Ariane Chemin et François Krug ("Benalla et moi") : « Si il n’y avait pas le label "tout est vrai", on n’y croirait pas ! »

25 janvier 2020 0 commentaire
  • On ne présente plus l’affaire Benalla, le feuilleton qui a passionné la France et fait trembler la macronie. Deux ans après l’altercation Place de la contrescarpe, Ariane Chemin et François Krug, les deux journalistes du Monde qui ont mené l’investigation et dévoilé toute l’affaire, adaptent leur enquête en bande dessinée aux éditions du Seuil en collaboration avec La Revue Dessinée (dessins : Julien Solé). ActuaBD a pu les rencontrer.
Ariane Chemin et François Krug ("Benalla et moi") : « Si il n'y avait pas le label "tout est vrai", on n'y croirait pas ! »
Ariane Chemin
Photo : Jaime Bonkowski De Passos

Qu’est ce qui a motivé votre choix de la bande dessinée pour adapter l’affaire Benalla ?

François Krug : L’idée n’est pas réellement venue de nous à la base, c’est la Revue Dessinée et Le Seuil qui sont arrivés avec ce projet. On avait déjà été contacté par des éditeurs qui nous avaient proposé d’en faire un livre classique, mais ça ne nous intéressait pas. La BD, c’était pour nous une prise de risque, mais qui tombait vraiment sous le sens. Pendant toute notre enquête, on a beaucoup travaillé à partir d’images, d’extraits vidéo, de photos, donc la bande dessinée nous permettait de rendre bien compte de l’importance des images.

Ariane Chemin : Et puis en plus, l’histoire elle-même ressemble à un scénario de bande dessinée : l’intrigue, les rebondissements, les noms des protagonistes, si il n’y avait pas ce label "tout est vrai", on n’y croirait pas ! L’affaire regorge de détails qui sont des vrais gags de BD : Benalla qui pose avec un pistolet en plastique, ou qui exfiltre sa femme dans une camionnette aux vitres teintées, puis qui déplace la baignoire en plastique de son enfant de la même manière… On avait une cohérence entre le média « bande dessinée », le contenu de l’affaire, et les documents de notre enquête.

François Krug
Photo : Jaime Bonkowski De Passos

On a donc affaire à bande dessinée réaliste, journalistique ?

A. C : Oui. Surtout qu’en plus, en BD, c’est assez rare de montrer les coulisses du pouvoir. Et là où dans un livre classique, c’est difficile de montrer certaines choses, par exemple l’angoisse et la tension du directeur de cabinet de Macron quand il était interrogé par la Commission d’enquête au Sénat : là avec le travail de l’image, on peut montrer la sueur qui perle, son agacement, on voit presque la fumée qui lui sort des oreilles. Donc, on arrive à la fois à montrer la face cachée de la macronie et en plus à transmettre visuellement des éléments qui seraient beaucoup moins évidents autrement.

F. K : Ça nous a aussi permis de montrer des choses qu’on a pas forcément dit dans nos papiers. Par exemple, dans Le Monde, quand je rends compte de mon échange avec Vincent Crase, le "copain" de Benalla, j’écris "Vincent Crase, contacté par Le Monde, a démenti connaître Benalla", et voilà. Alors qu’en réalité, quand je l’avais au téléphone, je le sentais fébrile, paniqué, à pas savoir quoi répondre... Ce genre de détails, on peut les mettre en avant dans la BD, par l’image, et ça vient enrichir le propos. Ça donne une nouvelle dimension à l’ensemble, c’est pour ça que pendant toute l’élaboration du projet, même si on connaissait le sujet sur le bout des doigts, on avait l’impression d’en redécouvrir chaque facette.

© Julien Solé / Seuil.

On sent bien que dans votre album, vous ne rendez pas juste compte factuellement de l’histoire, mais vous rentrez dans les détails, dans les personnalités... Vous décrivez les manières de faire...

F. K : Tout à fait. Si on prend par exemple l’entourage de Macron qui est directement concerné par cette affaire, ils pensent incarner une sorte de nouveau monde. Mais au final, ce sont tous des blancs, trentenaires, sur-éduqués et très intelligents, un peu hipsters, fans de sports de combat. Et quand, dans le "contexte Benalla", ils sont obligé d’employer des méthodes de l’ancien monde, c’est la panique. Nous, on a voulu montrer qui ils sont, à la fois ce qu’ils pensent représenter et ce qu’ils représentent réellement, pas seulement faire une restitution plan par plan des documents que l’on a étudiés.

A. C : C’est aussi de là que vient le titre ; Benalla et moi. Le « moi », c’est le lecteur, c’est Macron, c’est nous (les journalistes), et à la fin, on va même raconter les rêves et les espoirs d’Alexandre Benalla qui se voyait déjà maire de Seine-Saint-Denis, accueillant Macron qui serait réélu et qui viendrait ouvrir les JO 2024 chez lui… Tous ces éléments, ils sont vrais, on les sort de discussions, de fils WhatsApp... Mais en dehors de la BD, on n’avait pas vraiment de raison de les raconter. Ici, ça nous permet de mieux cerner le personnage, de montrer qui il est, en plus de ce qu’il a fait.

Photo : Jaime Bonkowski De Passos

Et la collaboration avec le dessinateur, Julien Solé ? Comment avez-vous travaillé ensemble ?

A. C : Il a été très indépendant et autonome. Par exemple pour la couverture, c’est lui qui a choisi, et c’est lui qui avait le dernier mot sur les dessins. On leur faisait beaucoup confiance, à lui et au reste de l’équipe.

F. K : On lui tire vraiment notre chapeau parce que pendant la création de la BD, l’affaire n’était pas terminée, c’était encore dans l’actualité et donc, il a su canaliser nos réflexes de journaliste en disant " - Ça c’est essentiel et ça ça l’est moins...". Les difficultés ont surtout été sur la fin de la BD : il a fallu trouver une conclusion à une affaire qui n’est pas encore finie.

Et est-ce que vous avez envoyé l’album à Macron, ou à Benalla ?

A. C : On sera à Angoulême, à priori Macron aussi, ce sera peut-être l’occasion de lui en dédicacer un exemplaire. On pourra écrire « Benalla et toi » sur la page de garde !

F. K : Et pour Benalla, on n’a pas son adresse [1], mais il est assez joueur avec nous : récemment, il nous a fait un tweet parlant de son "fan club qui en remet une couche avec une BD". Il sait donc que le livre existe…

(par Jaime Bonkowski de Passos)

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[1Il peut l’envoyer à la rédaction : redaction@actuabd.com, on transmettra. NDLR.

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