« #Welovemanga » : l’occasion d’un état des lieux du scantrad en France ?

20 juillet 2020 0 commentaire
  • Cette semaine, une initiative de défense de l’édition manga contre la pratique du scantrad a vu le jour sous le hashtag #welovemanga. Partie d’une étude aux chiffres contestables, elle permet néanmoins de remettre à l’agenda une question centrale de la consommation du manga en France, et dans le monde. Et ce même s'il s'agit d'abord d'une opération de lancement pour une plateforme de lecture en ligne. L'occasion d'un état des lieux du scantrad en France? Possible. Mais au risque de s'apercevoir que les mouvements dans ce domaine ne sont chez nous que de surface malheureusement.

Le scantrad demeure une question cruciale dans l’appréhension du phénomène manga. Nous avons souvent rendu compte sur ActuaBD de ce sujet dont nous avons suivi les évolutions depuis fort longtemps, comme dans cet article de l’été 2013 par exemple [1]. Le phénomène est globalement envisagé de manière antagoniste à l’édition papier, sous le prisme « légal » contre « illégal », bien évidemment à juste titre. Mais cette vision ne peut, selon nous, constituer l’unique point de vue sur la question, surtout si le point de départ de la réflexion s’avère trompeur, ce qui est un peu le cas avec le hashtag #welovemanga.

Un hashtag et une plateforme

Le mouvement a été lancé jeudi 16 juillet au matin. Il ne s’agit pas d’un mouvement spontané dans la mesure où il émane d’une nouvelle plateforme, mangas.io de lecture en ligne de manga qui propose un modèle d’abonnement pour accéder au catalogue que l’on peut découvrir ici. Celui-ci concerne essentiellement, pour ne pas dire exclusivement (on y échappe de peu), le catalogue de Black Box, un outsider du marché manga en France. S’il y a donc bien un versant communication évident à l’opération, elle demeure néanmoins intéressante dans la mesure où le modèle proposé diffère de ceux présents jusque-là dans les offres de lecture en ligne de manga en France (nous y reviendrons plus bas).

L’initiative se veut « bienveillante » et « positive » et précise bien ne pas se positionner « contre le scantrad ». Pour autant, son argument de départ repose sur un chiffre coup-de-poing : 400 millions de chapitres manga seraient lus en France, dont la moitié de manière illégale ! Voilà qui s’appelle jeter un pavé dans la mare ! À charge, pour la communauté de défenseurs du manga, de s’emparer de la question pour mettre en œuvre une autre façon de consommer le manga, plus respectueuse de l’ensemble des acteurs de la chaîne : auteurs, éditeurs, traducteurs et libraires. Et l’offre de mangas.io constituerait une réponse naturelle au mouvement.

« #Welovemanga » : l'occasion d'un état des lieux du scantrad en France ?

On a donc bien là, qui s’exprime le versant « doux » de la lutte contre le scantrad. Celle-ci oscille en effet, depuis une dizaine d’années, entre d’une part des procédures judiciaires conduisant parfois à la fermeture de gros agrégateurs et censées faire peur à la communauté, mais débouchant toujours par une reprise d’activité, et d’autres part des opérations de communication de soutien à la filière et aux auteurs.

Il s’agit là d’une cause finalement consensuelle et naturelle, que l’on a bien entendu envie de soutenir, malgré l’évidente dimension d’opération commerciale liée au lancement de la plateforme de lecture en ligne. D’ailleurs, le très bon article d’Arthur Bayon dans Le Figaro sur le phénomène #welovemanga permet de prendre le pouls de différents acteurs concernés, scantradeurs et éditeurs notamment dont la parole, ni dogmatique ni caricaturale sur cette question pourtant sensible, s’avère particulièrement intéressante.

Capture d’écran du catalogue de mangas.io

Des limites à la logique

Cependant l’initiative peut laisser un peu perplexe, ou sur sa faim, l’amateur de manga familier du sujet. Il y a tout d’abord la question du chiffre fatal censé poser les termes du débat, ces fameux 400 millions de chapitres dont la moitié serait lue de manière illégale via le scantrad. Dimanche 19 juillet, sur Twitter, Xavier Guilbert, (du9.org), fin connaisseur du manga et du scantrad, présentait une série d’arguments pour mettre en perspective ce chiffre.

