré publié dans la revue BoDoï : est-ce cela qui a lancé votre carrière, permis de vous faire connaître ?

Oui, ça a été le premier "step" et c’est d’ailleurs à ce moment là que le scénariste Yann m’a repéré. Ça m’a permis de bosser avec lui trois ans après. Il y a eu aussi le premier Angoulême que j’ai fait et où j’ai gagné le prix « J’ai coincé la bulle » pour les jeunes talents de Michel-Edouard Leclerc. À l’époque c’était un prix Leclerc pour encourager les débutants, j’ai eu la chance de le remporter et d’un seul coup, ça m’a super-motivé. J’ai eu un coup de projecteur sur mon travail donc je me suis dit : « - Là j’ai quelque chose donc faut y aller à fond et surtout ne pas se reposer sur ses lauriers. » Et puis ensuite, j’ai gagné le prix « Jeunes Talents » du festival BD de Nîmes. Là, j’ai vraiment compris qu’il y avait quelque chose et j’ai foncé, foncé pour continuer la suite !

Est-ce que vous êtes alors devenu l’auteur-phare des éditions Paquet ?

Je crois que je fais en effet partie de la locomotive. On est comme ça une poignée d’auteurs à bien faire avancer cette maison d’édition. Avec Pierre Paquet, on s’est connus il y a quinze-vingt ans et c’était en effet un petit éditeur à cette époque. Aujourd’hui, on va dire que, dans l’édition BD, c’est le plus petit des gros et le plus gros des petits. Certes, dans le domaine de l’aviation, on n’a pas la force de frappe d’une maison d’édition comme Dargaud, mais on arrive à publier dans le monde entier et on est reconnus pour ça. On a évolué ensemble et on a toujours senti qu’il y avait un potentiel et c’est pour ça qu’on a créé dès le début la collection Cockpit. Et ça reste encore aujourd’hui le moteur des éditions Paquet.

On a essayé de créer de nouvelles séries de qualité et de ne surtout pas reprendre d’anciennes séries, c’était un peu la mode. À l’époque, quand j’ai commencé Le Dernier Envol, Yann me disait que tous les éditeurs crachaient sur les séries d’aviation : il y avait eu Buck Danny et Tanguy et Laverdure, c’était largement suffisant pour eux. Ils s’en fichaient, ils lisaient ça gamins mais plus personne n’en avait rien à faire, si on les écoutait... En réalité, ils se trompaient lourdement ! Que ce soit du western ou des pirates, l’aviation c’est pareil : ce qui compte ce sont en réalité les bonnes histoires avec de bons dessins ! Quand on a commencé à cartonner, les éditeurs se sont mis à paniquer pour relancer leur catalogue et certains ont même essayé de me débaucher. Et à mon avis, ça s’est fait avec plus ou moins de succès, avec plus ou moins d’élégance… Parce qu’on ne reprend pas des séries mythiques avec une approche marketing, ce n’est pas comme ça que ça se passe pour séduire les lecteurs !

Vous-même à vos débuts, vous vous êtes posé la question pour savoir comment vous démarquer de ces séries : il y avait eu aussi Les Tigres volants, Les Anges d’Acier, Dan Cooper

Pas du tout ! Vraiment pas du tout ! À la base, il y avait uniquement le style de BD que moi, je voulais faire. Mes dix premières planches parues dans BoDoï dont vous me parlez n’auraient même jamais dû être publiées ! C’était un truc perso juste pour me marrer. Ce n’était pas une démarche commerciale, de marché. Je n’ai jamais été comme ça. Quand ensuite j’ai fait « Le Pilote à l’edelweiss » pendant la guerre de 1914, tout le monde pensait que j’allais faire une BD sur la Guerre du Pacifique ou quelque chose de vendeur. Et tout le monde n’en avait rien à faire de la guerre de 14-18 quand ma série est parue. C’était avant le centenaire et aujourd’hui on croule sous les BD de la Première Guerre mondiale. C’est juste que j’avais envie de traiter ce sujet là qui me passionnait et que j’ai eu la chance alors de le faire involontairement avant les autres. Je n’ai jamais eu une approche marketing mais toujours une approche plaisir et jusqu’à présent, ça a toujours bien marché.

Attachez-vous de l’importance à dessiner vos avions différemment ou à proposer plus de scènes de combat ?

Non, non, non ! Le dessin est au service de l’histoire. Mais l’histoire est aussi au service du dessin et c’est pour ça que Yann me met de temps en temps de grandes scènes de combat aérien où je vais avoir cinq pages pour m’éclater et mettre de grandes case avec du mouvement. Au sol, on peut ensuite faire avancer l’histoire et développer la psychologie des personnages. Mais il n’y a aucun calcul dans notre manière de travailler. On fait les histoires que l’on a envie de faire et l’éditeur Paquet ne nous met aucunes contraintes… Et d’ailleurs, c’est aussi pour ça que je reste chez lui. On ne me donne aucune direction, il n’y a aucun enjeu marketing où on m’expliquerait comment je dois faire les choses pour que ça se vende mieux.

