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"Je voulais que le fil rouge soit la chasse au trésor" : Sébastien Vastra (Jim Hawkins)

  • Immersion dans l'univers des pirates avec Sébastien Vastra, auteur de la trilogie "Jim Hawkins", adaptée du roman L’Île au Trésor et dont le dernier tome vient de paraître chez Ankama. L'auteur nous dévoile son processus créatif et les œuvres qui l'ont influencé, éclairage passionnant pour décoder une série riche en clins d’œils et références.

Vous avez décidé d’adapter l’Île au Trésor de R. L. Stevenson en bande dessinée. Comment vous y êtes-vous pris ? Quelle a été votre position par rapport aux autres adaptations ?

Je ne pouvais pas ignorer les versions précédentes, c’est même l’inverse puisque je les avais collectionnées. J’ai eu envie d’adapter L’Île au Trésor dès 1998, quand j’étais encore étudiant en Arts Plastiques à Amiens. C’est une période où j’ai beaucoup lu de bandes dessinées et de littérature, les classiques. J’ai eu un véritable coup de cœur pour l’Île au Trésor : je suis devenu un collectionneur, j’achetais toutes les versions que je n’avais pas encore, sous tous les formats. J’ai attendu de prendre en maturité et en expérience puis j’ai présenté le projet à Ankama en 2012 et le premier tome est sorti en 2015.

Dans ma version, je souhaitais divertir et surtout me faire plaisir. Je voulais que le fil rouge soit la chasse au trésor. Pour l’étoffer, j’ai ajouté un code secret à la carte au trésor [1], qui ne comporte qu’une croix sur une carte dans le roman. Le passage avec le crâne cloué dans un arbre est un clin d’œil au Scarabée d’Or d’Edgar Allan Poe, dont Stevenson a reconnu s’être inspiré. Cette scène me permettait aussi de faire le lien avec la première scène du tome 3 avec l’équipage massacré par Flint.

"Je voulais que le fil rouge soit la chasse au trésor" : Sébastien Vastra (Jim Hawkins)
Jim Hawkins - Tome 3

Ce qui m’a pris le plus de temps, c’est la série de pièges pour arriver jusqu’au trésor. Cela m’a pris des mois, voire des années pour trouver des pièges originaux. En fait j’ai commencé à y réfléchir dès le début de l’adaptation. Je voulais finir sur une grotte avec des pièges, sans tomber dans le cliché de la pierre qui roule. Et il fallait aussi trouver un moyen efficace d’éliminer tous ces pirates !

Vous avez choisi de faire une bande dessinée animalière. La diversité des espèces est frappante, en particulier les créatures marines qui sont plutôt rares dans le genre. Quelles ont été vos inspirations ?

La Fontaine et Disney sont un peu le mètre-étalon dans le domaine. Je suis aussi un gros fan de Capes et de Crocs d’Ayroles & Masbou, de la série Donjon ou de Blacksad de Canales & Guardino. Dans Blacksad, les auteurs ont pris le parti de ne pas mettre de poissons. J’ai commencé par éliminer les insectes, pour une question de taille et de proportions. Pour les animaux aquatiques, c’était un peu délicat de transformer des nageoires en jambes ou bras, mais j’étais tellement passionné de requins que je ne pouvais pas passer à côté. Je ne me suis pas posé trop de questions et je me suis lancé.

Hands et Jim, zèbre contre lion © Sébastien Vastra

Comment avez-vous choisi les espèces ?

C’était une des parties les plus agréables, j’ai choisi rapidement quel animal attribuer à chacun. Pour Jim je voulais un personnage fascinant et agile, le félin s’est imposé rapidement. Et si je décide un jour de faire une suite, ce sera intéressant de dessiner Jim en lion adulte.

