Vincent Brunner ("11407 vues") : "Je ne voulais pas que mes lycéennes aient un comportement de victimes"

27 février 2021 0
  • Publié en feuilleton pendant deux ans dans "Topo", la revue d’information dessinée pour les lecteurs de moins de 20 ans, "11407 vues" est un récit mettant en scène des lycéens confrontés aux problèmes de leur âge : le harcèlement en ligne, trouver sa place dans une famille recomposée, le besoin d'être accepté par les autres ou encore l'engagement militant. Tous les épisodes de cet série intéressante sont parus en album fin janvier chez Casterman et nous avons interviewé les auteurs, le journaliste Vincent Brunner et la dessinatrice Claire de Gastold.

Comment est né ce projet ?

Vincent Brunner : Notre BD a été prépubliée dans Topo et c’est eux qui nous ont mis en relation. C’est Charlotte Miquel (ex-rédactrice en chef adjointe de la revue Topo, NDLR) et Laurence Fredet qui m’ont proposé d’écrire un scénario pour un feuilleton en BD qui serait prépublié tous les deux mois et c’est dans ce cadre-là qu’elles m’ont mis en relation avec Claire de Gastold.

Claire de Gastold : Quant à moi, je fais peu de BD car mon créneau c’est surtout le livre jeunesse mais ils m’ont contactée pour que je travaille sur cette série et j’en suis super-contente ! Le travail sur ce projet a duré deux ans et c’était ma première collaboration avec Topo. C’est une expérience que j’ai bien appréciée.

Vincent Brunner ("11407 vues") : "Je ne voulais pas que mes lycéennes aient un comportement de victimes"
Aïssa la militante et youtubeuse
Vincent Brunner & Claire de Gastold © Casterman

On peut diviser votre album 11407 vues en deux parties. La première traite du harcèlement en ligne. Ce qui est étonnant, c’est que les adolescentes que vous mettez en scène ne sont pas dans une posture victimaire pour leur grande majorité alors qu’elles sont toutes victimes d’une atteinte à leur vie privée : un élève de leur école a caché une caméra dans les toilettes des filles. Comment l’expliquez-vous ?

VB : Notre histoire ne repose pas sur une enquête sociologique. Bien qu’elles soient victimes d’images volées, je ne voulais pas que mes lycéennes aient un comportement de victimes, je voulais qu’elles soient combatives. Je me rappelle avoir vu sur Twitter un échange entre une mère de famille et la réalisatrice Ovidie, la mère lui demandait un conseil car sa fille avait envoyé des photos d’elle nue à plein de gamins qui se les échangeaient, ce qui m’a inspiré une sous-intrigue du chapitre “harcèlement” de notre série. Mais mes autres personnages féminins sont plutôt dans l’action de dénoncer le harcèlement en ligne.

CDG : Il faut quand-même rappeler que, dans l’album, ce n’est pas une lycéenne qui se fait harceler, ce sont toutes les filles de l’école. Du coup, cela dilue un peu le malaise car elles sont toutes dans le même bateau. Cette situation pourtant très gênante devient moins difficile à vivre et il y a une grande solidarité entre toutes les filles. L’effet de groupe joue beaucoup sur le moral des filles.

Vincent Brunner est un journaliste et écrivain spécialisé dans la bande dessinée et la musique. Il écrit notamment pour Les Inrockuptibles, Libération, Slate
Photo © DR

Malgré tous les moyens de communication qui existent à notre époque, avez-vous l’impression que les adolescents d’aujourd’hui ont plus de facilité à s’exprimer pour dénoncer le harcèlement ou pensez-vous que les réseaux sociaux renforcent leur sentiment d’isolement ? Je pense notamment à l’histoire des deux élèves rappeurs amateurs qui envoient leur clip à leur professeur via les réseaux sociaux. Contacter nos profs en dehors des heures de cours n’était pas possible à l’époque où nous étions lycéens...