Vous savez, depuis le début, j’ai des sollicitations des grandes maisons d’édition ! Sauf que je me souviens aussi très bien que Dargaud avait refusé un travail d’essai que j’avais fait sur Tanguy et Laverdure (bien avant mon premier album Le Dernier Envol). C’était quand le film « Les Chevaliers du Ciel » devait sortir. Ils avaient fait à cette occasion un album pour coller avec cette sortie ciné et là, c’était clairement le pur produit marketing opportuniste… à fond ! Ils hésitaient entre moi et celui qui faisait Fox One et ils l’ont pris lui. Mais il n’avait que six mois pour faire le travail et ça sentait vraiment le projet pourri. Moi, j’avais bossé gratos et je m’étais un peu fait virer. Donc j’ai fait Le Dernier Envol et j’ai cru comprendre qu’ensuite, il ont compris qu’ils s’étaient gourés. Mais moi, maintenant, je suis bien comme ça chez Paquet. Pour le côté com., diffusion et la distribution, ce serait tentant d’aller chez une plus grosse maison d’édition et j’aurais plus de ventes, plus d’assise commerciale. Mais j’ai la reconnaissance du ventre, on m’a fait confiance et donc je ne pars pas au plus offrant ! Paquet a pris un risque au départ et je tiens à le remercier pour ça. Je suis conscient du travail qu’on réalise, on est présents dans les plus grands meetings aériens du monde. On a des stands en Angleterre, aux États-Unis, au Japon… Donc je ne vois pas pourquoi je partirais ailleurs et encore moins pour des projets qu’on m’imposerait.

Est-ce que vos séries marchent bien parce que vous dessinez des zincs plus vrais que nature ?

Je ne sais pas. Les remarques que j’entends en séances de dédicace, c’est qu’ils aiment bien les attitudes de mes avions, c’est vrai. Ce qui revient souvent, c’est : « - Ça se voit que vous pilotez vous-même parce que vos avions volent ». Souvent dans les BD d’aviation, des gars qui volent eux-mêmes, il n’y en a pas énormément. Ce sont plutôt des gars à qui on demande de dessiner des avions. Si on leur demandait de dessiner des motos, pour eux, ce serait pareil. Ce sont des dessinateurs qui prennent des photos, qui décalquent et ce n’est jamais vivant. Ce n’est pas du tout la même chose que dessiner en pleine situation avec la caméra qu’on pose où en veut.

Je pense que mes lecteurs aiment bien mon côté réaliste, hyper-détaillé. Je sais que les Japonais adorent ça, ils me l’ont dit et moi aussi, le premier, j’adore ça. Chaque rivet est à sa place, chaque détail, chaque boulon est exactement là où il devrait être. Et donc tout ça, ça augmente le niveau de qualité du bouquin et je pense que les gens qui achètent, c’est ce qu’ils aiment. Et même au niveau du scénario, on ne fait pas des histoires plan-plan. Souvent les BD d’aviation, c’est hyper-nul parce qu’on veut montrer la technicité, parce que les auteurs connaissent bien le radar-machin et le missile-truc alors qu’en fait, ce n’est pas ça qu’on recherche. Je le dessine, en effet, mais il n’y a pas besoin que ce soit expliqué dans le texte. Ce qui nous intéresse, nous, ce sont les hommes et leurs aventures dans le ciel pas uniquement la technicité d’un avion. Donc on le dessine, on le montre mais on n’en parle pas.

Est-ce que ce recherchent plus que tout les lecteurs, ce n’est pas finalement que les beaux combats aériens ?

Mmmm…, non, je ne crois pas. Que de beaux combats aériens, on se ferait ch… Une histoire avec juste des scènes de combats, autant faire des tableaux, de l’illustration alors ! Ce qui est intéressant dans Angel Wings ou Le Grand Duc c’est encore une fois, l’histoire. Les personnages évoluent, ils pilotent des avions mais ils pourraient chevaucher des montures si c’était fait par quelqu’un d’autre. Le scénario du Grand Duc c’est un peu une aventure moderne de Roméo et Juliette et c’est ça qui me semble intéressant, pas uniquement les combats aériens que je dessine. Bien entendu, ça fait partie de l’histoire, mais ça ne peut pas être que ça ! Sortir 48 pages avec un scénario qui tient dans un mouchoir de poche, ça ne peut pas aller. Inversement, ne faire que dans la psychologie des personnages, là non plus ça ne peut pas aller. Juste des mecs qui parlent, ce serait forcément beaucoup moins "sexy" pour les lecteurs. Le bon équilibre est là : une alternance entre des scènes d’action, d’aviation et du développement de personnages, de la psychologie… comme toute bonne BD qui se respecte.

