Anthony Rageul : "Je peine à trouver un directeur de thèse sur la bande dessinée."

4 août 2010 0 commentaire
  • Qu'on se le dise, la recherche en bande dessinée n'est toujours pas la bienvenue dans les universités françaises. Anthony Rageul, étudiant en arts plastiques à Rennes et auteur du projet de BD numérique "Prise de tête", aborde avec nous le sujet.

Auteur l’année dernière d’un mémoire de Master sur la bande dessinée interactive dans le cadre de ses études en arts plastiques, Anthony Rageul persiste et signe avec le projet "prise de tête", une expérimentation des fonctionnalités de la BD sur le web. Projet qu’il a présenté lors de l’université d’été de la bande dessinée d’Angoulême, où nous l’avons croisé.

Anthony Rageul : "Je peine à trouver un directeur de thèse sur la bande dessinée."
Le projet "Prise de tête" : ici la première page, ne se distingue pas par sa virtuosité graphique. Le travail expérimental d’Anthony Rageul porte sur les fonctionnalités du médium. Libre à chacun de mettre en pratique ces réflexions avec son propre style.
(c) Anthony Rageul

D’où vient cette envie d’explorer les fonctionnalités du médium bande dessinée ?

Pour moi, c’est très naturel. Tant du point de vue de la BD que du numérique, qui sont les deux facettes de mon travail de recherche, j’ai toujours été attiré par chercher les contraintes, contourner les codes pour produire quelque chose.

C’est dans les gênes, en quelque sorte.

Dans les gênes, oui. Mais c’est même plus que ça, car sans les contraintes, je n’arrive pas à créer.

C’est l’existence de l’Oubapo [1] qui vous a donné envie de creuser la question ?

J’ai commencé avant de connaître l’Oubapo, quand j’étais bien plus jeune. À une période de ma jeunesse, je faisais des bandes dessinées qui devaient impérativement tenir en quatre cases alignées. Quand j’ai découvert l’Oubapo, ça m’a conforté dans cette direction. J’ai une grande proximité avec Etienne Lécroart (membre de l’Oubapo, qui illustre cette année les conférences de l’université d’été, NDLR). Avant Prise de tête, j’avais fait une autre BD numérique qui s’appelle Aldwin & Caboche, qui fonctionnait, comme chez Lécroart, avec des personnages qui savent qu’ils sont des personnages de bande dessinée.

Capture d’écran du projet "prise de tête". La planche est composée de six cases que le lecteur peut explorer avec les barres de défilement.
(c) Anthony Rageul

Est-ce que ça a créé des liens avec d’autres auteurs qui ont vu ce que vous avez fait ?

Hormis Etienne Lécroart, pas tellement. Mais le site n’a pas vraiment une grande audience. Il y a eu un pic autour du Festival d’Angoulême et puis c’est retombé.

Pour l’instant, vous travaillez uniquement sur le web. Est-ce que les nouveaux supports numériques vous inspirent ?

Pour l’expérimentation, ça m’intéresse. Si j’avais eu les moyens à l’université de pouvoir programmer pour iPhone, je l’aurais sûrement fait. Avec l’iPad, c’est la même chose. Pouvoir manipuler la planche avec les doigts par exemple, ça donne vraiment envie de créer quelque chose.

Ici, le lecteur a la possibilité d’agrandir les huit cases (à l’origine de taille égale) pour découvrir l’ensemble de l’image masquée.
(c) Anthony Rageul

Quels sont vos ambitions pour l’avenir ?

Dans l’idéal, je souhaite faire une thèse. Ce qui me permettrait, je l’espère, de rester aussi radical, en continuant à présenter mes travaux de manière très stylisée. Ça ne m’intéresse pas de faire du Titeuf. On m’a déjà fait cette remarque : « Ah, ça serait mieux avec Titeuf ». Et bien non, ça ne serait pas mieux avec Titeuf. Ça serait autre chose. Je ne sais pas si c’est comparable. Mieux ou moins bien, j’en sais rien.

Et après la thèse, votre objectif est de continuer à théoriser sur la bande dessinée ?

Tout à fait. Mais c’est très dur d’en convaincre le monde universitaire. Pour mon Master au département arts plastiques de Rennes 2, je n’ai pas eu de difficultés à imposer mon sujet puisque j’avais comme professeur Philippe Marcelé, lui-même auteur de bande dessinée. Le souci, c’est que je cherche toujours un directeur de thèse. Et bien que je multiplie les contacts en France et à l’étranger, ça coince à ce niveau là.

Même si Anthony Rageul publie sur Internet, cela ne l’empêche pas de réaliser un storyboard à l’ancienne. La preuve sur écran pendant sa présentation à Angoulême.
(c) Thierry Lemaire

On pourrait pourtant penser, les générations vieillissant, qu’il y a de plus en plus d’amateurs de bande dessinée à l’université.

Il y a beaucoup d’enseignants chercheurs qui travaillent sur la bande dessinée. Le problème c’est qu’ils ne sont pas tous habilités à diriger des thèses. A Rennes 2, il n’y a que trois professeurs directeurs de thèse en arts plastiques et ils ne sont pas aussi ouverts que ceux que j’avais en Master. Ou alors, il faut biaiser et parler d’art contemporain et comment les artistes peuvent être inspirés par la BD, ou parler de littérature et expliquer pourquoi la BD en serait ou n’en serait pas. C’est très problématique. La filière cinéma, elle, ne s’intéresse qu’au cinéma. Pourquoi la bande dessinée ne serait-t-elle pas prise en compte comme le cinéma, art pourtant plus récent ?

(par Thierry Lemaire)

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À noter que le mémoire d’Anthony Rageul, Bande dessinée interactive : comment raconter une histoire ? est téléchargeable sur le site prisedetete.net.

[1Ouvroir de Bande dessinée Potentielle, association fondée en 1992, qui, sur le modèle de l’Oulipo, théorise et crée des bande dessinées sous contrainte artistique.

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