Valérie Mangin : « Il ne faut pas laisser l’extrême-droite nous imposer une vision univoque de Jeanne d’Arc »

14 mai 2012 1 commentaire
  • Une version féministe de Jeanne d'Arc, voilà ce que nous proposent Valérie Mangin et Jeanne Puchol dans cette bande dessinée : {"Moi, Jeanne d'Arc"} éditée aujourd'hui chez Des ronds dans l'O. Rencontre avec les deux auteures.

Valérie, pourquoi avoir choisi de représenter Jeanne d’Arc en Sorcière ?

Valérie Mangin - À l’origine, j’ai été contactée par Dupuis pour participer à une collection féministe sur les sorcières. Alors pourquoi Jeanne d’Arc ? Parce qu’elle a été brûlée pour sorcellerie et que son mode de vie, en rupture totale avec celui des autres femmes de son époque, en fait, pour moi, un modèle de femme libre et émancipée. C’était donc le sujet idéal.

Je ne réalisais pas à l’époque où j’ai commencé à écrire que cette idée d’une Pucelle réellement magicienne et choisissant pleinement sa destinée, sans que Dieu ou le Cornu n’intervienne, était problématique. Cela a été vécu comme une agression par certains lecteurs très catholiques et/ou très à droite. Cela ne colle pas du tout avec l’image de l’héroïne, récupérée par le Front National, qu’on nous a encore resservi ce 1er mai. Avec le recul, c’est aussi une bonne raison de faire de Jeanne d’Arc une sorcière : ne pas laisser l’extrême-droite nous imposer une vision univoque d’un personnage historique aussi complexe et riche.

Valérie Mangin : « Il ne faut pas laisser l'extrême-droite nous imposer une vision univoque de Jeanne d'Arc »
(c) Des ronds dans l’O

"Moi, Jeanne d’Arc" est une version féministe de Jeanne d’Arc... Vous êtes claire sur ce point dans votre préface. Cela fait-il écho avec la condition des femmes aujourd’hui encore ?

VM - Plus que l’on pourrait le croire, malheureusement. Dans beaucoup de pays, il est encore impossible pour une femme de choisir librement son conjoint ou son métier. Dire comme Jeanne d’Arc, « Je ne veux pas me marier et je veux vivre en soldat » peut encore coûter la vie.

Chez nous, il reste incongru pour une femme de s’engager dans l’armée. Et, pour celles qui sautent malgré tout le pas, les problèmes ne font parfois que commencer. Ainsi la semaine passée, une première plainte pour harcèlement a été déposée dans l’armée : une femme-matelot accuse son premier-maître de nombreuses brimades et de comportements assez choquants, y compris celui, plus anecdotique, de lui interdire le port du pantalon d’uniforme sous prétexte qu’elle est une femme ! Cela fait un étrange écho au fait que Jeanne d’Arc ait été brûlée, entre autres, pour avoir porté des vêtements d’homme. Le Moyen-Âge n’est pas si loin...

(c) Des ronds dans l’O

La première moitié du livre était déjà parue chez Dupuis dans la collection "Sorcières" justement. Pouvez-vous nous dire pourquoi cette collection s’est-elle arrêtée et comment Marie Moinard, des éditions Des ronds dans l’O, a obtenu d’éditer l’intégrale de cette histoire ?

VM - La collection de Dupuis a été arrêtée officiellement faute de ventes suffisantes. En ce qui concerne plus particulièrement notre Jeanne d’Arc, d’autres raisons officieuses, tenant au contenu de l’album, circulent ici et là, mais j’ignore si elles sont fondées. Je ne les répéterai donc pas.

À partir de là, aller chez Des ronds dans l’O a été une évidence pour Jeanne et moi. Marie Moinard, la directrice de cette maison d’édition, est bien connue pour son militantisme en faveur de la cause féminine. Elle a publié plusieurs albums sur les violences faites aux femmes, par exemple. Personne d’autre ne pouvait donc publier aussi bien une Jeanne d’Arc féministe.