Dans Le Grand Duc, vous nous faites découvrir des avions très atypiques. Pourquoi aller chercher des avions que personne ne connaît ?

Eh bien, c’est ça qui est intéressant aussi justement : sortir des sentiers battus et dessiner des avions qui méritent d’être dessinés ! Vous parlez du Grand Duc, il y a par exemple le chasseur de nuit bimoteur Heinkel 219. C’est un énorme oiseau de proie, le premier qui a été "design-é" pour le vol de nuit. Il a un siège éjectable, le pilote est face à la route alors que le radariste, lui, est dos à la route. Il y a des radars et des choses complètement folles dans cet avion qui font qu’il est extraordinaire à dessiner pour moi. Je ne pas pourquoi je me bornerais à dessiner des avions connus comme le Corsair ou le Spitfire. Autant dessiner des avions vraiment fous, et qui en plus améliorent le récit ! Par exemple, quand on dessine une scène d’éjection en Heinkel 219, ce n’est pas du tout des cartouches comme maintenant, avec des espèces de fusées pour stabiliser. C’est plutôt un système avec un énorme ressort, un truc un peu foireux qui éjecte le bonhomme. À dessiner pour moi, c’est fou, ça n’a jamais été vu ! Alors qu’une scène d’éjection à partir d’un avion moderne, dans chaque album de Buck Danny, vous allez en trouver une. Là, c’est une première.

Plutôt que de mettre en avant un avion par album, on dirait que vous ennuyez un peu si vous ne dessinez pas un nouvel avion toutes les six pages ?

Ça, c’était un peu vrai dans Le Grand Duc, ça l’est moins maintenant. C’est vrai que faire quatre albums sur le même avion, c’est barbant. Il y a tellement d’avions extraordinaires, autant changer. Comme on disait tout à l’heure, quand on dessine un avion moderne et donc, quand on fait une aventure de Buck Danny maintenant, c’est un peu toujours les mêmes avions F-18 ou F-22 qu’on va retrouver. Parce que ce type d’appareil va être capable de répondre à toutes les missions qu’on lui demande ! A l’époque, il y avait quatre types de chasseurs, cinq types de bombardiers différents, six avions de reconnaissance, d’attaque… il y avait énormément de type d’appareils, beaucoup plus de modèles d’avions. Encore une fois, ce serait vraiment dommage de se cantonner à ne représenter qu’un seul avion dans un album.

À vos débuts, il semblerait que votre petit point faible, c’était les visages de vos personnages ? Vous y avez remédié assez vite !

C’est vrai ! La question ne me gêne pas, c’est tout à fait vrai ! J’étais fan d’avions donc je dessinais des avions. Quand il a fallu dessiner des personnages, ça a été hyper-laborieux pour moi. Et ça l’est toujours, je galère à fond sur les personnages. J’essaie vraiment de bosser ça, j’essaie de m’améliorer. Je pense que mes dessins dans dix ans auront un peu plus de gueule que peut-être maintenant. Mais c’est ça l’avantage d’en avoir conscience tout seul et de bosser, c’est qu’on ne peut que s’améliorer, on avance toujours. De toute façon, quand on galère sur un truc, c’est qu’il y a un problème, donc je ne me vexe pas quand on me le fait remarquer. Ce qui m’inquiéterait, c’est qu’on me dise que mon dernier album est moins bon que les précédents. Or, jusqu’à présent, les retours des lecteurs sont qu’à chaque nouvel album, on me dit que les dessins sont encore meilleurs. Ça veut dire que je progresse !

Entre Lilya et Angela, vous jouez à fond la carte « Pin-Up » et « Aviation » ?

Oui bien sûr ! Mais en revanche, je différencie vraiment la pin-up qui est en fait, pour vous, une héroïne et dont on raconte les aventures en BD. Pour moi, la vraie pin-up, c’est celle que je dessine pour m’amuser dans mes livres Pin-Up Wings et donc le prochain tome sortira en juin prochain. Ce sont des illustrations avec des femmes mignonnes, rigolotes, un peu sexy… comme celles qui faisaient rougir les mecs autrefois. Mais quand je fais mes séries normales, comme par exemple Angel Wings, pour moi ce sont des personnages sexys, OK, mais qui ont du caractère… tout autant que mes personnages masculins ! Elles sont dures à cuire, intelligentes et taillées comme des déesses, mais je cantonne vraiment le côté sexy car les vraies pin-up, je les réserve vraiment pour mon autre collection de bouquins.