Le chiffre de lecture en ligne serait gonflé par une méthode de calcul prenant en compte toutes les pages lues sur des sites de scantrad, y compris celles qui ne seraient pas directement en lien avec les chapitres eux-mêmes – et il y a en a pour qui veut consulter les chapitres en scantrad. À l’inverse, le chiffre de l’offre légale serait sous-estimé car ne prenant pas en compte les pratiques de lecture réelle, à commencer par le fait qu’un volume acheté n’est en général pas lu qu’une seule fois et souvent lu par plusieurs personnes. Bref, une stricte mise en équivalence de réalités pas si simples à comparer et qui plus est envisagées de manière biaisée.

Ceci nous amène à deux autres points, centraux et récurrents, dans la mise en opposition du scantrad, illégal, et de l’offre éditoriale, légale. Deux points qui demeurent en discussion et s’avèrent finalement partiellement masqués par la perspective posée par #welovemanga. Deux points sur lesquels, malheureusement, il n’y a toujours pas d’évolution pour ce qui concerne le marché français.

L’offre mangas.io telle qu’elle se présente sur le site

Dialogue de sourds

Le premier est celui de la non-coïncidence des arguments des pro et des anti scantrad sur l’apport ou le préjudice du scantrad, situation qui conduit souvent à un dialogue de sourds sur le sujet. En gros, les éditeurs critiquent, légitimement, le scantrad en tant qu’il engendre potentiellement un manque à gagner pour l’ensemble de la chaîne du manga. Qui lit un manga en ligne de manière illégale ne le lirait pas (toujours, systématiquement) de manière légale. S’il est difficile de quantifier ce qui se serait traduit comme achat légal si les pratiques illégales n’existaient pas, ou n’étaient pas aussi aisément accessibles, il s’agit bien en soi d’un fait difficilement contestable.

Pour autant, de nombreux arguments répondent à cette position. Tout d’abord celui d’une offre illégale prenant le relais d’une absence d’offre légale (ou d’une offre légale défaillante). C’est une réalité historique du scantrad, qui ne concerne finalement que le bout japonais de la chaîne du manga (et donc pas le libraire chez nous par exemple) : le scantrad s’est souvent intéressé – et s’intéresse encore aujourd’hui – à des titres niches qui n’avaient pas trouvé éditeur en France. Mais convenons qu’il ne s’agit, quantitativement, que de la marge de la consommation du scantrad.

Ensuite, autre argument, le fait que les éditeurs ont tendance à se soucier du problème de manga surtout lorsqu’il concerne de très gros titres, best-sellers mondiaux à la One Piece. Des titres qui pourtant ne souffrent pas tant que cela de cette concurrence illégale. Certes, ces titres sont les plus lus en ligne, mais ils sont aussi les plus achetés, par ceux-là même qui en ont lu les chapitres en prépublication ! Les lecteurs de One Piece, Naruto, Fairy Tail et consorts, souvent jeunes et dotés d’un moindre pouvoir d’achat que le lectorat de franco-belge par exemple, ne font pas défaut aux éditeurs et consomment également, de manière tout aussi massive, les parutions légales de ces titres. La question n’est donc pas si simple et les arguments des uns et des autres semblent davantage se croiser que se répondre.

Une accroche sous forme "manga"

Quelles attentes chez les lecteurs de scantrad ?

Le scandale semble donc plutôt dans le fait que des plateformes – les gros agrégateurs de contenus – parviennent à se faire beaucoup d’argent, par la pub et autres, sans que les naturels ayant-droits ne touchent rien, à partir d’une attente non satisfaite par les offres actuelles. Et nous en venons là au deuxième point crucial sous-jacent à la question du scantrad, et auquel #welovemanga ne répond pas vraiment. Cette attente s’avère protéiforme et c’est bien là un des premiers soucis qu’elle pose.

Le lecteur de scantrad désire grossièrement trois choses : un manga traduit au plus près de la publication japonaise (et même antérieurement à sa publication originale avec le scantrad des hebdomadaires de prépublication !) ; la mise à disposition d’un catalogue global, le plus vaste possible ; enfin la gratuité (ou une offre économiquement avantageuse). Sans offre abordant ces aspects de manière réfléchie et nuancée, le scantrad continuera à prospérer. Et on le voit d’emblée : la question est épineuse.

