Agnès Maupré ("Milady de Winter") : « Après ce qu’elle a vécu, Milady ne peut pas être une méchante absolue. »

5 janvier 2012 26 commentaires
  • En s'emparant de la femme fatale à la fleur de lys d'Alexandre Dumas, la jeune auteure offre un éclairage violent et meurtri aux "Trois Mousquetaires". Dans un très beau noir et blanc au lavis, la lame élégante de son premier album "Milady de Winter" fait mouche.

Évacuons la question "Joann Sfar" dès le début...

Agnès Maupré : rires...

Vous avez collaboré avec lui sur le dessin animé du Chat du Rabbin, on reconnaît son influence sur votre style. Dans quelle mesure vous êtes-vous inspirée de son univers ? Très tôt au début de votre carrière, ou sur le tard durant votre collaboration avec lui ?

Je ne sais pas si je dirais que je me suis inspirée de Joann, c’est juste que quand j’étais gamine et que j’ai commencé à dessiner, je lui ai montré mes dessins et il m’a encouragée. C’est vrai que pour moi, il est une sorte de parrain. Effectivement, plus tard, il m’a fait bosser sur son dessin animé, donc je ne peux pas dire que je n’ai rien à voir avec lui, mais je n’ai jamais essayé d’être influencée par Joann.

Pourquoi avoir opté pour le noir et blanc ?

Parce que c’est sorti comme cela. Au début, j’ai rempli des carnets de croquis sur Milady, et c’est vrai que j’ai tout de suite envisagé ce projet en noir et blanc. Ensuite, des amis à moi ont effectué des essais couleur, notamment Gabriel Schemoul et Singeon, que j’ai trouvés très bien, mais ce n’était quand même pas ça. J’avais vraiment envie que cela soit en noir et blanc dès le début.

Il était hors de question pour vous d’assurer la couleur ?

Non, mais comme j’avais déjà essayé la couleur en aquarelle, j’y trouvais un côté frais et doux qui ne correspondait pas vraiment au projet. Donc si j’avais fait la couleur, j’aurais travaillé comme pour la couverture : du lavis et de la couleur numérique par dessus... Effectivement, quand j’ai créé la couverture, je me suis dit que j’aurais pu créer tout l’album en couleur... Mais bon, j’ai plus accroché au début sur le noir et blanc.

Votre style est assez jeté, vous laissez vivre les taches d’encre, mais pourtant, vous n’esquivez pas du tout les détails des décors très présents. Avez-vous beaucoup tâtonné pour obtenir ce compromis entre détails et rendu spontané ?

Je crois que les détails sont apparus dans mon travail sur ce projet-là, et plus j’avance et plus je me frotte aux détails, plus le côté jeté vient en premier. Sur un site Internet qui parle de l’album, il y a remarqué "un style jeté (à la poubelle)", j’aime bien ! (rires). Je trouve que c’est assez drôle comme jeu de mot !

Agnès Maupré ("Milady de Winter") : « Après ce qu'elle a vécu, Milady ne peut pas être une méchante absolue. »
©Maupré/Ankama Editions

Les noirs deviennent très puissants lors des passages importants de la vie de Milady. Est-ce un hasard ou un choix délibéré de votre part ?

Un peu des deux : je pense qu’effectivement, lors des passages importants, comme la pendaison, ou le moment où elle enterre son mari, j’ai envie de passer beaucoup de temps sur la page... C’est très très long de créer des noirs avec des hachures nettes, et du coup, je stagne beaucoup sur ma planche, mais ce n’est pas effectivement complètement un hasard.

Vous vous les gardiez pour les moments où vous seriez moins inspirée ? Allez, aujourd’hui, je me fais des hachures...

Ah non, en général, quand je démarre une planche, je la finis plus ou moins.

La couverture de l’album
©Maupré/Ankama Editions

Votre projet d’adapter Dumas avait un fort potentiel commercial à la base. Quand vous avez démarché les éditeurs, vous ont-ils reproché votre côté trop “arty”, pas assez “mainstream”, qui aurait pu faire vendre plus ?