Après, il est vrai que je préfère dessiner des personnages féminins dans mes séries, mais elles pleurent, elles saignent, elles se crashent, elles galèrent pour faire leur place parmi les hommes. On s’attache vraiment à montrer qui étaient ces femmes-pilotes et on se base donc sur des environnements réels, comme les "Sorcières de la nuit" qui ont existé et les WASP (Women Airplane Service Pilots). Ces escadrilles de filles ont existé et c’est dommage de ne pas les raconter, alors que tout le monde connaît déjà très bien Papy Boyington. En plus de se battre contre l’ennemi, ces nanas-là devaient se battre contre le machisme dans leur propre camp, contre leur hiérarchie parce que les hommes ne voulaient pas d’elles. Donc ce que je dessine, ce n’est ni cliché ni racoleur. Même s’il y a quelques petites scènes un peu rigolotes ou un peu sexy, je ne dessine pas des femmes pour les "dépoiler" à tout bout de champ. Elles ont de grosses poitrines parce que j’aime ça et parce que ça me fait marrer… mais pas parce que ça va faire vendre ! Les retours que je pourrais avoir sur ces aspects là, ce sont soit des vieux ronchons qui me disent qu’il ne faut pas mettre de femmes dans une série d’aviation, soit des lecteurs plus jeunes qui trouvent que mes héroïnes ne sont pas assez sexy. Alors, vous voyez…

On a déjà croisé un sosie d’Angela en festival...

Avec une frange, oui, c’est mon épouse… Je m’en inspire beaucoup, mais ce n’est pas vraiment mon épouse que je dessine. En tout cas, je serais bien embêté de redessiner Angela si c’était exactement elle, en cas de divorce ! Heureusement, ce n’est pas prévu ! ( Rires ) En réalité, pour dessiner Angela, je fais un mix de plusieurs visages. Là aussi, c’est une manière de ne pas dessiner toujours la même chose, ne pas dessiner Angela toujours pareille. Mais comme j’aime les filles pulpeuses, Angela est forcément pulpeuse… comme l’est également ma compagne ! Ma compagne s’habille comme elle veut et oui, elle a tendance à s’habiller un peu en pin-up, avec des décolletés parce qu’elle trouve ça sympa (mais pas réellement pin-up comme dans les années 1950). Elle trouve ça joli, c’est tout,. La ressemblance ne va pas plus loin, je pense…

Pourquoi vous vous êtes associé très vite à des scénaristes ?

En fait, je n’ai pas vraiment commencé seul. Car comme je vous disais, Le Dernier Envol, c’était que des histoires courtes, juste pour se marrer. Quand ensuite il a fallu vraiment commencer à faire de la BD, je n’avais pas de scénario. Je n’avais rien et moi, je suis vraiment nul pour faire du scénario. Pour mon tout premier album, je n’avais même pas d’éditeur au départ donc j’ai dessiné une lettre qu’un Japonais avait écrite à son père avant de partir. Quand Paquet est tombé dessus, il m’a dit que ça serait génial d’en faire un album mais on n’avait que six pages. L’éditeur m’a donc adossé à Régis Hautière mais il n’avait pas voulu apparaître sur le bouquin. Peut-être qu’il ne croyait pas trop à cette histoire... Donc en fait, c’est lui qui a en partie scénarisé Le Dernier Envol mais il a juste été écrit « avec l’aide de… ».

Quand ça a commencé à cartonner, on a décidé de faire une BD ensemble et ça a donné « Au-delà des nuages » en deux tomes. Régis s’est mis à fond au scénario mais il n’était pas fan d’avions pour autant. Donc il était un peu embêté quand il fallait faire des scènes d’aviation. Et même si je m’en occupais, moi, il faut quand même que les éléments liés à l’aviation soient bien imbriqués dans l’histoire.

Je n’avais pas oublié que le scénariste Yann m’avait contacté depuis le tout-début sauf que moi, j’étais déjà engagé sur cette série « Au-delà des nuages » .Je lui avais donc répondu : « - Rendez-vous dans deux ans », ce qui a permis à Yann pendant ce temps-là de bosser sur des scénarios d’aviation qu’il avait dans ses cartons depuis des années mais que les éditeurs lui refusaient.

Quand la BD d’aviation s’est remise à cartonner, les éditeurs étaient comme des fous... Sauf qu’ils voulaient continuer à faire de la BD d’aviation comme il y a vingt ans. Yann, quant à lui, m’avait proposé un truc qui se passait en Israël, après la guerre, mais moi ça me plaisait moyen. [1] On est donc partis sur une autre histoire et ça a donné ensemble Le Grand Duc. Yann sait incorporer les avions à la base même de son histoire. Les anecdotes d’aviation nourrissent ses scénarios. Ça fait un bon équilibre pour moi et c’est pour ça qu’aujourd’hui on bosse encore ensemble.

