Rony Hotin (Momo) :"Faire une BD m’a procuré un sentiment plus fort que de travailler dans l’animation"

21 novembre 2018 0 commentaire
  • À l'occasion de la 35ème édition du festival bd BOUM, qui se tiendra du 23 au 25 novembre à Blois, nous vous proposons cet entretien avec le jeune dessinateur Rony Hotin, qui nous vient de l'animation. Il est le co-auteur de la série "Momo", publiée chez Casterman. Une expo consacrée à cette BD se tient depuis le 24 octobre et jusqu'au 9 janvier 2019 en marge du festival.
Rony Hotin (Momo) :"Faire une BD m'a procuré un sentiment plus fort que de travailler dans l'animation"
Momo T.1
Rony Hotin & Jonathan Garnier © Casterman

Pourriez-vous nous présenter la genèse de votre BD Momo ?

Rony Hotin : L’univers de Momo est né de l’esprit de Jonathan Garnier, qui a imaginé ce personnage qui vit des choses qu’il a lui-même en partie vécu. Certains personnages de la BD sont inspirés de personnes qu’il a rencontré dans son enfance. Il y a beaucoup de vrai dans l’histoire de Momo et c’est ce qui m’a séduit lorsqu’il m’a soumit le projet.

Jonathan voulait aussi défendre avec fierté tout le côté rural qui se perd un peu aujourd’hui. Cette vie à la campagne qu’il a connu, ainsi que la bienveillance des habitants du village. En découvrant son projet, j’ai été surpris de me rendre compte à quelle vitesse son scénario me parlait. Pourtant, j’ai grandi à Paris, je suis un pur citadin mais j’ai eu la chance de partir régulièrement aux Antilles dans mon enfance. C’est ce côté “rural” que j’ai connu aux Antilles qui est remonté à la surface lorsque j’ai lu l’histoire de Jonathan. Mes grands-parents vivaient à la campagne dans les Antilles et donc, je me suis rendu compte que j’étais tout à fait légitime pour traiter ce sujet.

Je connais Jonathan depuis plusieurs années et celui-ci m’a beaucoup observé dans mon domaine, qui est le cinéma d’animation. Il s’est rendu compte que je ne suis pas qu’un simple exécutant, j’ai aussi soif de raconter et de mettre en scène mes propres histoires. Il a donc attendu que je sois un peu disponible et que j’ai envie de changer de format pour me proposer de travailler sur histoire en bande dessinée.

Momo T.2
Rony Hotin & Jonathan Garnier © Casterman

Quel est le pitch de Momo ?

Cette histoire se déroule vers la fin des années 1980, début des années 1990. Ce détail à son importance. C’est l’histoire d’une petite fille de 5 ans au caractère bien trempé, qui vit à l’orée d’un village avec sa grand-mère. Sa grand-mère est très aimante mais elle est aussi très fatiguée à cause de son âge, ce qui fait que Momo est assez difficile surtout qu’elle souffre de l’absence de sa mère. Une femme dont on ne sait rien.

Sa mère est-elle décédée ?

(Rony Hotin hésite quelques secondes à répondre) Nous lèverons tout doucement le mystère autour de sa mère. Ça viendra... Quoi qu’il en soit, l’univers de Momo tourne autour de sa grand-mère car son père est régulièrement absent à cause de son métier de marin. Lorsque débute l’histoire, ce dernier est parti en haute mer pour trois semaines.

Momo souffre aussi du regard des autres. Que ce soit de la part des enfants ou des adultes du village, celle-ci ressent que sa famille est perçue de manière “atypique”. Elle ne peut pas encore mettre des mots dessus mais elle le ressent, ce qui ajoute à son mal-être.

Il y a une séquence dans l’album qui m’a interpellée, celle où Momo se dispute avec un petit garçon. Elle frappe ce dernier avec un bâton sur la tête et celui-ci revient avec un gros pansement, alors qu’il n’avait pas grand-chose...

Cette séquence est à voir à hauteur d’enfants. Elle illustre que quelques fois, l’humiliation est plus forte que la violence des coups. Je pense que c’est le cas pour ce personnage. Il se sent humilié d’avoir été frappé par une fille, qui est de surcroît un peu plus jeune que lui. Ajoutons à cela que ce petit garçon a une mère un peu dure, on comprends alors mieux pourquoi il a surjoué sa douleur après coup, d’où le pansement. Là encore, c’est un exemple de la force d’écriture de Jonathan Garnier qui arrive à proposer une histoire organique. Tous les éléments sont déjà en place. Je n’ai alors plus qu’à générer de l’empathie au lecteur pour ces personnages et cet univers, grâce à mon dessin.

