Turing - Par Robert Deutsch - Sarbacane

20 mars 2018 0
  • Dans un style très graphique, Robert Deutsch peint un portrait subjectif d'Alan Turing en insistant davantage sur la dimension humaine que sur les réussites scientifiques qui l'ont rendu célèbre. Il dépeint un homme passionné par son travail, socialement marginal, et opprimé par les services de surveillance et par les valeurs morales de la société britannique d'après-guerre

L’album s’ouvre sur la découverte du corps sans vie de Turing par sa femme de ménage. Une mort solitaire, inexpliquée, sans doute un suicide. Robert Deutsch fait dans son premier roman graphique le portrait de l’homme Turing. A travers des anecdotes qui mettent en lumière les différentes facettes de ce personnage, il représente son quotidien, ses rituels, ses relations au travail ou intimes, en s’attardant sur les dernières années de sa vie, entre 1951 et 1954. Il cherche ainsi à décrypter l’énigme Turing, ce génie qui a tant apporté à son pays mais qui mourut seul, mis au ban de la société civile et scientifique.

Le travail de Turing est abordé dans ses divers aspects (lieu de travail, enjeux scientifiques) et la mise en scène de ses expériences et travaux sur l’intelligence artificielle est claire et intéressante. Cependant on peut regretter la lourdeur des explications sur la cryptanalyse de la machine Enigma pendant la seconde guerre mondiale. Le retour dans le passé est signalé par un changement de couleur des pages, le jaune vieilli rappelant les pages d’un dossier. Turing livre à la police un véritable "rapport" d’une dizaine de pages, croquis et schémas à l’appui, un peu indigeste toutefois. Le lecteur qui découvrirait les enjeux du décryptage d’Enigma [1] par ce biais risque d’être rebuté.

Turing - Par Robert Deutsch - Sarbacane
Le laboratoire disséqué © Robert Deutsch - Sarbacane

Si Robert Deutsch rend justice au génie scientifique de Turing, il s’attache davantage à la dimension personnelle et subjective de l’homme. Il le dépeint comme un homme au caractère doux et naïf, avide d’interactions bien que maladroit. Nous découvrons un personnage sensible, qui ne s’est jamais remis du traumatisme de la mort de son ami d’enfance et premier amour. Cette fragilité et ce décalage avec le monde sont exprimés par le leitmotiv de Blanche-Neige et les Sept Nains, dont les apparitions constituent une autre énigme à décrypter. Les personnages du conte accompagnent Turing tout au long de l’histoire, symboles plus ou moins subtils de sa libido (le long nez phallique du nain revient à plusieurs reprises) et, plus largement, de sa quête existentielle de liberté. C’est lorsqu’il court, seul, que Turing se sent vraiment lui-même, libéré des contraintes de la société. Il est alors accueilli et encouragé par ses amis imaginaires. Cette métaphore demeure cependant assez obscure, la fascination réelle de Turing pour le premier dessin animé des studios Disney n’étant jamais explicitée.

Le motif de Blanche-Neige et les septs nains © Robert Deutsch - Sarbacane

L’album s’appesantit largement sur l’homosexualité de Turing, dont il ne se cachait pas et qui fut l’instrument de sa disgrâce. Accusé d’ "indécence manifeste", Turing dut choisir entre la prison ou la castration chimique. Pour rester en liberté, il choisit le traitement malgré ses lourds effets secondaires, mais sa vie fut bouleversée par cette condamnation et ses suites. La sexualité de Turing est donc un élément clé de sa biographie, mais le traitement qu’opère Robert Deutsch est très insistant, parfois à l’excès. Les relations amoureuses ou sexuelles, d’abord introduites avec une certaine subtilité (un échange de regard suffisant à signaler l’implicite), sont ensuite appuyées avec maladresse, voire avec une crudité qui, à terme, peut desservir le propos, en réduisant trop souvent Turing à cette seule dimension.

Rencontre entre Turing et Arnold © Robert Deutsch - Sarbacane
Entre chimie et alchimie des personnages © Robert Deutsch - Sarbacane

Le dessin rappelle la formation de graphiste et d’illustrateur de Robert Deutsch, en particulier sa maîtrise de l’espace et de l’architecture. La vue en coupe d’un bâtiment invite à une pause dans la lecture pour savourer les détails et les couleurs, la représentation naïve des décors, en particulier les véhicules, apporte une belle touche poétique.

Détail de voiture © Robert Deutsch - Sarbacane

Le dessin s’adapte au propos avec de belles trouvailles, telle la superbe séquence en noir et blanc du cambriolage dans la nuit. Signalons également les motifs rayés qui envahissent le cabinet du psychologue qui traite Alan Turing après sa condamnation, rappelant ironiquement les barreaux de la prison à laquelle il a échappé, pour mieux souffrir d’une aliénation physique et psychique. La mise en page est originale, parfois brillante, comme lorsqu’il dessine le dédale du laboratoire ou l’alchimie qui se crée entre deux personnes.

Cependant la représentation des personnages, candide et un peu brute, peine à émouvoir. Les passages plus expressionnistes ne suffisent pas toujours à susciter l’empathie avec les personnages et on peut regretter que les expressions et les déplacements restent très figés, sans grand naturel.

Pour conclure, c’est un album inégal, avec de très belles pages empreintes de poésie, un graphisme original et accrocheur malgré la raideur des personnages, mais encore des maladresses ou des lourdeurs, que ce jeune auteur saura peut-être alléger dans ses prochains albums.

Voir en ligne : Découvrir les illustrations de Robert Deutsch

(par Lise LAMARCHE)

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[1Lire à ce sujet le magnifique Les Rêveurs lunaires, par Baudoin et C. Villani

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