Il y a parfois un étalage de termes techniques ou un jargon militaire un peu invasif qui gêne par moment la lisibilité.

Au début d’Angel Wings, c’est vrai, mais on l’a corrigé un peu ! C’est vrai qu’il y a tellement de termes techniques qu’on essaie parfois de s’y référer. Le problème qu’on a, c’est que soit on explique tout et ça devient une encyclopédie, soit on fait comme le font vraiment les pilotes quand ils discutent entre eux ou quand ils communiquent pendant les combats aériens. Et forcément, il y a des codes dans les messages radio et tout un tas d’éléments techniques qu’on est obligés de mettre car c’est comme ça qu’ils parlaient à l’époque. Mais on essaie de le montrer le plus facilement possible pour que le lecteur ne se perde pas.

C’est vrai qu’on doit toujours faire attention à ce que ce ne soit pas écœurant. Pourtant, on est obligés d’en mettre ! Donc c’est un équilibre à avoir entre ces termes techniques dans les propos des personnages et ces termes que les lecteurs peuvent arriver à comprendre. Effectivement, peut-être qu’on en a trop mis à un moment dans les premiers albums avec Yann, mais on a essayé de changer ça. Il avait tendance à mettre vachement d’expressions américaines et les gens nous disaient que ça les gonflait un petit peu. Tant que ce sont pas des retours débiles, on est à l’écoute et donc, en effet, on a changé un peu ça. Quand c’est justifié, on corrige le tir !

Comment dessinez-vous ?

Quand j’avais le temps à mes débuts, je faisais des maquettes d’avion et je les observais sous tous les angles avant de les dessiner. Aujourd’hui, avec l’habitude et une bonne documentation photo, j’arrive à les dessiner sans avoir trop de maquettes. Mais comme je vous disais, jamais je ne décalque une photo (alors que j’ai une grosse documentation photo). Et ces photos me viennent justement de mecs qui font des maquettes à un niveau vachement élevé. Il y a tous les plans de rivetages, tous les détails… Je me base donc sur cette documentation et je redessine. Si vraiment, je tombe sur une photo qui est exactement dans le bon angle que je cherche, oui je vais m’en inspirer... mais le plus souvent, j’appréhende l’avion et je m’entraîne à le dessiner. Une fois qu’on l’a représenté 3 ou 4 fois sous tous les angles, après, on le connaît par cœur. En c’est comme ça qu’en séance de dédicace, je peux le sortir sans avoir de modèle sous les yeux.

Angel Wings devait être à la base une série en trois tomes comme les précédentes ?

En fait, on ne s’est pas posé de questions. On est partis sur trois tomes parce que ça nous semblait le bon procédé… Et puis, en le faisant, on adorait tellement ce personnage d’Angela et on y avait tellement mis tous les ingrédients qu’on aime dans la série qu’on s’est mis à calibrer chaque album pour en faire des chapitres. La Birmanie dans les tomes un, deux et trois… puis le Pacifique dans les trois autres tomes… On peut presque lire chaque cycle dans son coin et même commencer par les quatre, cinq et six, même si on devine qu’il y a une histoire avant. Mais oui, on adore tellement ce personnage qu’on va le garder.

Je fais une pause en ce moment car j’ai deux projets à mener mais dès l’année prochaine, je fais commencer Angel Wings 7 où l’on va se retrouver dix ans après, pendant la Guerre de Corée, en 1954. Ce sera un tout autre univers : Angela aura dix ans de plus qu’aujourd’hui ! Moi, ce qui m’aurait gêné, c’est de faire quinze albums sur la même histoire. Au bout de trois albums généralement, j’ai besoin de changer d’univers. Le cycle sur la Birmanie, à la fin, j’en avais marre de dessiner la jungle. Au tome 6 de Angel Wings, j’en avais marre de dessiner la mer et des palmiers. Trois ans, trois albums, c’est pour moi le bon cycle pour ne pas me lasser et pour que Yann ait de la place pour développer son histoire. Un tome c’est du one-shot, une histoire-anecdote… Deux tomes c’est plus compliqué... En trois tomes, on a vraiment le temps de bien poser les personnages et de faire quelque chose de plus profond.