Un aperçu de l’interface mangas.io

En réponse, quelles sont les offres mises à disposition du public ? En France, les différents éditeurs proposent des simultrads de leurs plus gros succès sur des plateformes autonomes. Mais si les chapitres sont bien publiés presque en simultané avec la prépublication japonaise, l’achat se fait à l’unité, à des tarifs légitimement jugés trop élevés. Ainsi, ces ventes numériques demeurent faibles mais permettent aux éditeurs de dire qu’ils ont bien proposé une offre légale même si celle-ci ne correspond en rien aux attentes du public.

Il y eut bien, il y a quelques années, des tentatives de rapprochements entre éditeurs pour proposer une offre commune. Ce fut le cas notamment peu après le rachat de Kazé par Viz pour les titres Shueisha et Shogakukan avec l’envie de proposer une même plateforme sur laquelle le lecteur aurait trouvé One Piece, Naruto, Bleach et autres. Mais ce fut un échec et la fin de la perspective d’une plateforme offrant un vaste catalogue unifié.

Pourtant, en versions anglophone et hispanophone, l’initiative Mangaplus de Shueisha semble avoir parfaitement saisi les aspirations du lectorat numérique de manga : la plateforme propose les trois derniers chapitres de chaque série du Jump (ainsi que les trois premiers), en simultané avec le Japon, et ce de manière gratuite. L’idée est de faire évoluer les pratiques avec semble-t-il déjà un certain succès. De fait on peut s’apercevoir, par exemple, que le scantrad illégal de One Piece est désormais d’abord disponible en français, où cette offre fait défaut, avant de l’être en anglais, les lecteurs tendant de plus en plus à attendre le version officielle et légale du chapitre de leur série fétiche.

© Shūeisha

Et donc, mangas.io ?

La plateforme à l’origine de #welovemanga, mangas.io, s’inscrit-elle dans cette logique et a-t-elle une chance de se faire une vraie place dans cet espace littéralement en jachère de l’offre numérique manga francophone ? Son point fort nous semble son modèle d’abonnement, à la Netflix. Si ce n’est pas la gratuité, c’est du moins un modèle qui semble pertinent et dans l’air du temps. Le consommateur semble prêt à payer une somme forfaitaire pour sa consommation là où l’achat à l’unité lui paraît prohibitif. Reste à voir toutefois comment cela peut vraiment convenir à un univers, le manga, où l’objet livre demeure quand même fétichisé, et collectionné.

D’autres aspects nous semblent cependant bien plus décisifs pour ce nouvel acteur, à commencer par celui de son catalogue. Si le hashtag lui a offert une pleine visibilité pour son lancement, l’adhésion à son projet repose d’abord sur la qualité de son offre. Pour le prix d’un abonnement Netflix, le lecteur voudra de grosses locomotives pour nourrir son activité de lecteur. Et ce ne semble pour le moment pas le cas. On lui souhaite de réussir son pari de fédérer une communauté positive et bienveillante de lecteurs de manga. Mais cette offre ne nous semble toujours pas exactement répondre à la demande. En l’état, nous avons plutôt le sentiment que mangas.io correspond à la plateforme numérique d’un acteur un peu marginal du secteur, Black Box, complété par une autre petite structure, Naban, qui offre Old Boy comme tête d’affiche. Ce n’est toujours pas ce qui nous paraît pouvoir réellement révolutionner le secteur numérique du manga en France, à moins que des mastodontes rejoignent rapidement la plateforme.

L’espace francophone d’offre numérique en manga ressemble ainsi de plus en plus à un atoll d’initiatives éparses quand cela se structure de manière centralisée et massive dans ce qui est en passe de devenir le deuxième marché du manga dans le monde après le Japon et devant la France : les États-Unis. En somme, en France, cela fait mine de bouger mais au fond rien ne change quand chez nos voisins producteurs et consommateurs de manga les grandes manœuvres ont d’ores-et-déjà débuté, et même depuis un certain moment.

Les arguments mis en avant pour soutenir l’initiative : de quoi réellement convaincre le public ?

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Pour rappel je suis intervenu sur cette question, à titre personnel, dans des séminaires universitaires ou dans des tables rondes institutionnelles dès 2010. Et j’ai animé une initiative de soutien à l’édition manga en 2012-2013 : « Tous pour le manga ».

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