La nouvelle métamorphose des Cahiers de la BD

11 octobre 2017 5 commentaires
  • Les Cahiers de la BD ressortent sous la houlette de Vincent Bernière. Créés en 1969 par le tout jeune Jacques Glénat, c’est avec sa bénédiction que renaît une revue qui a connu bien des métamorphoses avant d’arriver à cette formule qui mêle nostalgie et modernité.
La nouvelle métamorphose des Cahiers de la BD
Les Cahiers première formule : davantage monographiques, ils publiaient de longues interviews des grands auteurs classiques.

Nostalgie parce qu’à plusieurs reprises, ce premier numéro de la nouvelle formule rend hommage à une génération de critiques de BD, Numa Sadoul et Thierry Groensteen en tête, et cette aspiration de créer un organe critique qui serait l’équivalent des Cahiers du Cinéma pour défendre et illustrer le 9e art.

La revue était d’abord un fanzine ronéotypé imprimé sur les presses du lycée par un jeune fils de carabin passionné de BD. Jacques Glénat-Guttin avait 17 ans, son fanzine avait 10 pages et était tiré à 80 exemplaires. Il avait obtenu de Peyo l’autorisation de l’intituler d’un nom de personnage de BD, «  Schtroumpf  », comme l’avaient fait ses prédécesseurs Giff-Wiff (1962), l’organe du Centre d’études des littératures d’expression graphique (Celeg) cornaqué par Pierre Couperie, d’après un personnage secondaire de la série des Katzenjammer Kids (Pim, Pam, Poum en français), animal bouffant des perles précieuses et du tapioca –tout un programme- et sa réplique belge Ran Tan Plan dirigée par André Leborgne, qui doit son nom au chien le plus bête de l’Ouest inventé par Goscinny & Morris.

Les Cahiers époque Sadoul ; les auteurs Glénat étaient mis en avant.

Une revue de fans

Le jeune éditeur se professionnalisant, la revue devint monographique (Valérian et Christin/Mézières, Corentin et Cuvelier, Philémon et Fred, et puis Hergé, Goscinny, Uderzo, Gotlib… On se familiarise avec les signatures d’Henri Filippini, de Numa Sadoul, de François Rivière, de Louis Cance, le futur créateur de l’insubmersible Hop !, de l’archiviste belge Louis Teller… quelque 60 numéros qui couvrent l’essentiel des grands auteurs franco-belges du moment, formule qui tourne en rond, en dépit de l’arrivée du dynamique Jean Léturgie, car la relève n’est pas du même calibre (commercial, j’entends) que les précédents et sans doute aussi parce que l’éditeur grenoblois a désormais d’autres fers au feu.

Pour une théorie de la bande dessinée

Arrive Thierry Groensteen en 1984, qui orchestre une nouvelle formule moins « fan », plus historique et critique, soucieuse de bâtir une « théorie de la bande dessinée ». La revue s’appelle désormais « Les Cahiers de la bande dessinée ».

Groensteen réunit une équipe qu’il gère seul depuis Bruxelles. d’où émergent de nouveaux points de vue et de nouvelles signatures : Bruno Lecigne, Pierre Sterckx, Thierry Smolderen, Arnaud de la Croix… qui structurent le discours de l’époque d’une façon suffisamment marquante pour que la génération des auteurs qui en est issue (Jean-Christophe Menu en tête), s’en réclame. Les nostalgiques de la formule monographique –Jacques Glénat le premier, soucieux de mettre en avant ses nouveaux auteurs- maugréent et accusent Groensteen de verser dans « l’intellectualisme ». Ces deux courants –approche monographique et approche analytique- persistent jusqu’à aujourd’hui.

En 1989, la revue change de maquette (signé Claude Maggiori, le maquettiste de Libé) et devient « Les Cahiers de la BD  ». Numa Sadoul revient et en prend la direction, avec comme modèle des revues de cinéma comme Première ou Studio. La formule ne prend pas et s’arrête en 1990.

Vie et survie

Les Cahiers deviennent une sorte de « mook » [1] avant la lettre offrant des monographies sur les séries Peter Pan de Loisel ou Les Chemins de Malefosse. Une formule qui fait long feu elle-aussi et qui devient d’autant moins nécessaire que d’autres organes comme Bodoï ou dBD ont pris le relais avec plus de dynamisme, l’arrivée de l’Internet démultipliant encore une offre qui perpétue l’approche théorique et analytique (Bodoï, puis Casemate, mais surtout la revue 9e Art publiée par la Cité de la BD et dirigée par Thierry Groensteen), monographique (dBD première formule, mais surtout les hors-série de magazines traditionnels comme Beaux-Arts Magazine, Le Figaro, Le Point, ou L’Express ) ou encore journalistique (le gratuit Zoo, le mensuel dBD).

Vincent Bernière, lors du lancement des nouveaux Cahiers de la BD à la librairie Le Monte en l’air à Paris, lundi dernier.