VB : C’est vrai qu’il est plus facile de s’exprimer aujourd’hui, mais il ne faut jamais perdre de vue que les réseaux sociaux amplifient la communication car ils impliquent une validation sur soi via le système des like. Je pense que si j’avais été ado aujourd’hui, j’utiliserais aussi les réseaux sociaux mais cela n’aurait pas empêché que je sois un peu en marge. Je pense donc que les schémas peuvent se reproduire mais cela se fera à une autre échelle. Mais les jeunes peuvent aussi s’écouter car beaucoup prennent la parole via des blogs, des posts ou des vidéos sur YouTube par exemple.

Claire de Gastold est une illustratrice spécialisée dans le livre jeunesse
Photo © DR

Parmi les autres thématiques abordées, il y a le complotisme. Qu’est-ce qui vous a poussé à ajouter ce sujet ?

VB : C’était une envie de Claire d’ajouter le personnage du jeune complotiste. De manière générale, il fallait pour chaque chapitre une petite histoire dans la grande histoire. 11 407 vues est composé de deux saisons qui font chacune deux fois six épisodes. Chaque dernier épisode est un récit choral mais j’ai chapitré tous les autres de manière à permettre à un personnage d’être à l’avant-plan. Nous connaissons déjà la conclusion du récit mais il fallait réadapter le scénario en cours de route en ajoutant des personnages ou en modifiant certaines trames de l’intrigue.

Puis, Claire s’est appropriée la galerie de personnages ainsi que le découpage. Elle est aussi intervenue sur la justesse de certaines répliques, me faisant à chaque fois des propositions pertinentes pour changer certains dialogues. Nous avons travaillé par à-coups pendant deux ans : durant deux ou trois semaines, nous travaillons intensivement puis nous faisions une pause et nous nous fixions rendez-vous deux mois plus tard pour créer la suite de l’histoire.

Travailler ainsi nous a permis d’apporter un peu de cohérence aux deux saisons de notre récit. Et puis chez Topo, nous avons eu la chance de compter sur des gens tels que Thomas Cadène qui est le rédacteur en chef adjoint de la revue et qui est lui-même scénariste de BD. Il a pu nous donner quelques conseils sans pour autant se montrer intrusif.

Arno l’adepte des théories complotistes
Vincent Brunner & Claire de Gastold © Casterman

Claire de Gastold ,pourriez-vous nous expliquer votre méthode de travail pour le dessin ?

CDG : Je n’ai pas vraiment modifié ma méthode de travail pour cette mini-série. Je réalise habituellement mes crayonnés sur ordinateur afin de modifier plus facilement mon travail et avoir une trame graphique puis je passe à la table lumineuse pour l’encrage. Ensuite, je scanne tout ça et je fais la mise en couleur.

Y aura-t-il une suite à cet album ?

CDG : Tout dépendra du succès de l’album mais en ce qui me concerne, je serais ravie de poursuivre l’aventure.

VB : À la base, Topo n’avait commandé que six épisodes mais vu que cela se passait bien, ils nous ont permis de prolonger l’aventure avec une saison 2. Donc, pourquoi pas ? Après ce qui serait intéressant, ce serait de faire vieillir un peu les personnages. Mais pour l’heure, attendons de voir l’accueil qui sera réservé à cet album.

Vincent Brunner & Claire de Gastold © Casterman

Quels sont vos prochains projets ?

CDG : J’ai un album jeunesse qui sortira au printemps aux éditions L’École des loisirs, ensuite je vais rebosser pour Topo qui m’a commandé un nouveau sujet. J’ai aussi d’autres projets de documentaires pour enfants pour les éditions Milan.

VB : De mon côté, je suis en train d’écrire un livre sur le groupe de rap De la Soul, sur la manière qu’ils ont d’utiliser les samples. Leur technique a été d’une part révolutionnaire car elle a influencé toute l’industrie du rap mais, de l’autre côté, c’est devenu un fardeau car leurs deux premiers albums sont indisponibles sur les plateformes de streaming à cause de problèmes de droits d’auteurs. Mon livre sortira à la rentrée.

11407 vues
Vincent Brunner & Claire de Gastold © Casterman

Voir en ligne : Découvrez la revue Topo

(par Christian MISSIA DIO)

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11407 vues, par Vincent Brunner & Claire de Gastold, éditions Casterman. Album paru le 20 janvier 2021. 136 pages, 13,90 euros.

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