Non, pas vraiment. J’ai eu un peu de mal à trouver un éditeur, mais on ne m’a rien reproché de particulier.

Justement, comment cela s’est-il passé avec Ankama ?

Très bien ! Je suis arrivée un peu par hasard, par Gabriel Schemoul dont je parlais tout à l’heure, qui a créé des belles choses, Ryoshi chez Cornélius, et Mamohtobo chez Gallimard / Bayou, qui est un jeune auteur très talentueux, et avec qui j’ai travaillé sur la production du dessin animé du Chat du Rabbin. Il était en contact avec Jean-David Morvan pour un projet et il m’a dit que ce qui était en train de se faire chez Ankama était fabuleux : "Il faut absolument y aller, envoie un mail à Morvan !" Et c’est comme cela que je suis entrée chez Ankama, et j’en suis très contente.

Milady a été incarnée au cinéma par Mylène Demongeot, Faye Dunaway, Rebecca De Mornay... Vous êtes-vous inspirée du visage d’une de ces actrices ou pas du tout ?

Pas du tout !

Vous êtes-vous forcée à visionner des adaptations ?

Les adaptations que j’ai pu voir, c’était quand j’étais petite, et c’est plutôt ce qui m’avait donné envie de ne pas lire Les Trois Mousquetaires, donc je n’ai pas essayé de les revoir.

Dans quel état d’esprit aborde-t-on un tel personnage, ancré dans l’imaginaire collectif ?

Justement, assez librement. Comme le roman est très connu, on ne peut pas lui faire de mal, on se sent complètement libre. Il y a déjà eu tellement d’adaptations, que personne ne peut nuire à Dumas et à l’aura des Trois Mousquetaires.

Avant de lire votre album, je m’imaginais Milady en femme fatale diabolique, presque à la Frank Miller. Vous la dépeignez comme une femme fracassée, avec des déboires. Pour ceux qui n’ont pas lu Dumas, avez-vous beaucoup brodé, ou avez-vous tout pioché chez l’auteur ?

Un peu les deux. J’ai brodé sur certaines choses, mais le postulat de départ, à savoir qu’elle a été pendue et laissée pour morte par son premier mari, cela vient vraiment de Dumas. Et c’est vrai qu’une femme qui a vécu cela ne peut pas être qu’une méchante absolue. De toute façon, c’est quelqu’un de fracassé, même si c’est quelqu’un de mauvais, c’est quelqu’un de fracassé.

©Maupré/Ankama Editions

Le fait de reléguer les mousquetaires au second plan, est-ce parce que tout avait déjà été dit sur eux, et vous vous êtes posée en réaction à tout cela, ou bien vous êtiez-vous depuis toujours attachée au personnage de Milady ?

Quand j’ai lu le roman, je trouvais que c’était dur d’avoir gardé d’elle, dans les adaptations, le côté "grosse méchante", et d’avoir fait des mousquetaires les gentils de l’histoire, alors qu’ils se comportent largement aussi mal qu’elle.

Votre Athos est un être retors, chaque fois que vous le dessinez, on dirait qu’il est l’incarnation du diable. D’Artagnan est un simple benêt, ... Quand vous regardiez les adaptations, Athos vous apparaissait déjà comme un monstre ?

Non, justement, Athos a la réputation d’être le plus noble et le plus pur des mousquetaires, et lorsqu’on lit le livre, c’est un alcoolique, il a pendu sa femme, il fait des truc affreux même à D’Artagnan ! À un moment donné, ils gagnent des selles et des chevaux de la part du Duc de Buckingham, D’Artagnan est quelqu’un d’assez pauvre, et Athos joue le cheval et la selle de D’Artagnan aux dés parce qu’il s’ennuie ! Et D’Artagnan se retrouve sans rien, c’est hyper-dur d’infliger cela à un ami !

Agnès Maupré
Photo © Thomas Berthelon

(par Thomas Berthelon)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire notre article sur "Milady de Winter"

Cette interview a été diffusée dans l’émission radio "Supplement Week-End" du samedi 29 octobre 2011

En médaillon : Agnès Maupré. Photo © Thomas Berthelon

 
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26 Messages :
  • Agnès Maupré dessine magnifiquement les femmes, son trait est d’une virtuosité incroyable, sa Milady est adorable.

