Angoulême 2014 : Tardi et Bofa pour dénoncer la boucherie

1er février 2014 2 commentaires
  • Commémorations obligent, deux expositions angoumoisines traitent de la Première Guerre mondiale. Les œuvres de Jacques Tardi et Gus Bofa s'offrent au plaisir des yeux du visiteur, qui en ressort remué. A ne pas manquer.

Le statut de spécialiste de la Première Guerre mondiale pour la bande dessinée est accroché à la boutonnière de Jacques Tardi depuis belle lurette. Retrouver son œuvre exposée pour commémorer le centième anniversaire du début de la Guerre de 14 est donc tout sauf une surprise. Les pinailleurs diront que le conflit a démarré en août, mais qu’importe, l’envie était trop forte de faire monter la bande dessinée en première ligne pour le souvenir de la grande boucherie.
Angoulême 2014 : Tardi et Bofa pour dénoncer la boucherie

L’exposition "Tardi et la Grande Guerre" repose sur Putain de Guerre ! et C’était la guerre de tranchées, deux récits réalisés en collaboration avec l’historien Jean-Pierre Verney qui balayent tout le conflit à coup d’anecdotes que l’on qualifierait de croustillantes si elles n’étaient pas tragiques. La première histoire, dont les originaux occupent les 3/4 de l’exposition, reprend de manière assez exhaustive le déroulé des événements, quand l’autre s’attarde sur quelques épisodes. La bonne idée, dictée par la façon de travailler de Tardi, a été de présenter les cases originales de Putain de Guerre ! sans leurs récitatifs. Le dessinateur commence en effet par réaliser une case entière avant d’y placer le ou les cartouches de texte. L’absence de récitatifs crée ainsi une tension supplémentaire, comme une scène de cinéma sans dialogue et sans son. A côté de chaque planche colorisée se trouve la version encrée, en noir et blanc, et les pavés de texte correspondants.


La scénographie, sans esbroufe, plonge le visiteur dans une atmosphère propice. Les murs recouverts de planches de bois rappellent les tranchées et l’ambiance sonore, légère, inspirent le sérieux si ce n’est le recueillement. A intervalles réguliers, on peut mettre un casque qui diffuse une chanson du livre CD Des lendemains qui saignent, interprétée par Dominique Grange, l’épouse de Tardi. Le contrepoint ironique ou vindicatif des faits réels que relatent les dessins. L’intérêt de Putain de Guerre ! tient également dans la représentation des premiers temps du conflit. Les pantalons Garance, la guerre de mouvement, les chevaux, les premières tranchées dans des forêts encore debout, les accrochages dans des champs de fleurs, toutes ces vues de l’année 1914 ne correspondent pas à l’idée que se fait le grand public de la Première Guerre mondiale. Pas encore de poilus, de capotes bleu horizon, de tranchées boueuses, d’emploi des gaz.


La Guerre est donc déroulée années après années, et l’on voit au fil du temps les changements, les évolutions technologiques, les faits marquants. Un vrai travail pédagogique qui porte ses fruits lorsqu’on entend les commentaires des visiteurs à la sortie. Rien n’est oublié, même pas les mutineries de 1917, sujet cher au cœur de Jacques Tardi, illustrées par de trop rares croquis. Les fusillés de cette époque, vaguement réhabilités, font toujours polémiques auprès de certaines autorités. Tardi a souvent claqué la porte des projets qui passaient sous silence cet épisode. L’exposition ne s’arrête d’ailleurs pas au 11 novembre 1918, puisqu’elle se termine par l’évocation des gueules cassées et des monuments aux morts, une note dramatique pour montrer que le conflit ne s’achève pas sur une victoire, mais sur la constatation d’un gigantesque gâchis.

A noter pour ceux qui n’ont pas pu se déplacer à Angoulême qu’une partie de l’exposition sera présentée en mai à Paris, place du Colonel Fabien, au siège du parti communiste français.



Toujours dans le vaisseau Moebius, un étage au-dessus de l’exposition Tardi, se trouve l’accrochage des dessins que Gus Bofa a consacré à la guerre. Guerre de 14, surtout, mais aussi Guerre de Cent ans et quelques illustrations de guerres en dentelles. Le dessinateur (1883-1968), remis à l’honneur ces derniers mois par Emmanuel Pollaud-Dulian, fait partie de ces jalons essentiels de l’histoire de la bande dessinée, connus seulement par les spécialistes du 9ème art. Les publications et expositions passées, présentes et à venir, contribuent à combler le déficit de notoriété de ce merveilleux artiste auprès du grand public.

Emmanuel Pollaud-Dulian

L’exposition "Gus Bofa, l’adieu aux armes" se concentre donc sur les dessins de l’artiste liés à la guerre. Une thématique que l’auteur du Livre de la Guerre de Cent ans connaît particulièrement bien puisqu’il est mobilisé en 1914. Suite à une blessure qui failli lui coûter ses deux jambes dans une embuscade en décembre de la même année, il rentre dans ses foyers. Le fils et petit-fils de colonel est définitivement revenu de l’image romantique qu’il se faisait de la guerre. Il participe alors aux journaux de tranchées La baïonnette et Le Crapouillot, plus satiriques que la plupart des autres titres, même si la censure veille. En 1917, il publie un Chez les Toubibs (du service de santé des armées) irrésistible d’humour noir. Après la Guerre, Bofa peut laisser libre cours à sa verve, pas dupe des totalitarismes qui pointent le bout de leur nez.




Comme tant d’autres que lui, la Guerre l’a transformé. Sa confiance en l’avenir est au point mort, même après 1918. Bofa fait preuve d’une grande lucidité et son humour grinçant fait mouche. Au-delà du contenu, le dessin de l’artiste est absolument remarquable. L’alliage entre un trait fait de courbes et un rendu charbonneux en a fasciné plus d’un, à commencer par Tardi lui-même, ou plus proche de nous Blutch et Nicolas de Crécy. Il était grand temps que Gus Bofa sorte du petit cercle des initiés.

A noter ici encore à venir une prochaine exposition consacrée à Gus Bofa pendant le Festival d’Aix en Provence en avril.



(par Thierry Lemaire)

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Photos : (c) Thierry Lemaire

 
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2 Messages :
  • Bonsoir,
    Je travaille actuellement sur le thème du traitement de la guerre dans la bande dessinée (Oui, un sujet commun et partagé en ce moment) dans le cadre de mes études d’histoire et j’aimerais utiliser, moyennant une note mentionnant leur origine, deux de vos photos, les miennes étant vraiment floues et sombres. Est-ce possible ? Sont-elles de vous ?

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    • Répondu par Thierry Lemaire le 2 février 2014 à  12:36 :

      Bonjour,
      oui les photos sont de moi.
      Pas de problèmes pour vous les faire parvenir. Envoyez-moi un mail pour me dire lesquelles (cliquez sur la signature de l’article) et je vous les enverrai (en plus, les photos originales sont moins petites).

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