Vous réalisez des vignettes stupéfiantes comme des zooms sur le fuselage d’un zéro, avec une grosse cocarde nippone pour introduire la scène suivante…

Oui…, c’est gentil de remarquer ça. Cette scène est dans le tome 5 et je me souviens qu’il fallait une introduction pour signifier que les Japonais attaquaient. Et je trouve que visuellement, l’Hinomaru (qui est la cocarde japonaise… ce rond rouge cerclé de blanc sur le camouflage un peu vert-bouteille des avions japonais) était hyper impactant. Ça attire l’œil. Je trouve ça fort visuellement, et donc je trouvais intéressant de changer un peu la manière d’introduire le combat plutôt que faire arriver un petit point blanc en haut dans le ciel (d’abord il approche, ensuite on arrive à l’identifier)… Là au moins, c’était hyper-graphique avec en plus cette peinture écaillée sur le fuselage. Il faut d’ailleurs savoir que les Japonais avaient des pénuries de plomb pendant la guerre et il n’y avait pas de plomb dans leurs peinture ce qui fait qu’elle se barrait souvent, elle ne tenait pas. Elle s’écaillait très fort et donc c’est extraordinaire à dessiner pour moi. Le métal nu apparaît dessous, moi je trouve ça génial à dessiner : l’avion est vivant. Et ce n’est pas plus dur à dessiner qu’un mec qui fait des poils sur un cheval. Le dessin, en général, c’est pour beaucoup de l’observation, il faut juste bien regarder comment c’est foutu, les détails... Et essayer de rendre ensuite à travers le dessin, tout ce qu’on a observé.

Tout le monde n’arrive pourtant pas à dessiner comme vous...

Faut qu’ils changent de métier alors ! Je suis un peu moqueur mais c’est vrai que même sur des couvertures d’albums (alors que sur une couverture, c’est là que généralement on donne tout dans le dessin), il m’est arrivé de voir des avions où, par exemple, il n’y a même pas le bon nombre de pipes d’échappement. C’est comme si on faisait cinq pattes à un cheval, faut arrêter là ! Le détail, la rigueur du dessin, c’est primordial. Dans ma vision du dessin, c’est quelque chose d’important !

Quelles sont vos références ?

Gamin j’étais accro à Buck Danny ! Maintenant, je ne lis plus trop les derniers albums, mais tout jeune, je les connaissais par cœur. Et plutôt même les Buck Danny des années 1980, ceux de Bergèse avec Charlier. Je trouvais la rigueur de son dessin carrément géniale, tout comme les histoires en béton armé de Charlier. C’était un régal à lire, je connais ces albums, je les ai dévorés et observés. L’album « Les Agresseurs » est tout simplement magique ! J’étais moins Tanguy et Laverdure...

Sinon, il y a eu aussi un peintre japonais qui est pour moi un maître incontesté, c’est Koike Shigeo. C’est un mec qui fait des peintures de boîtes de maquettes mais tout au pinceau, il n’y a pas d’aérographe. J’ai eu la chance de le rencontrer au Japon et, clairement, c’est un maître pour moi ! Vous regarderez, ses avions, les moindres détails sont extraordinaires. Ce sont de vraies peintures comme des toiles de maître. Dans la revue « L’Immanquable », j’avais fait un article sur lui où on le voit dessiner un avion civil au dessus d’un lagon, peint en orange. Et juste dans un flotteur, il y a cinquante nuances de couleur. Alors que tout est simplement peint en orange ! Mais ça va du mauve au violet, en passant par le jaune, l’orange foncé, le rouge… Il y a des lumières qui viennent de partout , il fait tout ça juste au pinceau et le résultat est nickel. Il fait rêver, on pourrait regarder ses dessins pendant des heures. Bergèse aussi s’est fait connaître en réalisant des dessins de maquettes d’avion mais vous verrez la distance qu’il y a quand même. Koike Shigeo, c’est un Martien, il n’est pas humain ! ( Rires )

Le style de vos pages de garde de vos albums rappelle les revues d’aviation.

On a choisi de faire ça avec Guillaume, un graphiste de chez Paquet, pour que justement, tous les aspects techniques de mes avions soient détaillés là : l’envergure, la puissance des moteurs, le radar, les caractéristiques des canons… et effectivement, c’est un petit clin d’œil aux plans techniques d’époque, comme on les trouvait par exemple dans L’Almanach de l’aviation. C’est là que je les mets, je reprends tous mes croquis. Je trouve ça rigolo et ça permet aussi aux lecteurs de voir mes crayonnés d’avions. C’est à la fois bien sur le plan visuel et c’est aussi didactique. Si vous regardez bien, ce sont les avions qu’on retrouve dans l’album lui-même, à l’état de crayonné.

Vous êtes maintenant sollicité dans les meeting aériens ?

Oui, je ne fais presque plus de festival de BD, je ne fais que quelques meetings aériens. D’abord j’ai une fille maintenant et faire de la BD me prend vachement de temps. Je n’ai tout simplement plus le temps pour les salons le week-end. Et puis en toute honnêteté, les séances de dédicace, c’est assez pénible pour moi. C’est une sorte de jeu qui s’est instauré depuis des décennies et on se retrouve à faire des dessins à des chasseurs de dédicace qui, en réalité, n’en ont rien à faire de votre livre. J’en ai marre de voir huit fois le même mec pour avoir des dessins gratos alors qu’il ne lit pas mes livres. C’est plus la rencontre avec le lecteur passionné qui m’intéresse, apprendre des choses, discuter avec des gens, connaître un peu leurs passion (que ce soit de la BD ou de l’aviation…) et je me suis vite rendu compte que c’était plus dans les meetings aériens que cela était possible pour moi.

