Coup de cœur jeunesse : "Mausart à Venise"

25 janvier 2020 1 commentaire
  • Après un premier tome déjà excellent, les auteurs de "Mausart" placent la barre encore plus haut avec une seconde aventure dans la Cité des doges : une merveille qui enchantera petits et grands ! À ne surtout pas rater !
Coup de cœur jeunesse : "Mausart à Venise"
Le T1, paru en 2018.

Fin 2018, nous vous avions présenté une étonnante sortie : le premier tome de Mausart, ou la vie d’une petite souris, passionnée de musique, qui vit dans le piano du loup Salieri, compositeur à la cour du roi. Un album aussi enchanteur qu’évocateur, car il revisite le mythe du célèbre compositeur, dans une magnifique fable animalière.

Cet album s’avérait étonnant à plus d’un titre : tout d’abord car nous n’attendions pas le talentueux (mais parfois difficilement contrôlable) Gradimir Smudja dans le registre animalier, ni le directeur éditorial des éditions Delcourt, Thierry Joor dans le rôle de scénariste de ce récit.

Au regard des dessins de Smudja, il a su se mettre au service du dessinateur et de ses envies graphiques pour proposer une histoire pleine de poésie et de retenue. Une véritable réussite. Nous avions d’ailleurs classé ce récit parmi les dix meilleurs albums de l’année 2018, et nous attendions avec impatience un second tome déjà annoncé… Le voilà paru !

Mausart à Venise

Mausart est désormais célèbre. Il termine une tournée de concerts en Italie et approche de Venise. Il y donnera le dernier récital de sa tournée avant de rentrer chez lui et rejoindre ses proches. Le musicien arrive dans la Cité des doges au moment de son célèbre carnaval et découvre toute la splendeur de cette métropole unique et la folie de ses festivités. Mais doit-il fait confiance au chat Lopard, qui lui a pourtant été conseillé par le loup Salieri ?...

Dans les trois premières pages, les auteurs replacent le contexte...
... avant de proposer une splendide double-page qui fait pénétrer le lecteur de plain-pied dans Venise et dans l’aventure qui y attend Mausart.

Alors que le premier tome introduisait l’univers dans un style pictural parfois un peu contrôlé de la part de Smudja, le second tome s’écarte de la vie de Mozart telle que contée dans sa légende et dans le film Amadeus, afin de proposer une incroyable redécouverte de la cité vénitienne. Graphiquement, le dessinateur y place un bon nombre de ses influences, comme il a pu le faire dans Vincent et Van Gogh. Certains y verront une référence au naturalisme du peintre hollandais, ainsi qu’aux Impressionnistes ou aux Fauves. Mais au final, cela reste tout simplement du Smudja qui jongle avec les codes pour mieux emporter ses lecteurs.

« Gradimir avait suggéré l’idée de envoyer Mausart à Venise, nous explique Thierry Joor. Mais son idée première était d’en faire une ville où régnait la peste et je ne pensais pas que cette épidémie soit une bonne idée pour la suite des aventures de notre petit virtuose. Je lui ai dès lors proposé de replacer l’ensemble dans le contexte du carnaval, sachant que le cocktail Venise + Carnaval nous ferait un livre fantastique sous les pinceaux de Gradimir. Une idée qu’il a adoptée immédiatement. Et j’ai eu beaucoup de plaisir à écrire cette nouvelle aventure et à travailler avec Gradimir qui est décidément un artiste incroyable. »

Thierry Joor
Photo : CL Detournay.

Le sacre d’un tandem

L’éditeur-scénariste a entièrement raison car chaque case est un véritable tableau, telles que ces lavandières ci-dessous, presque un détail de la seconde planche mais qui donne envie de s’arrêter et d’étudier encore mieux le style de l’auteur. Pourtant l’aventure continue, et c’est parfois presque à regret que l’on passe à une autre page pour retrouver encore d’autres trésors picturaux. Magnifique !