Rony Hotin
Photo © Christian Missia Dio
Momo T.1
Rony Hotin & Jonathan Garnier © Casterman

Quand on s’arrête à la couverture, on s’imagine que Momo est un petit garçon mais ce doute est rapidement levé dès la lecture des premières pages de l’album. Pourquoi ce choix de lui donner un look masculin ?

Nous nous sommes inspiré d’une petite fille asiatique du nom de Mireille Chan...

(Je le coupe ) Oui mais sur les photos, il n’y a aucune ambiguïté quand au genre de cette fillette, ce qui n’est pas le cas de Momo.

C’est sur mais en créant le design de Momo, j’ai tellement été imprégné par son caractère frondeur que je l’ai imaginé presque androgyne. J’ai volontairement gommé les codes de genre dans sa description graphique en lui donnant un look asexué et je l’ai proposé comme ça à Casterman. J’ai appliqué ce que j’ai appris en cinéma d’animation. Lorsque j’étais aux Gobelins, je me suis spécialisé en création de personnages, chose que j’ai pu faire à l’occasion de mon premier job chez Disney. À la base, Momo devait être brune car elle est inspirée de Mireille Chan mais je l’ai faite rousse pour qu’elle corresponde le plus possible à la personnalité que lui avait développé Jonathan Garnier. Même chose pour son apparence asexuée. Ce choix de design résulte du caractère du personnage qui est turbulent. Mon approche a plu à notre éditeur, notamment parce que cela permettait d’élargir la cible du lectorat aux garçons. J’ai d’ailleurs rencontré, lors de mes dédicaces, de nombreux petits garçons qui ont adoré la BD. Je me dis que, peut-être, son look a joué.

Vous nous l’aviez dit au début de cet entretien, vous venez du cinéma d’animation. D’ailleurs, votre premier projet intitulé Le Vagabond de St Marcel, a reçu plusieurs prix. Pourriez-vous nous en parler ?

Le Vagabond de St Marcel est un projet produit par les Audi Talents Awards, dont le jury était composé notamment de Grégoire Lassalle (producteur de cinéma et ex-PDG d’Allociné, ndlr) et de la comédienne Carmen Chaplin (petite-fille de Charlie Chaplin, ndlr). Toutes ces personnes m’ont fait part de leur analyse, de leurs conseils et remarques. Suite à cela, je me suis associé à douze amis que j’ai rencontré tout au long de mes études aux Gobelins, à l’EMCA et le LTAM au Luxembourg pour confectionner ce court-métrage Le Vagabond de St Marcel. Ce film a été un vrai tremplin pour ma carrière professionnelle car j’ai été reconnu en tant qu’auteur et j’ai reçu de nombreuses propositions supers sympas. Parmi celles-ci, le scénario de Momo.

Vous avez aussi travaillé chez Disney ?

Oui, c’était mon premier job. J’ai eu un parcours scolaire assez chanceux mais aussi très lié au festival d’Annecy. Avant d’entrer aux Gobelins, j’ai participé à un appel à projet à Annecy où j’ai pitché Le Vagabond de St Marcel. J’y ai gagné le prix SACD ainsi qu’une bourse de 4 000 euros pour financer mon court-métrage. Dans la même semaine, j’ai été admis directement en 3ème année aux Gobelins. Enfin, ce prix m’a permis d’être contacté une première fois par Disney pour un job, car ils pensaient que j’étais déjà professionnel. Mais je leur ai dit que j’étais encore à l’école, donc cela ne s’est pas fait.

Momo T.1
Rony Hotin & Jonathan Garnier © Casterman

Le fait que vous soyez étudiant était un frein ?

Non, ils m’ont simplement dit que des études, ça ne s’arrêtent pas. Ils m’ont aussi dit que j’avais du talent et que par conséquent, je ne devais pas m’inquiéter et que j’aurai d’autres opportunités de les rejoindre. Ce qui est arrivé plus tard car mon travail de fin d’étude a gagné un prix à Annecy. Il faut savoir que le festival d’Annecy est l’un des plus importants festivals dédiés à l’animation. Il y avait donc un recruteur de Disney dans la salle, qui m’a proposé du boulot lorsque je suis descendu de la scène. Ce recruteur me proposait de travailler à distance pour la firme, chose qui me convenait totalement car je n’avais pas envie de me retrouver dans un immense atelier aux USA.