Au début de la trilogie Jim est entouré d’animaux typiques de la ferme. Il devait se détacher du lot, il fallait montrer qu’il n’est pas à sa place. D’ailleurs l’auberge tenue par sa mère est située à l’extérieur du village. À Bristol, cela change radicalement, plein d’espèces se mélangent. Dans le port, Jim se heurte à un cachalot blanc, c’est bien sûr Moby Dick. Il porte un tatouage sur l’épaule avec les lettres H.M. et A. I. D. Ce sont les initiales de Herman Melville et de la phrase « Achab is dead ». Ce tome est truffé de références cachées.

Le coffret "Jim Hawkins" avec carte au trésor inclue

Avez-vous passé beaucoup de temps sur le design des personnages ?

J’apportais un univers animalier avec chaque perso qui est une espèce différente. C’est déjà beaucoup, je suis resté sobre sur les tenues vestimentaires. Je ne voulais pas tomber dans une surcharge de détail qui aurait risqué de gêner la narration. Hands, le zèbre maori, est un personnage riche par son espèce, ses tatouages, ses talents de musicien et de lanceur de couteau. Je l’ai habillé très sobrement par ailleurs.

Au-delà de Silver et Jim, certains personnages comme Hands et Sharkfat sortent du lot. Avez-vous des personnages préférés ?

Sharkfat est ma création, car je voulais un méchant un peu plus caricatural, qui aurait un affrontement physique avec Silver. Et j’adore les requins, je me devais d’en faire apparaître un. Quant à Hands, c’est un figurant dans le roman que j’ai développé. J’avais envie de jouer le contre-pied des gros carnivores méchants. Le zèbre me plaisait par son côté esthétique. J’ai rapidement pensé aux Maoris par association avec Moby Dick, où on retrouve Queequeg, un guerrier Maori qui est un peu le mentor du capitaine Achab.

Celui que j’aime le moins c’est le Docteur Livesay. Je n’aime pas dessiner les chiens. Mais c’était inévitable de le représenter ainsi. Il est celui qui apporte de l’équilibre, l’humaniste du groupe. Je voulais un personnage neutre et positif. Au contraire j’ai fait de Hands un personnage malsain, comme le vautour Pew ou Sharkfat, pour présenter non seulement un éventail de races animalières mais aussi de personnalités.

Silver est intéressant car il est paradoxal. C’est le personnage le plus charismatique, mais pourtant c’est Jim qui lui tient tête et qu’il a du mal à canaliser. Comme dans le roman, Silver est craint mais il doit constamment recadrer ses hommes. Il doit aussi ménager ses relations avec Sir Trelawney. C’est une partie d’échecs délicate. Au début Silver a un plan bien huilé mais rien ne se déroule comme prévu. Et finalement il s’en sort quand même à la fin, même si ses plans ont été déjoués. J’ai aimé développer cet équilibre sur le fil du rasoir.

L’île au trésor © Sébastien Vastra

Parlez-nous de votre travail avec la coloriste Pop qui vous a rejoint à partir du tome 2.

Ma technique est un peu particulière. D’abord je travaille de manière traditionnelle, je dessine puis j’encre au pinceau et encre de Chine. Ensuite je fais des lavis à l’aquarelle, en sépia ou gris, sans couleur. Je m’intéresse surtout aux ombres, aux effets de lumière et aux éléments naturels comme le ciel. Ensuite je scanne mes originaux et la couleur est faite de manière numérique. Mélanie (Pop) m’a rejoint au deuxième tome pour me permettre de gagner du temps. Elle a accepté de travailler à ma manière, ce qui n’est pas évident.

La question des éclairages a déjà été réglée, mais je lui indique les ambiances selon l’heure de la journée. Je ne suis pas trop directif et je sais qu’elle est hyper perfectionniste. Mais je fais toujours des retouches derrière. Par exemple pages 22-23 (T. 3), dans le camp des pirates, elle avait fait sur mes indications une ambiance de feu de camp, dans les tons orangés. J’ai repris ensuite pour amener une ambiance marécageuse, verdâtre et inquiétante.

Jim Hawkins Tome 3 © Sébastien Vastra

Plusieurs scènes sont marquantes notamment en raison de leur découpage, comme à la page 37 et parfois un côté manga avec le tracé des cases, page 17 par exemple.