Avec Paquet, on a nos gros stands. On dédicace aussi bien entendu, mais c’est plus un public de passionnés. Dans un festival de BD, les gens cherchent des dessins gratos et n’en ont rien à faire de mon travail. Si je leur proposais d’aller boire ensemble une bière gratuite pour discuter un peu ou un dessin gratuit, ils voudraient un dessin gratuit. C’est un problème et donc je m’en éloigne un peu même si j’aime toujours mes véritables lecteurs et que je n’ai pas de problèmes avec eux. Dans les meetings, il y a quand même des fans de BD qui viennent mais là, je trouve ça chouette car ça leur permet de découvrir un autre monde. Ils voient les avions voler et ne se seront pas déplacés que pour des dessins.

Mais bon, ma vie de famille me prend maintenant vachement de temps. Tout comme mes albums, car j’essaye de beaucoup me documenter donc je me déplacer le temps de tout un week-end pour aller à l’autre bout de la France, ça devient compliqué. Je n’en vois presque plus l’intérêt car, dans le même temps, je pourrais rester chez moi à bosser. En fait, je préfère avancer dans mon travail, pour que chaque année, mes lecteurs aient leur album à Noël et soient content de découvrir.

Si je passe dix week-end de l’année en festival, l’album ne sortira qu’au bout d’un an et demi. Alors c’est vrai que dans le milieu de l’aviation, et en toute modestie, je commence à être connu. Je me retrouve alors à faire les affiches des meetings (et d’ailleurs en ce moment je suis en train de faire l’affiche d’un gros meeting aérien en Californie, « Planes of Fame », alors forcément, comme je fais l’affiche, j’aurai un stand et il sera nécessaire que j’y sois ! Mais je ne fais que les plus gros meeting (Paris, Melun, Californie, Grande-Bretagne), je ne peux pas tous les faire.

Vous êtes aussi sollicité pour faire des illustrations ?

Cette année j’ai beaucoup bossé pour une marque de montres de luxe suisse. IWC fait des montres de pilote de très haut niveau. Ils m’ont demandé mon expertise sur l’aviation et sur le dessin. J’ai fait leur catalogue, toutes les vitrines du monde entier. Ça a été beaucoup de boulot mais c’était un truc extraordinaire, là aussi. En plus, j’adore les montres et donc là, j’étais aussi dans un univers que j’apprécie. IWC a sponsorisé un Spitfire chromé qui s’appelle le "Silver Spitfire" et qui a fait le tour du monde cette année. Ils ont fait un vol de plusieurs mois mais l’avion (qui est un vrai d’époque) n’était pas encore restauré quand ils ont démarré leur campagne de "com". Et donc ils avaient besoin d’un artiste pour dessiner l’avion et commencer à le montrer à la presse. Mon dessin a servi à ça et en plus, il a vraiment plu…, plus que si cela avait été une photo ! En fait, vous remarquerez que les gens s’attardent plus à regarder un dessin qu’une photo. Quand un dessin est bien fait, les gens font « Whaouuu » et ils vont passer du temps à le regarder. Une photo, les gens la voient mais ne s’attardent pas dessus. On est tellement habitués à voir des photos qu’on ne les regarde même plus, le regard ne fait que passer dessus. Alors qu’un dessin, c’est tout de suite beaucoup plus sympa.

Il faut savoir également que le dessin permet tout ! Le dessin permet de représenter des choses qu’il ne serait pas possible en photo ou avec une caméra. Par exemple, on m’a demandé récemment de représenter la patrouille américaine, les "Blue Angels", des F-18 modernes. Au cours de leur show, ils passent à un moment sous le "Golden Gate" quasiment à la vitesse du mur du son. L’avion est enveloppé d’écume quand il passe tellement il est au ras de la mer et qu’il soulève de l’eau. C’est hyper-impressionnant à voir mais c’est quelque chose qui est filmé de loin à chaque fois. L’avion est forcément solo sous le pont et donc il n’y a qu’en dessin qu’on peut le représenter en pleine course, comme si on était à côté de lui. Il n’y a quand dessin qu’on peut placer sa caméra là où il faut pour représenter l’avion en pleine bourre au bon endroit.

Quelle suite maintenant dans votre travail ?