Ce qui m’a le plus touché ce sont les prix français que j’ai reçu, ainsi que d’avoir été primé à Annecy. Je trouve cela très valorisant, surtout que je me suis rendu compte que les Américains et les Japonais suivent de très près ce qu’il se passe chez nous en France ou ailleurs en Europe. Pour moi, c’est la preuve que je peux avoir une carrière enrichissante dans l’animation sans être obligé de m’expatrier aux États-Unis ou au Japon.

Revenons à la BD, si vous le voulez bien. Vous avez terminé un premier diptyque de Momo mais tout laisse croire qu’il pourrait y avoir d’autres albums ?

Oui, l’éditeur aimerait que nous proposions d’autres histoires. Mon scénariste a déjà quelques idées mais en ce qui me concerne, il faut que je puisse trouver un cadre pour travailler...

Momo T.2
Rony Hotin & Jonathan Garnier © Casterman

Vous avez eu des débuts prometteurs dans l’animation. Pourquoi avez-vous choisi de vous lancer dans la BD ?

Le choix de la BD m’a rappelé mes années lycée. À l’époque, il y a une personne qui avait constaté que je n’étais pas spécialement un bon élève mais que j’avais un talent pour le dessin. Cette personne m’a alors encouragé à me rendre aux festivals d’Annecy, de Saint-Malo et d’Angoulême, qui ont été des révélations, même si j’ai plus accroché à l’animation. J’aime particulièrement le story-boarding. C’est pour cela aussi que j’ai accepté de faire une BD car je pensais que mon bagage de story-boardeur pourrait m’aider. Mais je l’ai fait avec humilité car je sais que je n’ai pas les codes de la BD. Mais j’ai été bien coaché par Jonathan Garnier car celui-ci a été éditeur chez Ankama, ainsi que par Jérémie Moreau, le dessinateur du Singe de Hartlepool. C’est un ami, nous avons étudié ensemble aux Gobelins et il travaille aussi dans l’animation en tant que character designer (Moi, moche et méchant 2 et Le Lorax, ndlr). Nous avons beaucoup parlé des pièges à éviter lorsque l’on vient de l’animation et que l’on se lance dans la BD. Par exemple, le fait de sur-découper les séquences. C’est quelque chose qui rythme une scène dans l’animation mais qui ralenti une action dans la BD. Sachant que je n’ai pas une grosse culture BD de base, je risquais de tomber dans ce piège. J’ai vraiment suivi scrupuleusement leurs conseils, j’ai fait simple pour toucher le plus large public possible et aussi pour que le scénario de mon co-auteur puisse vraiment fonctionner.

Du coup, si on vous propose d’autres scénarios BD, diriez-vous “oui” ?

Je pense que si mon aventure dans la BD se poursuit, il y a 90% de chances que je me consacre exclusivement à Momo car il s’agit d’un projet de vie. J’aimerais arriver à mon 15ème tome de Momo et constater que toute une génération de lecteurs à grandi avec cette série.

Je suis très fier de mon jeune parcours dans le cinéma d’animation et d’avoir travaillé sur des films tels que Le Petit Prince mais cela n’est pas comparable à ce que j’ai ressenti en travaillant sur Momo. Nous avons beaucoup plus de retours, et des retours sincères lorsque l’on fait de la BD. Tandis que dans l’animation, nous faisons des films pour lesquels de nombreuses personnes travaillent. C’est plus anonyme et nous avons peu de chances de croiser les spectateurs à la sortie de la salle de cinéma pour recueillir leurs impressions.

Momo T.2
Rony Hotin & Jonathan Garnier © Casterman

Voir en ligne : Découvrez la série "Momo" sur le site des éditions Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

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En médaillon : Rony Hotin
Photo : Christian Missia Dio

Agenda :

35e Festival bd BOUM - Expo “Momo”
Du 24 octobre au 9 janvier 2019
Bibliothèque Abbé Grégoire – Espace jeunesse
4/6 place Jean-Jaurès
41 000 Blois
Tél. : 02 54 56 27 40
bibliotheques@agglopolys.fr

À lire sur ActuaBD.com :

Momo T1 & T2, par Rony Hotin et Jonathan Garnier, éditions Casterman. Albums parus les 25 mars et 30 août 2017. 86 pages, 16 euros.

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