Andoryss ("Le Cercle") : "Dans Le Cercle, les personnages demandent surtout qu’on les laisse tranquilles."

20 mai 2013 0
  • Avec Le Cercle, le label Comics Fabric lancé par Delcourt en début d'année s'étoffe d'une troisième série. Cette fois, le lecteur se trouve plongé dans une enquête sur des meurtres très ciblés. Ils visent en effet tous une communauté très discrète d'individus aux capacités psy étonnantes.

Pour expliquer aux lecteurs d’ActuaBD qui n’auraient pas encore lu le livre, qu’est-ce que c’est que ce cercle ?

Le cercle est un groupement de vrais-faux super-héros. C’est une partie de la population, 1 à 2%, qui a des pouvoirs psy. Plus ou moins utiles. Certains d’entre eux entendent des voix, le personnage de Nicolas voit les vraies couleurs de la réalité, un autre entre dans les rêves, etc. En fait, ils sont en contact les uns avec les autres, ils se soutiennent, entre « anormaux », et ils forment le cercle.

Comment se reconnaissent-ils ?

De différentes façons. Certains vivent de leurs pouvoirs. Le personnage qui meurt au début de la série est médium. D’autres ont des capacités leur permettant de reconnaître leurs semblables. C’est comme une toile d’araignée. On en trouve un qui en connaît trois autres, etc.

Comme un réseau professionnel, mais sans site Internet dédié.

C’est ça, mais ils ont des sortes de numéros de téléphone d’urgence. Et un des personnages tient un bar qui s’appelle Le Refuge, où les gens peuvent se donner rendez-vous.

Il y a forcément une question qui brûle les lèvres, comment avez-vous découvert l’existence de ces personnes ?

J’en ai découvert un, et les autres se sont imposés d’eux-mêmes. C’est parti de Nicolas, qui a un pouvoir très fort puisqu’il voit les vraies couleurs du monde. Il est capable de voir d’autres couleurs que celles qui existent. Et après, ces couleurs ont pris de la texture. Une couleur en mouvement. Parfois elle est collante, parfois elle est poisseuse ou vaporeuse.

C’est d’ailleurs Nicolas qui donne le titre au premier album. Avec une allusion non déguisée à Cindy Lauper. Est-ce bien raisonnable ? (rires)

Toute la partie en voix off dans la double page où on découvre le pouvoir de Nicolas, je l’ai écrite en texte libre. Et au moment où j’ai écrit « Moi, je perçois les vraies couleurs », j’ai entendu dans ma tête la chanson de Cindy Lauper. Et j’ai ajouté « Comme dirait Cindy Lauper », et je n’ai pas pu l’enlever. (rires)

Andoryss ("Le Cercle") : "Dans Le Cercle, les personnages demandent surtout qu'on les laisse tranquilles."
Le tome 1 : Your true colors

Ces pouvoirs hors du commun sont plutôt des contraintes pour les personnages. Nicolas est noyé d’informations colorées et il en a un peu assez. Pareil pour celui qui entend les voix. Pas facile de vivre avec ces dons.

Tout à fait. J’en reviens à Spider-Man où de grands pouvoirs imposent de grandes responsabilités. Dans les comics américains, les super-héros pensent assez rapidement qu’ils doivent sauver le monde avec leurs pouvoirs. Dans Le cercle, les personnages demandent surtout à ce qu’on les laisse tranquilles. Ils sont assez démunis, ils ne savent pas quoi en faire. Ils sentent bien qu’ils ont des capacités hors normes, mais ils ne se voient pas sauver le monde. Certains d’entre eux essayent même de refouler, d’oublier ces choses-là.

Le nœud de l’intrigue, c’est qu’il y a une hécatombe chez les membres de ce cercle, qui sont assassinés en nombre depuis quelques temps. Là, ça ne plaisante plus.

En fait, ils ne s’en sont pas forcément rendus compte. Ils sont réunis en petits groupes et il suffit que les meurtres touchent des gens pas forcément connectés les uns aux autres et ça passe complètement inaperçu. Tout à coup, certains prennent un peu de recul et se rendent compte que quelqu’un s’attaque à eux.

Et visiblement en maquillant les meurtres. Tout ça n’est pas franc du collier.

Non, il n’y a aucune trace de l’assassin. Le premier meurtre de l’album est maquillé en suicide.

D’ailleurs, on a l’impression que les premières victimes sont celles qui font le plus étalage de leurs capacités. Pour vivre heureux, vivons cachés, c’est un proverbe qui fonctionne bien avec ces personnes là.

Il y a un des personnages qui rappelle qu’ils sont le bois dont on fait les meilleurs bûchers. S’ils essayaient d’expliquer aux gens « normaux » leurs pouvoirs, ils seraient juste pris pour des psychotiques. Eux-mêmes savent qu’ils ne sont pas fous, mais impossible de le prouver.

La découverte du premier meurtre

Finalement, l’histoire est plus proche d’un polar que d’un récit classique de super-héros. Il n’y a pas de super-méchant à abattre...

Non. Et de toute façon, je n’aime pas utiliser l’image classique du méchant dans mes histoires. Si quelqu’un a fait quelque chose de mal, je vais toujours tourner autour de lui en me demandant pourquoi il en est arrivé là. Il a une bonne raison d’agir. Ou bien il n’a pas le choix. Dans les comics, les vilains sont souvent fous, ou juste méchants. Moi, j’ai envie d’un personnage incarnant l’opposition, mais en sachant pourquoi et comment. Et surtout qu’il ait des failles.

Dans le premier album, le personnage de Lorelei est trouble, mais ce n’est pas vraiment la méchante. Pour l’instant, l’antagoniste n’est pas là.