Jeanne Puchol - « Femmes de pouvoir, femmes de savoir, femmes différentes, femmes simplement libres, ce sont elles qu’on a appelées Sorcières », « Le mythe revisité par une nouvelle génération d’auteures », ou encore « On ne naît pas sorcière, on le devient » qui paraphrase le fameux « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir… Ce sont quelques-unes des « accroches » qui figuraient dans l’argumentaire de la collection. Un positionnement assez ouvertement féministe, donc. D’un autre côté, la maquette des couvertures louchait plutôt vers un fantastique convenu qu’aucun des titres ne contenait réellement… Je pense que c’est cette identité floue de la collection qui l’a empêchée de trouver son public, ce qu’il faut relativiser d’ailleurs, les deux premiers titres, « Bianca » et « Hypathie » s’étant plutôt bien vendus. Sans doute l’éditeur avait-il mis la barre des résultats escomptés plus haute, trop haute, en l’occurrence, eu égard au contexte de crise. Après, comme le dit Valérie, proposer à Marie Moinard de publier notre Jeanne d’Arc dans son intégralité tombait sous le sens. D’autant plus pour moi, qui avais participé au premier volume de « En chemin elle rencontre… » (avec un récit sur les mariages forcés, ce qui répond d’ailleurs partiellement à votre deuxième question). L’album est finalement beaucoup plus à sa place dans son catalogue !

Êtes-vous satisfaites du résultat final ?

VM - Très. Marie nous a donné l’essentiel : la satisfaction de voir notre récit publié intégralement dans de bonnes conditions. L’impression et le format rendent vraiment justice aux excellents dessins de Jeanne.

Et les lecteurs qui nous ont découvertes avec le tome 1 publié par Dupuis ne doivent pas se sentir lésés : l’intégrale est vendue a un prix à peine plus élevé que celui du tome 2 s’il avait existé.

JP - Oui ! La couverture, dont la maquette et les couleurs sont signées par Denis Bajram, est très originale. Je n’aurais peut-être pas réalisé les pages nocturnes exactement de la même manière si j’avais su dès le départ que l’album sortirait en noir et blanc : le beau travail de couleurs d’Elvire de Cock manque à certaines séquences. Mais l’impression est très belle, les noirs et blancs « claquent » bien ! Et puis Des ronds dans l’O est une maison qui soutient vraiment ses auteurs…

Jeanne, vos dessins sont très poussés, avec beaucoup de finesse et de détails. Vos noirs et blancs sont très travaillés également. Combien de temps avez-vous mis pour la réalisation de ces 96 planches ? Avez-vous des Maîtres référents en matière de Noir et Blanc ?

JP - J’ai commencé la première planche en septembre 2009 et fini la dernière en mai 2011 : vingt mois dont il faut soustraire quelques semaines à travailler sur d’autres projets et à prendre un peu de vacances, quand même. Si j’ai des « Maîtres référents », ce sont les dessinateurs qui ont bercé mon enfance : Raymond Poïvet, Gérald Forton, Eduardo Coehlo ; puis ceux que j’ai découverts, adolescente : Hugo Pratt, Guido Buzzelli, Nicole Claveloux ; enfin ceux que je regarde le plus maintenant : Blutch, Emmanuel Guibert, Fabrice Neaud.

Dessiner tant de nature (animaux, forêt, etc.) dans ce décor médiéval réaliste est relativement nouveau dans votre travail ; y avez-vous pris beaucoup de plaisir, ou était-ce difficile ?

JP - Les deux ! C’était à la fois difficile, car inhabituel, en effet, et source de plaisir, par la nouveauté, et les possibilités plus métamorphiques qu’offrent les lignes courbes des formes naturelles, ce qui m’a aidée dans les séquences… surnaturelles ! Pour les animaux, je me suis plongée dans des livres d’anatomie et de morphologie comparée. Quant à la forêt, je n’ai pas cherché à en représenter une en particulier : je l’ai inventée, à partir de photos d’arbres et de sous-bois prises à Lorient, à Fontainebleau, au Mont Beuvray et en Touraine ; en regardant, aussi, les illustrations de Bilibine. Le résultat est une forêt irréelle, plus à même d’évoquer la forêt médiévale, mais aussi de traduire son mystère. J’ai essayé de la voir avec les yeux de ses contemporains : à la fois bienveillante – elle assurait le bois de charpente et de chauffe, les baies et les plantes – et menaçante - touffue et sombre, habitée d’animaux sauvages ; et pour peu qu’on s’y perde, peuplée de fées et de sorcières… Mon but, c’était d’en faire un personnage à part entière.

(c) Des ronds dans l’O

Comment avez-vous travaillé ensemble ? Jeanne, avez-vous eu votre mot à dire dans l’écriture du scénario ou chacune avait-elle sa partie réservée ?

JP - L’écriture de Valérie étant d’une grande qualité, je n’ai pas eu envie d’en changer une virgule. Pour le reste, je lui envoyais les étapes successives de la réalisation des planches, de l’esquisse à l’encrage, étapes ponctuées d’échanges. Et comme nous étions dès le départ sur la même longueur d’onde, il y a eu très peu d’ajustements.