« Comme pour le tome 1, continue Thierry Joor, Gradimir avait réalisé plein d’images préalables qu’il me soumet. À partir de celles-ci, j’en retiens quelques-unes pour créer une toute nouvelle histoire fluide et lisible. Car fluidité et lisibilité ne sont pas particulièrement les plus grandes qualités de Gradimir quand il travaille seul, tant les idées géniales se bousculent chez lui, idées qu’il souhaite parfois mettre en place dans une seule et même case. Mais j’écris toujours en pensant à ce que Gradimir pourra en faire, sachant qu’il peut tout faire ! »

On peut le voir, Thierry Joor possède ce talent rare de savoir guider un auteur, tout en restant extrêmement bienveillant et respectueux. En dépit de cette modestie affichée, une bonne part de l’incroyable réussite de ce Mausart à Venise lui revient. Il insuffle un superbe rythme à la lecture, alternant des éléments narratifs à de somptueuses splash pages, dans lesquelles Smudja donne la pleine mesure de son talent tout en maintenant le fil du récit. Son séquençage ne fait que mettre en évidence le talent du dessinateur.

L’autre grande trouvaille de ce second tome réside dans la fantastique rencontre entre Mausart et Antonio Stradivari, le plus important luthier de l’histoire de la musique, que l’on connaît surtout par le nom qu’il a laissé à ses violons : les Stradavarius. Une rencontre improbable, car Mozart n’a pu connaître le luthier de son vivant. Qu’importe ! Dans notre récit, les auteurs imaginent cette parenthèse enchantée d’une dizaine de pages qui s’incorpore merveilleusement dans cet album. Le temps d’une escapade pleine de poésie et de nature, cette séquence nous propose un moment merveilleux avant de retrouver notre souris virtuose.

« La rencontre avec Stradivari vient tout simplement du fait que Gradimir avait fait deux ou trois esquisses préalables à l’écriture du scénario dans une boutique de luthier, nous explique encore Thierry Joor. Cela m’a immédiatement fait penser au Stradivarius et à son créateur. Mais en vérifiant les dates, j’ai vu que Stradivari était mort quelques années avant que Mozart naisse. Gradimir avait aussi dessiné un arbre qui jouait du violon. Bref, cela m’a donné l’idée de regrouper ces deux idées visuelles dans ce flash-back au ton fantastique où notre Stradivari raconte la création de son célèbre instrument à Mausart. »

Ce genre de scène permet de ne jamais ressentir aucun signe de lassitude face au style richement coloré de Smudja, conférant un rythme qui conviendra aussi aux lecteurs plus jeunes.

Car bien que destiné, avec raison, à la jeunesse, les plus grands des lecteurs de cet album seront tout autant subjugués. Comme au piano, sa partition s’enrichit de cette collaboration à quatre mains. D’abord à la lecture de l’histoire et de ses rebondissements, ensuite dans le feuilletage entre enfants et parents afin de s’arrêter sur les détails glissés dans chaque case.

Grâce à cette osmose avec sn dessinateur, Thierry Joor est parvenu à « composer » avec lui, travaillant« de concert » à ce magnifique conte pour petits et grands. C’est indéniablement l’une des très grandes réussites jeunesse de ces derniers mois qui fait le pont entre la bande dessinée et le livre illustré. Un pont… que dis-je ? Un Rialto !

Les deux doubles-pages de garde sont également de magnifiques tableaux. En voici l’une des deux...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire notre chronique du premier tome de Mausart, ainsi que les tops jeunesse de la réadation 2018.

De Gradmir Smudja, lire :
- la réussite de son précédent livre jeunesse : Lupano revient dans la collection "Enfants gâtés" avec le tourbillonnant Smudja
- la chronique d’Au fil de l’art
- l’analyse de la série Vincent et Van Gogh dans Gauguin et Van Gogh : quand la peinture inspire la BD.
- la chronique du Bordel des Muses
- et un article plus global : L’art selon Gradimir Smudja

Lire de précédentes interviews de Thierry Joor :
- "La bande dessinée jeunesse se moque des segmentations et donc des collections" (janv. 2007)
- « Je suis béni des dieux » (fév. 2005)
- avec Nadou & Patrick Sobral ("Les Légendaires - Origines") : « Nous voulons tenir le lecteur en haleine, en réalisant des albums très denses »

Tous les visuels sont : © Éditions Delcourt, 2019 – Joor, Smudja.

 
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1 Message :
  • Ce qui fait la grâce de la musique de Mozart, ce sont ses silences, il retire l’inutile. Tout le contraire avec Joor et Smudja. De la lourdeur, encore de la lourdeur, toujours de la lourdeur. Plus inspirés par la musique militaire allemande que par l’élégance viennoise.

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