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"Soleil mécanique" de Łukasz Wojciechowski (Éditions çà et là) : l’architecture idéale à tout prix

  • À la fin des années 1930, en Tchécoslovaquie, un architecte idéaliste et passionné par les avant-gardes voit ses projets contrariés par la montée du nazisme en Europe. Contre toute attente, il se laisse séduire par ses sbires, qui lui confient des travaux de plus en plus importants. Łukasz Wojciechowski, lui-même architecte, réalise une seconde bande dessinée sous AutoCad, questionnant notamment le rapport des artistes au politique.

L’Anschluss, l’annexion des Sudètes puis de la Bohème-Moravie, l’invasion de la Pologne... La pression et l’expansion de l’Allemagne nazie en Europe centrale et orientale a conduit à la Seconde Guerre mondiale, retardée tant bien que mal par les puissances occidentales avec les Accords de Munich. Pendant ce temps, les peuples occupés ou menacés devaient continuer à faire des choix, vivre, survivre.

"Soleil mécanique" de Łukasz Wojciechowski (Éditions çà et là) : l'architecture idéale à tout prix
Soleil mécanique © Łukasz Wojciechowski / Éditions çà et là 2021

C’est ce que fait Bohumil Balda, architecte inventé par Łukasz Wojciechowski dans Soleil mécanique. Installé près de Hradec Králové, en Tchécoslovaquie, il dirige un cabinet qui répond surtout à de riches commanditaires. Bohumil Balda en profite pour appliquer ses idées modernistes. Obnubilé par la lumière, au point d’avoir conçu sa propre villa en fonction de la course du soleil dans le ciel, et très inspiré par Le Corbusier et l’esprit du Bauhaus, il ne jure que par la pureté des lignes, la fonctionnalité des plans et le minimalisme des décorations.

Soleil mécanique © Łukasz Wojciechowski / Éditions çà et là 2021

Très méfiant envers les nazis, dont il rejette autant l’antisémitisme que l’antimodernisme, il craint leur montée en puissance. Leur entrée en Tchécoslovaquie l’inquiète, malgré les paroles rassurantes de son épouse, beaucoup plus conciliante - comme l’est son père - avec les idées de l’extrême-droite allemande. Il perd ainsi une commande importante, passée par un juif obligé de s’exiler [1].

Pourtant, de nouvelles opportunités s’ouvrent à lui. La direction locale du parti nazi lui confie en effet des projets de plus en plus importants. D’abord réticent, Bohumil Balda se laisse peu à peu convaincre : il peut obtenir des moyens inespérés en cette période pour le moins troublée. Il se laisse séduire aussi. Les idées qu’au départ il abhorrait font leur chemin dans son esprit passionné.

Son travail s’en trouve bousculé. Rejetant les principes qu’il avait embrassés depuis ses études, il se tourne vers la démesure d’Albert Speer, nazi convaincu, ministre d’Hitler et architecte. Au point d’imaginer le pire pour ses créations. Et de finalement se brûler les ailes au soleil noir du nazisme.

Soleil mécanique © Łukasz Wojciechowski / Éditions çà et là 2021
Soleil mécanique © Łukasz Wojciechowski / Éditions çà et là 2021
Soleil mécanique © Łukasz Wojciechowski / Éditions çà et là 2021

Comme Ville nouvelle, première bande dessinée de l’architecte polonais Łukasz Wojciechowski parue l’an dernier déjà aux Éditions çà et là, Soleil mécanique est une fiction historique si vraisemblable qu’elle rappelle les meilleures bandes dessinées documentaires. Comme Ville nouvelle, Soleil mécanique a pour sujet l’architecture et les idéaux qu’elle peut recouvrir. Comme Ville nouvelle, Soleil mécanique a été entièrement dessiné sous AutoCad, logiciel de dessin assisté par ordinateur justement très utilisé par les architectes.

Mais, avec ce nouvel ouvrage, l’auteur pousse plus loin ses pistes de réflexion. Tout en conservant ses interrogations sur le rôle social de l’architecture et ses liens avec le politique, il ajoute des questions touchant davantage à l’individu, aux choix personnels et aux dilemmes auxquels l’histoire peut nous confronter. Pourquoi et comment Bohumil Balda passe-t-il de Le Corbusier à Speer ? Est-il simplement opportuniste, carrément arriviste, ou aveuglé par sa passion ?

Łukasz Wojciechowski ne répond pas directement, même si certaines récurrences - le soleil imposant et omniprésent, les lunettes sans cesses oubliées, les jeux entre murs et fenêtres - font pencher la balance : la folie qui empêche de voir la réalité, ici dans ce qu’elle a de plus horrible, conduit d’abord aux renoncements, ensuite aux reniements, enfin aux engagements. Elle n’excuse ni ne justifie, mais permet de comprendre.

Tout dans les choix artistiques de l’auteur convient à son sujet et à ses conclusions. Le dessin sous AutoCad, par sa rigueur et le minimalisme de sa ligne, rappelle les goûts premiers de Bohumil Balda. Le géométrisme des compositions, la déréalisation des personnages et la simplicité de la colorisation forment un pont entre son idéal de jeunesse et son obsession - symbolisée par la répétition des motifs - si rationnelle qui l’amène à devancer les demandes des nazis. Il donne aussi l’impression que l’architecte est le jouet d’un destin implacable, alors qu’il reste constamment maître de ses décisions.

Łukasz Wojciechowski confirme avec Soleil mécanique ses talents d’écriture déjà perçus dans Ville nouvelle. Il parvient, à partir de thèmes similaires, à renouveler son approche. Très référencé, jouant sur le vrai-faux, par exemple lorsque sont intercalés entre les dessins de fausses photographies d’époque, Soleil mécanique montre une belle maîtrise des ressorts fictionnels et une connaissance sûre de l’architecture et de son histoire.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Soleil mécanique - Par Łukasz Wojciechowski - Éditions çà et là - traduction du polonais par Gabriel S. Colsim - lettrage & maquette par Hélène Duhamel - 22 x 16 cm - 144 pages en bichromie - couverture cartonnée - parution le 19 février 2021.

Consulter le site de l’auteur & visionner un court film d’animation qu’il a réalisé récemment.

Lire quelques pages de l’ouvrage.

Lire également sur ActuaBD : Ville nouvelle - Par Łukasz Wojciechowski (trad. A. Stankiewicz) - Éditions çà et là

[1L’invasion des Sudètes par l’Allemagne nazie, en septembre-octobre 1938, est postérieure à l’annexion de l’Autriche, appelée Anschluss, contrairement à ce qui est évoqué en page 47, où la prise de cette région de l’Ouest de la Tchécoslovaquie est improprement nommée elle aussi Anschluss.

 
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