Pour moi, le découpage est un puzzle esthétique mais qui doit toujours servir l’histoire. Le manga est une grosse influence, davantage que le comics. Mes références ultimes sont Naoki Urasawa (Monster) et Akira (Otomo qui est indépassable en matière de narration. Une autre de mes grosses influences est Marini, lui-même très inspiré par Akira d’ailleurs. Dans mes séries précédentes j’utilisais davantage de cases aux angles cassés. Je me suis aperçu que cela déstabilisait certains lecteurs. Dans Jim je suis revenu sur des mises en pages plus classiques, mais dans le dernier tome je me suis accordé des écarts. En fait, la première version de cette planche m’ennuyait un peu et c’est rédhibitoire pour moi. J’ai besoin de varier l’aspect de la planche, de faire contraster des ambiances pour maintenir le rythme. J’essaie de ne pas faire des effets gratuitement. Dans la planche 37, Jim est cerné physiquement par les pirates et par les cases disposées en éventail. Cette disposition me faisait aussi penser à un gouvernail.

À l’occasion des 15 ans d’Ankama, le tome 1 a fait l’objet d’une réédition avec un cahier graphique. Il contient des essais de couverture, des croquis et des illustrations dans l’univers de Jim.

Pour la couverture du tome 1, j’ai fait des dizaines et des dizaines d’essais. Nous avons aussi mis beaucoup de temps à trouver le logo et la typographie du titre. Après cela a été plus rapide, même si j’ai bien sûr fait plusieurs versions, mais certaines étaient personnelles. Quand on fait une sélection pour l’éditeur, il faut retirer tout de suite celle qu’on aime le moins, car – et c’est un running-gag dans la profession – on peut être sûr que c’est celle que l’éditeur va choisir.

Le fortin, crayonné et couleurs seules © Sébastien Vastra

Est-ce que les scènes présentes dans le cahier graphique sont des allusions à une suite ou à une préquelle à venir ?

Jim Hawkins - illustration du cahier graphique © Sébastien Vastra

La scène d’abordage et celle avec l’équipage de Flint et le butin sont des commandes pour des lecteurs-collectionneurs. Si un jour je décide de revenir dans l’univers de Jim, ce sera certainement pour une suite, en envisageant Jim vingt ans plus tard. Ce serait très tentant aussi de développer la jeunesse de Flint et le recrutement de son équipage, mais cela a déjà été fait dans la série Black Sails.

Là, je vais changer complètement d’univers. Depuis quelques années ; je m’intéresse beaucoup à la naissance du jazz. J’aimerais partir dans les Années Folles américaines, entre les deux guerres. Il se passe énormément de choses avec la Prohibition, les vagues migratoires. Les États-Unis et New York se développent à toute vitesse. C’est une période très excitante, le début du jazz, du cinéma, de l’automobile à grande échelle, de la vie de la nuit, les gangs, etc. J’ai un de mes projets qui se déroulera dans cet univers, toujours en bande dessinée animalière. J’y prends énormément de plaisir et je vais continuer dans cette veine.

Un aperçu des différentes étapes du travail de Sébastien Vastra et de Pop :

T. 1 page 43 : Crayonnés de Bristol et Moby Dick © Sébastien Vastra
p 43 : encrage © Sébastien Vastra
T. 1 page 43 : lavis à l’aquarelle © Sébastien Vastra
T. 1 p 43 : couleurs seules © Sébastien Vastra
T. 1 p 43 : couleurs numériques © Sébastien Vastra
T. 2 page 4 : encre et aquarelle © Sébastien Vastra
T. 2 page 4 : couleurs numériques © Sébastien Vastra
T. 2 page 4 : rendu final © Sébastien Vastra

(par Lise LAMARCHE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Nota bene : ce dernier tome est également disponible en coffret avec une reproduction de la fameuse carte au trésor

Lire aussi sur ActuaBD :
- La chronique du tome 1.
- La chronique du tome 2.
- La chronique du tome 3.

[1La carte au trésor encodée est disponible dans le coffret collector.

 
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