"Xibalba" de Simon Roussin (Éditions 2024) : l’aventure du ciel à la jungle

12 novembre 2018 0 commentaire
  • Alors que l'Aéropostale vit ses derniers feux, dans les années 1930, deux pilotes écument encore les cieux de l'Amérique du Sud. Dévoués corps et âmes à la Compagnie, ils n'en sont pas moins guettés par leur passé... Simon Roussin propose avec "Xibalba" une pure aventure, aux personnages complexes et aux ambiances dépaysantes, dessinée d'un trait évocateur. Un ouvrage plein de charme.

Au début des années 1930, la Compagnie générale aéropostale fondée par Marcel Bouilloux-Lafont en 1927 décline peu à peu. Issue de la société créée par Pierre-Georges Latécoère dès 1918, l’Aéropostale, comme elle est plus communément nommée, avait pourtant pour ambition de développer les liaisons aériennes entre la France et l’Amérique du Sud, en transportant non seulement du courrier mais aussi des passagers. Malgré les efforts en hommes et en matériel, la crise économique mondiale et le défaut d’aide étatique ont raison de ce projet et l’Aéropostale est mise en liquidation judiciaire en 1931. S’ouvre une période de latence durant deux ans, qui débouche par la fusion avec d’autres compagnies au sein du groupe national Air France.

C’est pendant cet épisode symbolique de la transition des pionniers vers les industriels que se déroule l’histoire racontée par Simon Roussin dans Xibalba. Au Vénézuela, quelques pilotes maintiennent des lignes régulières, motivés autant par la passion de voler, leur loyauté envers l’Aéropostale et un certain désir de ne pas rester trop longtemps les pieds sur terre après avoir vécu quelques obscures déceptions. Deux d’entre eux, qui ne se connaissent pourtant pas depuis très longtemps, sont liés par une solide amitié : André, le Français, qui est à moitié défiguré par les cicatrices que lui ont laissées un terrible accident, et Eddie, l’Américain, un bon vivant charismatique dont les blessures sont moins apparentes mais non moins douloureuses.

Ils volent ensemble ou séparément et se retrouvent sur les rudimentaires terrains d’aviation d’Amérique du Sud, puis en ville où ils passent beaucoup de temps à discuter, chanter, boire, rire... Jusqu’au jour où Eddie meurt dans son sommeil - un accident cardiaque ? - et laisse André désemparé. Celui-ci se donne alors une mission : ramener le corps de son ami loin au Nord, à des milliers de kilomètres du Vénézuela. Débute alors un long périple, qui est aussi une aventure, vers l’Arizona.

Transporter une dépouille par avion, dans les années 1930, n’est pas une mince affaire, surtout quand ce coucou n’est pas du tout prévu pour ça. Ajoutons quelques compagnons de vol pour le moins éclectiques et mystérieux, ainsi qu’un continent - l’Amérique - plein de surprises et encore mal connu, et nous pouvons nous attendre à un voyage extraordinaire. Raconté par Simon Roussin, qui aime rien tant que donner à lire de grandes et rocambolesques aventures, ce voyage ne peut pas être ennuyeux. Et en effet, Xibalba, qui est le pendant tropical au Prisonnier des glaces (2016) [1], charme et dépayse, intrigue et fascine, selon les moments.

"Xibalba" de Simon Roussin (Éditions 2024) : l'aventure du ciel à la jungle
Xibalba © Simon Roussin / Éditions 2014 2018
Xibalba © Simon Roussin / Éditions 2014 2018
Xibalba © Simon Roussin / Éditions 2014 2018
Xibalba © Simon Roussin / Éditions 2014 2018
Xibalba © Simon Roussin / Éditions 2014 2018

Xibalba est d’abord un récit d’aventure au sens plein de l’expression. Le ciel et la jungle, le défi et le risque, l’exotisme et l’étrange émaillent une histoire aux personnages étranges, dont les apparences peuvent être trompeuses. Archétypaux au départ, ils révèlent peu à peu leur part d’ombre, leurs motivations, leurs failles et leur passé. Le suspense n’est jamais artificiel et les révélations, sans être forcément spectaculaires, sont inattendues. Le nouvel ouvrage de Simon Roussin aux éditions 2024 - il a aussi publié chez L’employé du Moi, Magnani et Cornélius - est donc avant tout un plaisir de lecture, s’affranchissant finalement des clichés du genre et renvoyant à l’enfance et au rêve, de ces récits qui donnent envie de vivre à une autre époque ou de partir au loin, hors des sentiers battus.

Mais Xibalba ouvre aussi la voie à de multiples réflexions, sur l’absence et le deuil ou encore l’amour et l’engagement. Il n’y a cependant rien de démonstratif dans ce livre et l’appel au fantastique - sans d’ailleurs que le rationnel soit exclu du mystère - permet de rappeler que malgré la complexité psychologique des personnages, l’évolution de leurs relations et l’ambiance souvent mélancolique, Xibalba demeure une fiction destinée au divertissement - au ravissement même - de l’œil et de l’esprit.

Le dessin de Simon Roussin - et nous aurions pu commencer par là tant il a son importance - participe pleinement de cette atmosphère mêlant aventure et mystère. Puissamment évocateur, il conjugue une ligne nette et précise parfois proche de la « ligne claire » - la tête ronde d’André rappelle par exemple les personnages d’Yves Chaland ou de Stanislas - avec un encrage devenant soudainement flou et vaporeux. Le contraste ainsi créé correspond aussi bien au continent américain tel que nous l’avons longtemps imaginé depuis l’Europe, aux caractères de ses personnages principaux et au « Xibalba », « lieu de la disparition, de l’évanouissement, de la mort » selon Miguel Angel Asturias dans ses Légendes du Guatemala, comme l’indique Simon Roussin en exergue de sa bande dessinée.

Légendes du Guatemala est peut-être l’une des références majeures du dessinateur, au même titre que les œuvres d’Howard Hawks et Antoine de Saint-Exupéry. Mais Simon Roussin livre de toutes ces influences une version moderne et personnelle, comme une sorte de « réalisme magique » en bande dessinée. Au cours du récit comme dans le graphisme, les éléments surnaturels sont si infimes et prépondérants à la fois qu’ils déterminent aussi bien le fil de la narration que les formes choisies pas le dessinateur. Quelques grandes images, allant jusqu’à s’étaler sur deux pages, renforcent encore cet aspect par leur incitation à la contemplation et, au-delà, à la réflexion sur les limites du compréhensible et de l’explicable.

Xibalba est un livre offrant la possibilité de plusieurs lectures, même s’il marque avant tout comme récit d’aventure aussi finement écrit qu’admirablement dessiné. Et c’est, assurément, l’une des bandes dessinées les plus abouties de Simon Roussin.

(par Frédéric HOJLO)

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Xibalba - Par Simon Roussin - Éditions 2024 - 24 x 31 cm - 256 pages en trichromie Pantone - couverture cartonnée, reliure cousue avec tranchefile et dos simili-cuir - parution le 9 novembre 2018.

Consulter le site de l’auteur & lire un extrait de l’ouvrage.

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[1Sans en être une suite directe, Xibalba y est relié par plusieurs éléments, les deux ouvrages constituant d’ailleurs la collection Les Ailes brisées des Éditions 2024.

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