VM - J’ai livré un scénario d’après lequel Jeanne (Puchol) a réalisé des story-boards puis des pages noir et blanc. Nous discutions à chaque étape mais nous étions d’emblée d’accord sur l’axe à donner au projet et la vision que nous voulions proposer de Jeanne d’Arc. Notre collaboration a donc été très facile.

Vous avez donné une épaisseur psychologique et humaine à Jeanne d’Arc ; notamment en la décrivant enfant, comme étant un "garçon manqué" et attirée par son amie Marie. Vous la décrivez également comme étant une femme, avec l’apparition de ses règles et de ses désirs... Pourquoi ces choix réalistes et intimistes plutôt que de décrire une Jeanne d’Arc guerrière à la façon de Luc Besson par exemple ?

VM - J’ai voulu rendre à Jeanne d’Arc son humanité. Le personnage historique a totalement disparu derrière son mythe de nos jours. On ne voit plus la jeune fille en Jeanne mais la Pucelle, la figure christique venue sauver la France des Anglais qui voulaient la détruire. C’est un ange en armure, asexué et qui ne ressent rien.

Il me semblait donc important d’en « refaire » une vraie femme avec un corps de chair, des sentiments, des émotions et des pulsions sexuelles. Cela ne pouvait passer que par un certain intimisme.

Montrer vraiment la guerre de 100 ans n’aurait pas apporté grand chose à mon propos. Les batailles sont juste un moyen pour Jeanne de se réaliser, pas une fin en soi.

(c) Des ronds dans l’O

"Moi, Jeanne d’Arc" est aussi une histoire d’amour entre elle et (le pas encore sulfureux) Gilles de Rais, ici très croyant, capitaine du roi et compagnon d’armes de Jeanne d’Arc. Ils sont sous l’emprise l’un de l’autre et nous voyons Jeanne pleine de désirs...

VM - Oui, ma Jeanne d’Arc désire beaucoup. C’est une adolescente après tout, même si cette notion n’existait pas à son époque. Elle meurt à 19 ans. Elle est donc à l’âge des premiers amours et des premiers émois. Elle se cherche entre son amie Marie, le fascinant Gilles de Rais et même Yolande d’Aragon, la belle-mère du roi qui participe avec elle à l’orgie rituelle du sabbat.

Ainsi pour Jeanne, le plaisir sexuel est détaché du péché et même de l’amour. Ses sentiments pour Gilles ne l’empêchent pas de connaître le plaisir avec d’autres. Elle ne s’embarrasse d’aucune idée préconçue, même pas de celle qui veut que les femmes ne jouissent que si elles sont amoureuses. Bref, elle est totalement libre.

Gilles au contraire est prisonnier du carcan de la morale catholique : il se punit d’aimer des hommes puis une sorcière. Même le sacrifice final de Jeanne ne le libère pas : il devient l’esclave du diable comme il a été celui de Dieu.

Jeanne d’Arc avec le beau Gilles de Rais
(c) Des ronds dans l’O

Parlez-nous de ces anciennes religions païennes sur lesquelles s’est superposé le christianisme selon vous ? Vous leur donnez quelque part du crédit : Jeanne se sacrifiant pour les "Anciens Dieux". Est-ce uniquement pour contester la religion catholique, à cause de votre goût pour le Fantastique et pour l’Histoire, pour faire une bonne histoire, ou croyez-vous à ces idées animistes et autres ?

VM - Les cultes de l’Antiquité ont survécu pendant le Moyen-Âge, à côté de l’Église officielle. Bien sûr, elle a cherché à les éradiquer et ils se sont beaucoup déformés et atténués avec le temps. Mais ils étaient toujours là. On s’est beaucoup interrogé à leur sujet car on en garde que peu de témoignages. J’ai donc choisi délibérément les éléments qui cadraient le plus avec mon histoire et servaient mon propos : la déesse-mère, le culte lunaire, les fêtes saisonnières, l’idée de l’élu qui se sacrifie et rejoint les dieux, le feu qui donne l’immortalité…

Je ne crois personnellement à aucune divinité. Pour moi, les religions sont des constructions culturelles destinées à justifier ou contester une société, rien de plus. Devenir une sorcière, l’adepte d’une grande déesse, c’est refuser le cadre patriarcal donné par le Dieu mâle, unique et tout puissant. C’est déjà très intéressant.

JP - En ce qui me concerne, j’ai relu « La Sorcière » de Michelet et des passages de « La Femme celte » de Jean Markale ou du « Carnaval » de Claude Gaignebet.