Oui, on ne voit juste que ces effets. Et puis, comme j’aime bien avoir un groupe de héros principaux, j’avais besoin qu’on puisse s’attacher à toutes les individualités. Il aurait été prématuré de ma part d’introduire déjà la suite sans que chacun des personnages ait pris corps. Il fallait que pour chacun d’entre eux, on sache à peu près à quoi s’en tenir. C’est vrai que pour Lorelei c’est un peu plus compliqué. Mais avant qu’ils fassent front tous ensemble, il fallait qu’on les connaisse. Et puis d’une manière générale, comme ils prennent juste connaissance de ce qui se passe, le méchant n’a aucune vraie raison de s’intéresser à eux.

Le personnage d’Éric entend des voix. Mais ces voix sont assez taquines. Elles parlent par énigmes, elles se moquent un peu de lui. C’est votre vision de l’au-delà : des gens un peu taquins ?

Ce n’est pas vraiment l’au-delà. Éric les appelle les voix du vide. C’est un peu l’impression qu’un avis est donné tout d’un coup, mais on ne sait pas d’où ça vient. Pour lui, c’est très matérialisé. Elles ont chacune leur voix propre. Comme si une cohue s’exprimait en permanence dans sa tête. Évidemment, elles se moquent de lui. Bon, elles habitent toutes le même véhicule de chair, il faut bien cohabiter gentiment.

Andoryss bien entourée

Au cours de l’intrigue, on apprend qu’il y a un autre groupe, aux capacités tout aussi spéciales, dont fait partie Lorelei. On ne sait pas encore grand-chose sur eux, sinon qu’ils sont neutres.

Oui, neutres en terme de karma. À la base, d’un côté, j’avais Nicolas. De l’autre, ces identités neutres, que j’avais développées depuis deux ou trois ans. Et j’ai vu ces deux embryons d’intrigues se rejoindre pour former un tout cohérent. C’est génial quand ça se passe comme ça. Donc, dans le karma, il y a des gens qui font pencher en bien, d’autres en mal, la grande roue du destin de l’humanité. Les entités neutres sont des gens qui ne peuvent pas jouer sur le destin de l’humanité, mais elles peuvent influencer l’esprit des humains en bien ou en mal.

La ville dans laquelle se déroule l’intrigue est indéterminée. Le plus souvent, elle rappelle des villes américaines, mais pas seulement. J’imagine que c’est volontaire.

Oui, c’était très volontaire. Pratiquement dès le départ. C’est à peu près contemporain et dans l’hémisphère nord. Je n’avais pas besoin d’ancrer précisément l’histoire dans un endroit donné et je trouvais que ça portait bien l’idée que les personnages principaux sont en dehors du monde.

Comme c’est dans la collection Comics Fabric, vous n’avez pas eu la tentation de faire quelque chose dans un cadre très européen ?

Non et il y a deux raisons à cela. La première est que je suis très feignante en terme de recherche de références et que je ne m’estime pas très pointue ni sur la géographie ni sur l’histoire. Je n’ai pas la légitimité d’un Serge Lehman par exemple, qui possède son sujet sur le bout des ongles. Si je veux me lancer là-dedans, il faudrait que je fasse des recherches monumentales, et je n’ai pas envie. La seconde raison, c’est que, généralement, je ne travaille pas sur le réel. Si j’établis un lien avec la réalité, il faut que ça serve l’histoire. Parce qu’il va y avoir des implications de cette réalité dans mon récit. Sinon, j’aime bien rester en dehors. Et puis en créant un environnement qui est à la fois partout et nulle part, chacun va y puiser ses références. Tel escalier qui est très parisien ou tel immeuble qui fait penser à Boston...

La trouble et troublante Lorelei

Ce premier album est un album d’introduction qui pose l’intrigue. Ça fonctionne bien comme ça. Mais est-ce que vous n’avez pas eu la tentation d’accélérer un peu l’intrigue étant donné que la série est prévue en trois tomes ?

Non. J’étais partie sur deux tomes et j’ai très vite vu que je serais trop à l’étroit. J’en ai demandé un troisième, et comme j’ai la chance de travailler avec un dessinateur qui est d’une efficacité redoutable, ça n’a pas trop posé de problèmes. Avec David Chauvel, le directeur de la collection Comics Fabric], on a lissé le découpage qui était déjà bien avancé (J’aime bien avoir ce retour. Ça me permet aussi de me rassurer). Finalement, le tome 1 n’a pas trop évolué.

Et ils vont sortir à quel intervalle ?

Un intervalle très court. Le prochain sort en juin et le dernier en août. Le dessinateur est très rapide.

Vous vous êtes rencontrés comment ?

Par David. De temps en temps, quand il voit que je ne suis pas trop occupée, ou s’il a l’intention de me faire travailler plus, il m’envoie un message en me disant « tiens, j’ai tel dessinateur, est-ce que tu as quelque chose pour lui ? ». Je vais voir les dessins, j’y mêle les univers que j’ai en tête et je regarde ce qui sort. Là, ça a très bien fonctionné. Ça m’a beaucoup inspiré.

Pour finir, quels sont vos prochains projets ?

Je travaille sur la suite de la série Les Enfants d’Evernight avec Marc Yang. Le tome 3. Pour janvier 2014, j’ai un roman pour les 8-12 ans, adaptation des Enfants d’Evernight, qui va sortir chez Bragelonne pour le label Castelmore. Et, toujours en janvier 2014, la bande dessinée Soufflevent avec Xavier Collette, un steampunk où j’ai mélangé l’Aéropostale et le Pony Express.

La couverture du tome 2

(par Thierry Lemaire)

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