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Borja González ("Nuit couleur larme") : « L’atmosphère est le véritable protagoniste de mes bandes dessinées »

  • Étonnante et saisissante exposition très graphique qui vient de débuter chez Huberty & Breyne, avec le travail de l'Espagnol Borja González qui vient de publier son second album chez Dargaud. De quoi nous pousser à faire sa connaissance. Qui a dit qu'il n'y avait rien à faire au mois d'août ?!

Vous êtes autodidacte. Quels ont été vos premiers pas en bande dessinée ?

Mon père a toujours été un lecteur régulier de bandes dessinées, notre maison en était pleine. J’ai grandi entouré par les albums. Bien que, pour être honnête, j’étais plus intéressé par les films. En tout cas, je dessinais toujours, et un jour mon père a décidé de me montrer quelques exemplaires de Métal Hurlant et d’autres magazines similaires. J’avais environ quatorze ans, plus ou moins. Je ne savais pas que la BD pouvait prendre cette forme ! Moebius a eu un grand impact sur moi, à un point difficile à exprimer. J’étudiais chaque ligne puis j’essayais de la copier, mais évidemment je ne pouvais pas... C’était très frustrant. Plus tard, j’ai appris à utiliser la plume et l’encre grâce à une série d’articles de Fernando Fernandez dans le magazine 1984. Au fil du temps, j’ai découvert de nombreux auteurs aux styles différents. D’où le fait que mes influence soit très variées.

Borja González ("Nuit couleur larme") : « L'atmosphère est le véritable protagoniste de mes bandes dessinées »

Vous avez publié dans pas mal de fanzines avant de rejoindre la maison d’édition El Verano del Cohete. Comment en êtes-vous venu à collaborer avec eux ?

J’ai découvert les fanzines à l’âge de 18 ou 19 ans et j’en suis tombé amoureux. Je les aime encore aujourd’hui. Quelques années plus tard, j’ai rencontré Mayte Alvarado et nous avons tous les deux réalisé des fanzines, en prenant un grand soin dans l’édition, le papier, etc. Ensuite, avec l’écrivain Rui Díaz, nous avons fondé la maison d’édition El Verano del Cohete, un petit label indépendant dédié à l’illustration et à la bande dessinée. On a beaucoup appris avec cette maison d’édition : mise en page, promotion, imprimeurs, librairies... Mais il nous était impossible de faire les BD et aussi de les éditer. Finalement, nous avons décidé de fermer la maison d’édition, et maintenant, nous ne faisons que de la BD !

Le style actuel que l’on retrouve dans vos deux premiers albums en français, se distingue par un trait très fin et des masses sombres posées avec harmonie. Comment avez-vous construit ce style graphique ?

Ce fut une longue recherche. Mon style était très différent avant, plus baroque, j’ai donc synthétisé le dessin et ajouté de la couleur. Mon but était d’exprimer des émotions avec le fond ou la composition des vignettes. Ainsi, j’ai éliminé tout ce dont je n’avais pas besoin. La « grille esquissée » a été remplacée par des masses de noir, les personnages ont été réduits à des silhouettes, et la couleur en à-plats a pris une grande importance narrative.

Votre graphisme se distingue également par l’absence de visages à vos personnages. Avez-vous fait ce choix pour attirer l’attention du lecteur sur l’ambiance que vous avez créée en dehors des visages, avec les postures des personnages, les dialogues et les décors ?

Oui c’est exactement cela. Comme je l’’expliquais, je veux illustrer des émotions très spécifiques à travers l’environnement. Et mes personnages sont définis par cet environnement qui les entoure. L’atmosphère est le véritable protagoniste de mes bandes dessinées.

On retrouve également une influence du jeu vidéo : je veux que les lecteurs puissent "jouer" les personnages. Et pour y parvenir, je dois leur laisser de l’espace. Ainsi, ils peuvent compléter leurs caractères avec leurs propres expériences. Honnêtement, je ne veux pas de lecteurs passifs.

Est-ce en publiant « La Reina Orquídea » que vous avez retenu l’attention de Dargaud ? Pourquoi cet album n’a-t-il pas été votre première œuvre traduite en français ?

Dargaud s’est intéressé en premier lieu à The Black Holes. Je pense que mon éditeur, Thomas Ragon, était au courant de mon travail précédent, mais il a lu « La Reina Orquídea » plus tard. Pour moi, ce travail était un exercice d’apprentissage. Nous n’avons publié que 600 exemplaires. Je voulais tester ce style de dessin et de narration visuelle dans une bande dessinée. C’est une histoire très importante pour moi, qui est la base de mon travail actuel, mais aujourd’hui j’ai du mal à la lire... Ce n’était qu’un exercice, et il y avait trop d’erreurs. J’adore cette histoire, bien sûr : mes personnages Teresa et Mathilde se promenant dans les jardins d’un vieux château, dans un été éternel, lisant des bandes dessinées et écoutant de la musique... Il ne sera plus publié, mais le travail qui en a découlé peut se voir comme une révision constante de cette première histoire imparfaite, après tout.

intéressons alors à "The Black Holes" votre premier album traduit en français en 2019 : il mélange Fantasy et musique rock/punk, le tout porté par un groupe de jeunes femmes. Cela représente-t-il une partie de votre univers ?