La principale question que je me posais concernait la représentation des scènes de sabbat, d’autant que l’une d’entre elles ouvre l’album. Je n’avais en tête que les représentations grinçantes et sarcastiques de Goya, plutôt noires et effrayantes. Goya dénonce la crédulité de ses contemporains, dans une critique qui englobe en fait tout type de croyance. Cela ne collait pas du tout avec l’ambiance des scènes écrites par Valérie. Si ces « sorcières » prenaient autant de risques pour participer à leurs sabbats, c’est que ces réunions offraient aussi un aspect plaisant… C’est alors que j’ai pensé, sans souci aucun de l’anachronisme, aux grands rassemblements hippies des années 1960, tels que Woodstock. Et que j’ai conféré à ces scènes une ambiance très « peace and love », toutes proportions gardées, bien entendu. Quant à croire à Dieu, Diable, la lune, le soleil ou l’esprit de la forêt, non, je rejoins Goya : « Le sommeil de la raison engendre des démons ».

Quels sont vos prochains projets ? Souhaiteriez-vous retravailler ensemble si l’occasion se présente ?

VM - Oui, bien sûr. J’apprécie beaucoup Jeanne (Puchol), professionnellement mais aussi humainement. J’admire beaucoup son parcours militant, son énergie toujours positive et sa grande ouverture d’esprit.

Pour l’instant, je travaille beaucoup sur un nouveau péplum : Alix Senator. Avec Thierry Démarez au dessin, nous essayons de renouveler la série de Jacques Martin : On y raconte la vie d’Alix qui, à plus de 50 ans, est devenu sénateur et un proche du premier empereur, Auguste.

Parallèlement, je continue mes récits de science-fiction, comme Skell avec Stéphane Servain, ou Drakko avec Aleksa Gajic (Quadrant) et j’en commence d’autres : Sidar, une adaptation d’un roman de Stefan Wul, ainsi qu’Expérience : mort avec Jean-Michel Ponzio au dessin et Denis Bajram en co-scénariste. Denis termine d’ailleurs un autre projet commun : le tome 3 d’Abymes, le triptyque que j’ai écrit pour Aire Libre. Cette autofiction devrait sortir juste après les deux premiers albums réalisés par Griffo et Loïc Malnati au début de l’année prochaine.

JP – Je serais très heureuse de retravailler avec Valérie, puisque nous nous sommes, au fil des mois, découvert une sensibilité et des préoccupations communes. J’ai été touchée par sa gentillesse et la qualité de son écoute. C’est aussi la première fois qu’un(e) scénariste m’offre un univers et une écriture dans lesquels je peux me couler aussi facilement… Donc, vivement qu’on recommence !

Depuis que j’ai fini « Moi, Jeanne d’Arc », j’ai mené à bien l’écriture et le dessin d’un roman graphique, documentaire subjectif consacré aux deux dernières années de la guerre d’Algérie. Dans « Charonne – Bou Kadir », sorti début mai aux éditions Tirésias, je me penche sur l’aspect franco-français de ce conflit, qui oppose partisans de l’indépendance et ultras de l’OAS. Je ne suis pas encore totalement « sortie » de cet album très personnel, que j’ai achevé fin mars, il est donc un peu tôt pour évoquer de nouveaux projets.

(par François Boudet)

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1 Message :
  • Le premier tome etait tout à fait réussi graphiquement et par le déroulé du scénario mais laissait un peu sur sa faim.

    VM - J’ai voulu rendre à Jeanne d’Arc son humanité. Le personnage historique a totalement disparu derrière son mythe de nos jours. On ne voit plus la jeune fille en Jeanne mais la Pucelle, la figure christique venue sauver la France des Anglais qui voulaient la détruire. C’est un ange en armure, asexué et qui ne ressent rien.

    Il me semblait donc important d’en « refaire » une vraie femme avec un corps de chair, des sentiments, des émotions et des pulsions sexuelles. Cela ne pouvait passer que par un certain intimisme.

    L’histoire telle qu’enseignée en image d’Epinal aux enfants est à n’en pas douter éloignée de la réalité historique, mais de là à faire de ce personnage historique une sorcière bi-sexuelle... C’est donner beaucoup d’importance à l’usage qu’en fait FN (qui lui disparaitra dans le méandres de l’Histoires contrairement à Jeanne d’Arc). Un juste milieu aurait été plus judicieux dans ce choix d’auteur.

    Esperons que cela ne reste pas le moteur unique de ce récit.

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