    La dernière Milady cinématographique en date est Milla Jovovich.

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    • Répondu par lebon le 5 janvier 2012 à  12:54 :

      S’il vous plaît, arrêtez d’encenser "les crobardeurs" et autres "tâchistes", un peu de modération ou d’expertise rendraient vos propos moins grotesques. Il n’y a ici pas l’ombre d’un Loisel ou d’un Frazzetta, bref, pas de quoi s’extasier.

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      • Répondu par JL le 5 janvier 2012 à  14:04 :

        Mais Monsieur Lebon, vos goûts sont vos goûts et ceux des autres sont... ceux des autres. Enfin peut-être avez-vous du mal à accepter qu’on aie un avis différent du votre. Consultez si besoin.

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      • Répondu le 5 janvier 2012 à  14:31 :

        D’un autre côté, tout le monde ne s’extasie pas devant Loisel ou Frazzetta... Que peut-on en déduire selon vous ?

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        • Répondu le 5 janvier 2012 à  14:38 :

          Que peut-on en déduire selon vous ?

          Que Lebon préfère les fausses poitrines siliconnées de Loisel ou Frazzetta aux silhouettes naturelles et fraiches sortant du crayon d’Agnès Maupré. Canal+ à minuit a fait des ravages...

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          • Répondu le 5 janvier 2012 à  15:07 :

            Ah ouais, mais non : vous pouvez ne pas aimer les dessins de Loisel, mais les nichons de ses nanas, c’est pas du silicone ! :D (Philistin..)

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          • Répondu le 5 janvier 2012 à  15:09 :

            Les poitrines siliconees ne manquent pas dans la bd, mais justement Loisel n’est pas du tout représentatif de cette tendance. Regardez bien TOUTES ses femmes, il est un des rares à les dessiner dans toute leur diversité, avec leurs qualités ET leurs défauts. Comparez par exemple la poitrine (ou le bassin) de Pelisse et celle de Kiskill dans la Quête...combien de dessinateurs vont travailler à ce point sur les différences anatomiques féminines ? Vous avez le droit de ne pas être sensible au talent de Loisel, mais par pitié ne dites pas n’importe quoi !

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          • Répondu le 5 janvier 2012 à  15:33 :

            Oui, enfin on parle "trait" et vous répondez "anatomie", c’est pas tout à fait la même chose...

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        • Répondu le 5 janvier 2012 à  17:48 :

          Et pour info, Frazetta ne prend qu’un Z, comme Zorro.

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      • Répondu par LC le 5 janvier 2012 à  14:35 :

        Il n’y a ici pas l’ombre d’un Loisel ou d’un Frazzetta

        Mais heureusement, Loisel et Frazzetta sont des pompiers poussifs, il y a bien plus de talent et de grâce chez Agnès Maupré, son dessin est juste, ses personnages vivants et expressifs. Cultivez un peu votre regard.

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        • Répondu par Sergio Salma le 5 janvier 2012 à  14:39 :

          lebon joue le rôle du mauvais

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          • Répondu par lebon le 6 janvier 2012 à  09:14 :

            Monsieur Salma, Je vous souhaite à nouveau une bonne année 2012

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        • Répondu le 5 janvier 2012 à  14:56 :

          "Cultivez votre regard" : on peut vous retourner le conseil.

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        • Répondu par la plume occulte le 5 janvier 2012 à  19:36 :

          Frazetta et Loisel sont des pompiers KITSCH et poussifs !Prière d’utiliser au complet la condescendante formule de jugement de valeur qui marque la reconnaissance de caste...On fait partie de l’élite du bon goût ou pas !

          Loisel et Frazetta font ce qu’ils peuvent,les pauvres,ils ne savent pas composer une image et,ont le hoquet créatif.

          Et Frazetta ne sait pas encrer....

          Par contre,Agnès Maupré a bien du talent.D’accord avec les qualités que vous lui prêtez.Comme quoi !!