Renaissance

Alors, avec ce nouvel avatar, Vincent Bernière fera-t-il avec les Cahiers ce que Frank Miller a fait avec Batman  ? Bernière ne débarque pas de nulle part : c’est lui qui dirige les hors-série de Beaux-Arts Magazine depuis quelques années, des publications dont la pertinence et la profondeur sont indéniables. Il fait partie d’un quarteron de « frondeurs » qui, avec Julien Bastide, Benoît Mouchart et Romain Brethes avait signé un « Rebonds » dans Libération en 2003 pour se plaindre du manque de reconnaissance médiatique de la critique de bande dessinée, claquant au passage la porte de l’Association des Journalistes et Critiques de Bande Dessinée (ACBD) accusée de réunir une bande de fans sans esprit critique, alors que s’y trouvaient pourtant des plumes plus qu’honorables comme Yves-Marie Labbé du Monde, Marie-Pierre Larrivé de l’AFP, Olivier Delcroix du Figaro, Gilles Medioni de L’Express ou encore l’encyclopédiste de référence Patrick Gaumer. Depuis, la gentrification a fait son œuvre : outre Julien Bastide, absent depuis des radars, Mouchart est devenu le patron éditorial de Casterman après avoir régné sur le Festival d’Angoulême et Romain Brethes officie au Point et… dans ces nouveaux Cahiers de la BD.

Lesquels réunissent des plumes « historiques » comme Numa Sadoul, Yves Frémion, Benoît Peeters et un certain… Didier Pasamonik, mais pas Groensteen ni Filippini, et quelques nouvelles signatures à nos yeux très talentueuses comme David Amram, Irène Le Roy Ladurie ou Lucie Servin (enfin, pour ces deux dernières, quelques femmes dans cette chambre de garçons…).

Les Cahiers nouvelle formule : le financement participatif lui couvre la première année, et au-delà, on l’espère.

Le sommaire s’inspire à la fois des Cahiers « canal Groensteen historique » (cahiers « thématique » et « esthétique », la « case mémorable »…) mais aussi de… dBD, comme les visites d’ateliers (Cahier « technique »), voire de Papiers Nickelés (« Marie Duval, première auteure de BD ») et du regretté Kaboom, et s’intéresse aux auteurs reconnus : Liberatore, Moore, Pratt, Jacobs, Boucq, Miyazaki, Goscinny… et propose une « Grande Aventure de la BD » d’où cet effet de nostalgie. Mais il est d’une grande richesse, ne reculant devant aucun débat théorique (« Cahiers de la BD » ou « Cahiers de la bande dessinée » ?), ni devant la menace d’un entre-soi qui ferait de la revue un prolongement des soirées du Mercure d’Angoulême.

Lancement des Cahiers de la BD. Deux générations d’auteurs : la dessinatrice Catel et Jean-Claude Mézières, l’un des premiers invités des Cahiers de la BD dirigés par Glénat dans les années 1970.
Photos : D. Pasmaonik (L’Agence BD)

« Âge de raison ? » s’interroge l’éditorialiste qui s’inscrit dans une perspective historique. Sans doute, mais nouvel âge quand même, car la revue est issue d’un financement participatif, obtenant une dotation de 33000 euros avec un objectif de 15000€, ce qui veut dire qu’il y a une vraie communauté en face qu’il revient au timonier râblé de cette nouvelle formule d’animer et d’activer pour faire des Cahiers une véritable référence pour la bande dessinée au XXIe siècle.

Une brochette de vieux de la vieille : Dominique Petitfaux, référence de l’oeuvre d’Hugo Pratt, Yves Frémion, fondateur de la revue Papiers Nickelés, et Bruno Lecigne, brillant théoricien devenu éditeur des Humanoïdes Associés.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Néologisme anglo-saxon forgé à partir des mots « magazine » et « book ».

 
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5 Messages :
  • La nouvelle métamorphose des Cahiers de la BD
    11 octobre 13:24, par johnny

    Le passage de l’article sur les monographies type Chemins de malefosse est peu clair : il faut bien rappeler que Les Cahiers de la BD ont ressuscité en 2004 sous l’impulsion de Filipini dans l’indifférence générale sous la forme de publication vaguement publicitaires ! De même selon vos formulations on pourrait croire que c’est la version Sadoul qui a inauguré le titre "Cahiers de la BD" (et non bande dessinée), alors que ce changement est intervenu pendant l’ère Groensteen.

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  • "Lesquels réunissent des plumes « historiques » comme Numa Sadoul, Yves Frémion, Benoît Peeters et un certain… Didier Pasamonik, mais pas Groensteen ni Filippini, et quelques nouvelles signatures à nos yeux très talentueuses comme David Amram, Irène Le Roy Ladurie ou Lucie Servin (enfin, pour ces deux dernières, quelques femmes dans cette chambre de garçons…)."

    Didier Pasamonik qui parle de lui à la troisième personne.

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    • Répondu le 11 octobre à  22:45 :

      Citons aussi, tout de même, Sylvain Bouyer et Gilles Ciment (que l’on retrouvait aussi dans Neuviême Art... mais pas dans ces nouveaux Cahiers) !

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 12 octobre à  07:25 :

      Vraiment, quel scandale ;)

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  • La nouvelle métamorphose des Cahiers de la BD
    11 octobre 16:17, par Philippe Wurm

    J’ai acheté le nouveau numéro ! Je n’ai lu qu’une petite partie (car il y a beaucoup à lire et c’est tant mieux) et j’ai noté l’intervention de nombreuses femmes, ce qui actualise grandement la formule. Je me réjouis de ce retour des "Cahiers" ! De manière annexe j’apprécie la qualité du papier, la bonne impression des documents et je trouve que la revue a une très bonne "main" ; ce qui fait qu’on est vraiment content de la contempler autant que de la lire.
    Quand je vois les photos du lancement avec toutes les personnalités historiques présentes, je me dis que la nostalgie est aussi un grand plaisir, surtout quand elle a un avenir.

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