"Trois heures" de Mana Neyestani (Éditions çà et là) : détresse et angoisse d’un réfugié

31 octobre 2020 0 commentaire
  • Mana Neyestani, dessinateur iranien réfugié en France depuis presque dix ans, pensait être habitué aux situations kafkaïennes. Pourtant, celle vécue à l'aéroport d'Orly au moment de partir pour le Canada le renvoie à ses traumatismes et ses inquiétudes enfouis. C'est ce qu'il raconte dans "Trois heures", sa nouvelle bande dessinée co-éditée par Arte et les Éditions çà et là.

Mana Neyestani est né et a vécu à Téhéran, en Iran. Mais cela fait de nombreuses années qu’il n’a pu y retourner. Illustrateur pour diverses publications, il a d’abord dû se cantonner à des publications jeunesse, ses dessins frôlant trop souvent les limites de l’acceptable pour le pouvoir des mollahs. Puis, à la suite d’un dessin mal compris et instrumentalisé par certains, il s’est retrouvé en accusation. Sous la pression des interrogatoires et de la prison, il décide de fuir l’Iran avec son épouse. Un exil qui, après bien des péripéties, l’a conduit en France.

"Trois heures" de Mana Neyestani (Éditions çà et là) : détresse et angoisse d'un réfugié
Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020

Le parcours du combattant n’est pas terminé pour autant. Il lui faut légaliser sa situation et faire face aux paradoxes et aux impasses de la bureaucratie française. Officiellement reconnu comme réfugié politique, il peut de nouveau travailler. Il en profite alors pour raconter son histoire dans Une Métamorphose iranienne (2012) puis dans Petit manuel du parfait réfugié politique (2015). Un recueil de dessins, Tout va bien ! (2013), et une enquête sur un fait divers révélateur des contradictions politiques, sociales et morales de l’Iran, L’Araignée de Mashad (2017), complètent sa bibliographie, en co-édition chez Arte et Çà et Là.

Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020

Mana Neyestani revient à l’autobiographie avec Trois heures, récit apparemment anecdotique mais faisant apparaître au grand jour la condition des réfugiés politiques. Invité à Montréal, Canada, pour participer à un festival de bande dessinée et intervenir lors d’un débat, il doit prendre l’avion. Ses papiers sont en règle : son passeport est valide, il dispose de l’invitation requise et du visa correspondant. Son billet d’avion en main, trois bagages avec lui, il se rend donc à l’aéroport de Paris-Orly, faisant fi de ses angoisses.

Mais ce qu’il craignait le plus semble arriver : il est bloqué dès l’enregistrement de ses bagages. Rien à faire ! Son passeport n’est même pas reconnu par le système numérique de la compagnie aérienne qui assure son vol. Une bricole qui doit être vite réglée : un léger contretemps administratif ou un petit bug informatique ? Impossible pour le voyageur de le savoir. Il est simplement prié de patienter sur le côté, condamné à regarder les autres passagers effectuer leur enregistrement. Et à attendre...

Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020
Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020

Mana Neyestani reste bloqué trois heures durant : il l’annonce dès le titre de son ouvrage. Trois heures à rester debout, à essayer de glaner une petite information, à patienter sans protester. Trois heures d’angoisses, de souvenirs qui remontent à la surface, de traumatismes vécues une nouvelle fois. En plus de l’inquiétude de rater le décollage de son avion, le dessinateur revit toutes ses peurs, de l’enfance à celles de la veille du départ.

Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020

De façon évidente, sa fuite d’Iran lui revient brutalement en tête. Mais cela s’accompagne d’autres traumatismes, pour certains vécus pendant sa jeunesse, pour d’autres subis alors qu’il était déjà réfugié. La peur des autorités, la nécessité de se cacher ou de mener un double-jeu, la crainte de tout perdre, à commencer par ses bagages : les images et les sensations défilent.

Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020

C’est aussi l’occasion d’une introspection. Entre culpabilisation, colère et envie de vivre, l’auteur s’interroge sur ses réactions - pourquoi ne se rebelle-t-il pas davantage ? - et la source de ses angoisses. Il remonte ainsi le fil de sa vie, jusqu’à son éducation, en passant par son exil forcé et son parcours de réfugié. Il met en cause la société et le pouvoir politique iranien, qui l’ont conditionné, mais aussi son propre caractère. Il ne ménage pas non plus les administrations et autorités qu’il a pu croiser.

Le récit, quasiment un huis-clos, aurait pu être très statique et laisser une place majeure à l’écrit. Mais Mana Neyestani est un auteur d’expérience. Il parvient à dynamiser son dessin, en lui donnant plus de liberté et de souplesse que dans ses précédents livres, ainsi que son récit, en multipliant les retours en arrière, les mises en abyme et les traits d’humour. Il mélange parfois la réalité et ses cauchemars, transforme les personnages qui l’entourent en marionnettes, et invente des situations fantastiques ou burlesques. Il fait également preuve d’autodérision et d’une grande lucidité.

Le dessinateur met en outre au grand jour la situation des réfugiés. Sans être démonstratif et encore moins larmoyant, il rappelle qu’ils sont toujours dans un entre-deux, même quand ils ont des papiers. Considérés presque comme des apatrides, ils doivent sans cesse se battre pour le respect de leurs droits les plus fondamentaux et sont à la merci du moindre dysfonctionnement administratif. Il faut toute la patience, l’humour et la persévérance de Mana Neyestani pour parvenir à dépasser ces contraintes. Ce qui ne garantit pas de réussir à prendre son avion à l’heure.

Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020
Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020
Trois heures © M. Neyestani / Arte Éditions / Éditions çà et là 2020

(par Frédéric HOJLO)

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Trois heures - Par Mana Neyastani - Arte Éditions / Éditions çà et là - traduction du persan par Massoumeh Lahidji - couleurs par Mansoureh Kamari - lettrage par Hélène Duhamel - 17 x 24 cm - 124 pages en noir & blanc et couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 8 octobre 2020.

Lire les premières pages de l’ouvrage.

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