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          • Répondu le 5 janvier 2012 à  20:53 :

            pour dire que frazetta ne sais pas encrer,il ne faut pas avoir peur de passer pour un béotien...
            mais surtout,comparons le comparable(de lapin).

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  • Ce dessin est d’une virtuosité rare.

    Il exprime à la fois le mouvement, la lumière, l’élégance des formes et l’humanité.

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    • Répondu par Matthieu V le 5 janvier 2012 à  18:25 :

      Tout a fait d’accord, c’est un dessin léger et expressif. Et même si on sent l’influence de Sfar, les planches montrées ici sont moins jetées.

      Jusqu’ici, j’aime bien. Et ca ne m’empèche pas d’aimer aussi Loisel, quoi qu’en disent certains.

      Et si pour la nouvelle année, on essayait de faire plus de remarques positives ? Vous verrez, ca fait un bien fou 8-)

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  • Je trouve que ce n’est pas mal du tout, mais si on s’extasie devant ça, alors on est en droit de s’extasier de tout et la critique doit s’élever un peu plus haut qu’un encensement gratuit.

    Les éloges que je lis ici sont quand même abusif. Le dessin est bien et remplis parfaitement son rôle de support narratif (c’est quand même la base de la BD) avec la légèreté de l’école "sfar" quand elle est bien appliquée, mais le trait n’est pas virtuose. Du calme avec les mots !

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    • Répondu le 5 janvier 2012 à  19:52 :

      tout a fait d’accord avec vous,a force d’encenser des débutants,on ne rend service à personne.

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      • Répondu par lebon le 5 janvier 2012 à  21:38 :

        Il ne faut pas voir des génies là où il y a juste un peu de talent, voilà ce que j’ai voulu dire dés ma première intervention. Les propos sur Loisel et Frazetta sont totalement déplacés je trouve, ceux qui écrivent de telles âneries prouvent que le niveau de la BD sombre lamentablement.

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        • Répondu par Chan Yu le 1er février 2014 à  12:08 :

          Frazetta était un bon illustrateur de couvertures de Conan ou de Vampirella. A-t-il aussi fait de la bande dessinée ? Si oui, ça n’a marqué personne.
          Loiseil, c’est une époque (voir aussi Claire Wendling, dans ce genre semi-réaliste des années 1980-1990, quel dommage qu’elle se concentre sur l’illustration).
          À quoi bon comparer, au fait ? Reiser, avec son dessin destroy et concentré sur l’expression, pouvait dire des choses que Frazetta n’aurait pas pu dire, et inversement.
          Agnès Maupré est plutôt virtuose dans sa catégorie, je doute qu’elle dessine comme elle dessine en tentant malhabilement d’imiter Frazetta : son idole de jeunesse est clairement Joann Sfar, bien qu’elle se dégage de cette influence.

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      • Répondu par Hector le 5 janvier 2012 à  22:16 :

        Ah d’accord. Attendez, je prends des notes : à partir de combien de livres on n’est plus débutant ?

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        • Répondu par Oncle Francois le 6 janvier 2012 à  00:03 :

          Il ne s’agit pas d’avoir un compteur sur le nombre de livres publiés, mais plutôt d’avoir un regard objectif sur le talent. Agnès Maupré semble sous l’influence de Sfar qui lui-même n’est pas une excellent dessinateur (cela ne l’empêche pas d’être un scénariste intelligent ; allez donc lire les livres qu’il a écrit pour d’autres)

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          • Répondu par Hector le 6 janvier 2012 à  10:49 :

            Ah d’accord. Regard objectif. Très bien, je note.

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  • Je suis étonné que plusieurs voient du Sfar dans ces dessins. Il existe bien d’autres dessinateurs avec un trait spontané pour ne pas tout ramener à lui...

    Si Agnès Maupré passe lire tous ces commentaires elle doit bien rire (Sfar et Loisel aussi).

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    • Répondu par Michel Dartay le 6 janvier 2012 à  20:47 :

      Il me semble qu’elle reconnait plutôt la "connivence" de styles (même si elle ne trouve pas cela gênant). Le début de l’interview est très clair à ce sujet.

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