Je viens de finir six ans d’ Angel Wings, j’adore cette série mais j’ai envie de faire une petite pause. J’ai l’opportunité aujourd’hui de faire un livre que je rêve de faire depuis que je suis gamin. En 2020, il n’y aura pas de nouvelle BD de moi qui paraîtra. En mai, j’ai un Pin-up Wings qui sort, ce sont toutes mes illustrations d’aviation. Mais en octobre de cette année, et en liaison avec le tome 7 d’ Angel Wings qui sortira plus tard, il y aura un livre qui s’appelle Saint-Ex. Ce n’est pas un album de BD mais là aussi, un livre illustré avec des textes de Bernard Chabbert qui est un grand connaisseur de Saint-Exupéry.

En fait, on y aborde Saint-Exupéry par le côté "pilote d’aviation" et on relie son œuvre à sa façon de faire du pilotage et à sa maîtrise des avions. Et aussi à ses aventures aériennes ! Avant de mourir au combat en 1944, il a quand même vécu les trente plus belles années de l’aviation : les grand rêves des années 1930, l’Aéropostale, la Seconde gGerre mondiale... Dans ce livre, on retrace donc sa vie mais par le prisme (ou l’angle d’attaque) de l’aviation et en lien avec ses plus grands livres. Je crois qu’après La Bible et le Petit Livre rouge de Mao, Le Petit Prince est peut-être le livre le plus vendu dans le monde.

Vous volez vous-même ?

Oui, je pilote depuis que j’ai seize ans. C’est mon père qui a été mon instructeur. Et depuis dix ans, j’ai la chance d’avoir pu acquérir avec un copain un petit avion de la Seconde Guerre mondiale. Alors c’est sûr, ce n’est pas un "war bird", c’est un petit avion de liaison, un "Piper Cub" (Piper c’est la marque, cub comme un petit ourson) mais qui a fait le Débarquement en Europe en 1945, quand même ! Une fois la guerre finie, pour les Américains, ce type d’avion, c’était comme des jeeps pour eux, c’était du consommable. Donc ils n’allaient pas s’enquiquiner à rapatrier ce type de matériel. Ils les laissaient tout simplement sur place. L’aviation civile locale à chaque fois les récupérait et quatre-vingt ans après, ils volent encore. On a tout restauré, il y a deux ans, notre "Piper Cub" est magnifique. Il est comme neuf et je vole avec maintenant avec un grand plaisir.

Et même si je suis papa maintenant, je n’ai pas peur de voler avec. Vous savez, c’est beaucoup moins dangereux de voler avec un avion que de faire de la moto sur le périphérique parisien. Déjà, on est seuls dans le ciel et puis ce sont des avions qui sont éprouvés depuis le temps. Bien entretenus, ces avions sont indestructibles. Tous les défauts sont connus, il n’y a pas d’électronique. On connaît tout de l’avion : où et quand il faut changer telle pièce mécanique. On ne risque pas de mauvaise surprise, contrairement à un avion moderne où on risque la panne électronique et parce qu’on n’en a pas encore tout exploré, comme dans un avion vieux de quatre-vingt ans.

Quels sont vos plus gros souvenirs ?

Il y a en a deux ! Le premier c’est que je suis fan (et même complètement taré) de Porco Rosso de Miyazaki. C’est le plus grand maître de l’animation japonaise, un dieu vivant pour certains. Miyazaki est fan d’avions et il a lu mes albums. Un jour, il m’a écrit une lettre spontanément ! Une vraie lettre : hyper impressionnant. C’était en 2013, pour me dire qu’il adorait ce que je faisais. Autant vous dire que le jour où j’ai reçu sa lettre, je me suis dit qu’après une telle surprise, je pouvais mourir tranquille maintenant. ( Rires ) Car même si c’est du dessin animé, et même si c’est un cochon qui vole, Porco Rosso est pour moi le plus grand film d’aviation. Ce film est irréprochable ! J’allais pas mal au Japon à cette époque et que lui m’écrive à cette époque, c’était complètement fou pour moi. Aujourd’hui, sa lettre est toujours encadrée au dessus de mon bureau.

Le second souvenir, c’est que je me suis lié de connaissance avec l’astronaute Thomas Pesquet. Et en échange d’un dessin que j’ai fait de lui, pour me remercier, il m’a proposé d’emmener des objets à moi dans l’espace. Et donc j’ai "design-é" un patch avec une pin-up et il les a emmenés avec lui dans l’espace. Et maintenant, j’ai des photos de ma petite pin-up spatiale avec la terre derrière, le tout pris depuis la station spatiale. C’est un truc complètement fou ! Voilà, j’ai d’autres beaux souvenirs dans ma vie bien entendu mais j’avoue que ces deux là, j’en suis fier.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes

http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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Illustrations © Éditions paquet. Photos DR.

[1Cela a donné Mezek, au Lombard, avec André Juillard. NDLR.

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