Eh bien, je n’ai jamais eu de groupe punk au lycée et je n’ai pas écrit de poésie non plus, mais je peux bien sûr être lié à eux entre autres choses. J’ai choisi instinctivement la poésie punk et gothique. Je pensais que les lecteurs s’identifieraient facilement aux protagonistes. Le punk ne vous intéresse peut-être pas, mais vous pouvez comprendre l’énergie qu’il dégage. Et nous essayons tous de créer notre propre espace et notre propre personnalité à l’adolescence, voire plus tard.

Comment composez-vous vos planches ?

Je passe beaucoup de temps à composer les pages. Les masses de noir, l’ordre et la taille des vignettes, l’équilibre des couleurs, la position des personnages, la lumière... Dans mes bandes dessinées, la forme est le fond. J’essaie toujours de créer une atmosphère concrète, et je veux que le lecteur la ressente et la comprenne rapidement.

"Nuit Couleur Larmes", votre deuxième album en français qui vient de paraître chez Dargaud, présente la relation entre une démone et un passionné de littérature.

Vous pouvez lire plusieurs fois la phrase « Vous n’êtes pas ce à quoi je m’attendais » tout au long de la bande dessinée. Laura est un démon inhabituel. Elle ressemble à une fille normale, fan de manga et d’animé, déterminée à passer un bon moment quand elle le peut... Elle n’est pas le démon classique que l’on peut trouver dans la littérature d’horreur. Par conséquent, les attentes de Teresa sont brisées. Je pense que comprendre les autres, leurs envies et leurs peurs, et la place que nous occupons dans leur vie, est quelque chose d’important dans "Nuit Couleur Larme". Laura est un démon et elle peut exaucer des vœux extraordinaires, mais nous pouvons tous exaucer des vœux aux autres, d’une manière ou d’une autre. Mais, pour exaucer ce souhait, il est important de savoir que les gens ne sont pas seulement ce que nous pensons d’eux.

À travers vos histoires, voulez-vous montrer que la frontière entre le réel et le fantastique est plus fine qu’on ne le pense, notamment dans l’esprit de certaines personnes plus sensibles ?

Oui certainement. La fiction occupe une place très importante dans la vie des gens. Aujourd’hui plus que jamais. Je pense qu’il est impossible que cela ne nous affecte pas d’une manière ou d’une autre. De plus, nous construisons tous constamment des histoires fictives. Nous interprétons le monde qui nous entoure et le transformons en quelque chose que nous pouvons comprendre, ou quelque chose que nous aimons ou n’aimons pas. Nous le simplifions, et ajoutons ou supprimons des nuances à notre convenance.

Encore plus que dans The Black Holes, Nuit couleur larmes se termine de manière ouverte, sans répondre à toutes les questions qui se sont posées à la lecture. Aimez-vous laisser certaines de vos histoires dans le flou ?

Pour moi, l’acte de lire une BD n’est pas très important. Après tout, on peut lire Nuit Couleur Larme en une demi-heure. Ce qui se passe après la lecture est beaucoup plus important. Les lecteurs peuvent compléter l’histoire avec leurs idées. Mais, en tout cas, le mystère est important dans cette histoire. Accepter que nous ne pouvons pas tout comprendre. C’est pourquoi il y a plus de questions que de réponses, d’impasses, etc. Je suis désolé si certains lecteurs n’apprécient pas cela. À mes yeux, le mystère est beau.

Vous travaillez également dans l’illustration, pour des magazines ou pour les couvertures de romans, comme ceux de Lovecraft. Qu’aimez-vous dans cette partie de votre travail ?

Eh bien, c’est quelque chose de très différent, c’est sûr, mais c’est intéressant pour moi. Je dois ajouter mes idées et mon style à une œuvre qui ne m’appartient pas. Vous devez vous y adapter sans vous perdre. De plus, mon style est très particulier, donc ces travaux sont toujours un challenge pour moi.

Vous dirigez actuellement le projet Spiderland / Snake dédié à la distribution de fanzines et de bandes dessinées en ligne. De quoi s’agit-il ?

Après avoir fermé El Verano del Cohete, Mayte Alvarado et moi avons commencé à travailler sur des bandes dessinées plus complexes pour d’autres éditeurs. C’est notre travail maintenant. Mais vous avez toujours des idées qui ne fonctionneraient pas dans les « gros livres ».

Spiderland / Snake est né de ce besoin : nous pouvons y publier n’importe quoi, sans limites ni restrictions d’extension ou de format. Nous pouvons expérimenter et jouer, sans nous soucier de rien d’autre. Pas d’impression, pas de distribution, pas de délais... Et les lecteurs peuvent entrer gratuitement quand ils le souhaitent. En ce moment, je publie The Unseen Records, une bande dessinée en noir et blanc sérialisée. Teresa et Mathilde, mes héroïnes de Nuit couleur larme sont présentes, avec leurs envies et leurs peurs. J’improvise constamment, dans chaque chapitre, et peut-être que ce sera quelque chose d’intéressant quand j’aurai fini. Ou peut être pas !

Malheureusement, il n’est disponible qu’en espagnol, mais j’aimerais avoir des traductions en français et en anglais plus tard.

Couverture et première page de "The unseen records"

Quelles seront vos prochaines œuvres en français ? Une traduction d’une histoire précédente ou allez-vous faire une nouvelle histoire ?

Je travaille actuellement sur ma prochaine BD. Ce sera une histoire encore plus fantastique et romantique et je pense que, d’une certaine manière, ce sera une nouvelle version de La Reina Orquídea ! Il fonctionne également comme une suite de The Black Holes et Nuit Couleur Larme. Vous pouvez donc vous attendre à retrouver Teresa dans un contexte très différent avec, bien entendu, plus de mystères.

Quels sont vos plans pour l’avenir ?

J’habite à Badajoz, une petite ville belle et calme. Mon souhait est de continuer à vivre ici et à faire de la BD avec Mayte. Cela me semble le plus beau des souhaits.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

De Borja González chez Dargaud, acheter :
- Nuit couleur larme.
- The Black Holes.

Photo : Charles-Louis Detournay.

 
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7 Messages :
  • Que c’est beau.

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    • Répondu par génie de la lampe le 10 août à  05:38 :

      Le côté "playmobil" des personnages n’apporte rien, pas de visages, pas d’émotion, sinon ça n’est qu’un book d’illustrations. Une dizaine de planche pour raconter une feuille qui vole, mouais...

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      • Répondu le 10 août à  08:58 :

        Les personnages n’ont pas de visages mais s’expriment avec leurs corps.
        Ils n’ont pas de visages et leurs mains n’ont pas de doigts.
        Cet effacement du visage m’avait déjà intrigué (il y a une quinzaine d’années) dans des bandes dessinées de Rupert et Mulot, de Bastien Vivès, Fabcaro voire chez Aude Picault (où deux points pour les yeux et un trait pour la bouche suffisent très souvent). D’autres auteurs de la même génération ont opté pour ce choix graphique.

        Deux points une bouche, c’est iconique, on peut se projeter facilement (playmobil) mais plus de visage, on ne peut plus se projeter. Le lecteur devient spectateur. Ce sont des figures qui se déplacent ou des ballerines sur scène. Le visage n’est plus le lieux où les sentiments et émotions s’expriment. Le corps est privilégié.
        Plutôt que de dire que ce sont des Playmobil, qu’est-ce que cela exprime de notre époque ?
        Sincèrement, je ne sais pas. J’ai seulement quelques hypothèses.
        J’ai l’impression de personnages dessinés par des architectes qui se déplacent dans un espace et la relation de l’être à l’espace passe avant ce que pense et ressent une personne.
        Comme si on sortait de l’Humanisme : l’Humain n’étant plus au centre mais une partie d’un ensemble. Ou alors, le portrait compte moins que les corps et l’humain devient objet. Ce parti pris n’est pas anodin et je ne suis même pas certain que ce choix graphique soit pleinement conscient.

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        • Répondu par génie de la lampe le 11 août à  05:36 :

          C’est aussi une facilité de travail chez tous ces auteurs, car il n’y a rien de plus contraignant que d’animer un visage ou une main. Les masques tombent.

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          • Répondu le 11 août à  07:05 :

            Ces auteurs savent dessiner des visages. Ce parti pris n’est pas une solution de facilité mais un discours. C’est ça qui est intéressant à analyser. Pourquoi privilégier l’expression d’une figure dans un espace plutôt que focaliser sur les expressions des mains et des visages ? Qu’est-ce que cela nous dit de notre époque ?
            Ne pas dessiner les visages est aussi une contrainte. Ce n’est pas si facile de raconter quelque chose en se passant des expressions des visages.

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      • Répondu par Philippe Wurm le 10 août à  10:52 :

        Toute l’émotion ne doit pas être contenue dans le visage. Depuis le masque du théâtre Antique on le sait. La composition de l’image et l’attitude du personnage comptent aussi. Nous allons vers une société de "masques" en ce moment, il faudra vous habituer à lire les émotions autrement.

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        • Répondu par Onomatopée le 12 août à  14:15 :

          Le masque Antique n’a rien à voir avec l’émotion ou le fait de masquer l’émotion des visages. L’orifice de la bouche servait de porte-voix et ces masques permettaient aussi au public de distinguait facilement les personnages entre eux, surtout les gradins du fond, pour qui l’expressivité des visages était moins visible. Je pense que ces dessinateurs n’ont pas envie de s’embarrasser de détails, c’est tout. Gonzalez le dit lui-même, "il mise tout sur l’atmosphère".

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