Daniel Blancou ("Retour à Saint-Laurent des Arabes") : « Aujourd’hui, à côté de quoi je passe, qui est grave et que je ne vois même pas ? »

23 mars 2012 3 commentaires
  • Pendant neuf ans, de 1967 à 1976, les parents de Daniel Blancou ont été instituteurs dans un camp de Harkis. Avec {Retour à Saint-Laurent des Arabes}, le dessinateur revient sur cette période en mettant en image leur témoignage. Avec en tête le nécessaire devoir de mémoire.

Vous n’avez pas découvert l’existence de ce camp subitement puisque vous aviez ce souvenir dans votre tête depuis votre jeunesse. Qu’est-ce qui vous a donné le déclic pour en parler.

En fait, mes parents ont commencé à me parler du camp à travers les bons moments qu’ils avaient vécus. Des fêtes de l’Aïd el-Kebir, de la fonction d’instituteur qui était très importante pour les familles, etc. Plus je grandissais, plus ils évoquaient des choses un peu plus difficiles. Évidemment, c’est un sujet qui m’a toujours interpellé. Quand un reportage passait, je regardais. J’ai lu quelques livres. Et je me suis rendu compte que les livres qui existaient étaient soit des livres d’historiens ou de spécialistes, soit des témoignages de descendants de Harkis. Daniel Blancou ("Retour à Saint-Laurent des Arabes") : « Aujourd'hui, à côté de quoi je passe, qui est grave et que je ne vois même pas ? »Mais des témoignages de gens qui avaient travaillé dans les camps de Harkis, comme mes parents, je n’en trouvais pas. Ça s’est donc imposé à moi qu’il fallait raconter ce qui se passait dans le camp, du point de vue de mes parents, parce que c’est un point de vue inédit. Et j’étais bien placé pour les faire parler.

Pourquoi avoir choisi le reportage plutôt que la fiction ?

Parce que c’est un sujet sensible, on ne peut pas se permettre de broder. Les conditions de vie dans les baraquements, l’isolement par rapport au village le plus proche, les coupures d’électricité le soir, tout ces éléments assez incroyables devaient être crédibles pour le lecteur. Et puis ce qui m’a motivé, c’était l’intérêt du point de vue de mes parents par rapport à ce qui avait déjà été fait. Donc, faisons-les témoigner et racontons ce témoignage.

Avec le souci de recouper les dires de vos parents avec ceux des enfants du camp.

Oui, c’est pour ça que je les remercie à la fin. Évidemment, j’ai rencontré beaucoup d’anciens élèves. J’ai pu recontacter d’autres enseignants qui avaient travaillé dans le camp. Pour vérifier au maximum ce que m’avaient raconté mes parents. Tout ce qui n’était pas vraiment vérifiable - et je crois mes parents, ce n’est pas la question - je ne l’ai pas mis.

C’est un travail de reportage très minutieux.

J’ai travaillé à plein temps sur la bande dessinée pendant un an et demi. Avec le travail préparatoire, ça m’a pris cinq ans. Le temps de lire des livres, de voir des films sur le sujet. Il y a aussi tout un travail où j’ai essayé d’être rigoureux, c’est la reconstitution des lieux. Finalement, à part les gens qui ont vécu dedans, personne ne peut vérifier. Mais moi, je sais que c’est exact. Et il y a des anciens élèves qui m’ont dit, en voyant ma représentation de l’école, qu’ils n’auraient pas su aussi bien la décrire. C’était très encourageant pour moi. Je voulais présenter cette BD comme un témoignage, pas m’imposer comme un spécialiste, mais quand même avoir le maximum de rigueur possible. Et puis c’est aussi une forme de respect pour la population qui a vécu des choses difficiles dans ce camp.

Cette précision permet aussi à votre propos, à la dénonciation du fonctionnement de ce camp, d’être plus percutant.

C’est vrai que j’aborde aussi l’histoire avec un grand H, donc il faut être précis, d’autant plus que c’est un sujet dont on parle peu. On ne peut pas se permettre l’à peu près quand on souligne les travers des décisions du gouvernement de l’époque et du fonctionnement de l’administration.

Et vous êtes entré en contact avec des associations de Harkis ?

J’étais en contact avec la présidente de l’association « Harkis et droits de l’Homme », Fatima Besnaci-Lancou. Elle a lu les premières planches de la bande dessinée et m’a donné quelques conseils, plutôt d’ordre graphique, par rapport au camp qu’elle avait connu. C’était une réelle source d’encouragements.

Je me souviens de Joe Sacco, qui disait pour Gaza 1956 qu’il n’avait pas pu montrer le point de vue de l’armée israélienne car celle-ci n’avait pas voulu répondre à ses questions. Est-ce que vous avez essayé de joindre l’armée française ?

Alors, tout d’abord, il y a beaucoup de gens qui ont travaillé dans ce camp qui sont décédés. D’autre part, mes parents parlent plus des familles de Harkis avec qui ils étaient en contact que de l’administration. Ceci dit, j’ai essayé de contacter l’armée pour avoir des documents sur le camp. C’était déjà très compliqué. J’aurais peut-être insisté si j’avais voulu avoir une vision globale de la situation, mais mon parti-pris était de me limiter au témoignage de mes parents. Avec toutes les limites d’un témoignage. Et c’est aussi l’intérêt de l’album. Ils ont compris certaines choses au fur et à mesure des neuf ans qu’ils ont passés dans le camp. Et il y a même des choses qu’ils ont comprises parce que leurs anciens élèves les leur ont racontées bien après la fermeture du camp. Pour moi, c’était important de montrer ça. Pour inviter à se poser cette question : « aujourd’hui, à côté de quoi je passe, qui est grave et que je ne vois même pas ? »

La narration de l’album est assez froide. Les faits sont présentés sans effet. Aucune péripétie n’est dramatisée, malgré par exemple les prises d’otages. On ne ressent pas forcément l’émotion de vos parents. Est-ce qu’elle était là ?

Je ne voulais pas forcer sur le sensationnel. Je raconte ce qu’ont vécu les gens, il y a un côté documentaire, et je ne voulais pas aller dans une direction sensationnaliste. Quant à l’émotion, il y en a eu beaucoup pour mes parents, surtout quand ils m’ont raconté la fermeture du camp, au moment où les pelleteuses détruisent les baraquements et le fait qu’ils n’aient pas pu dire au revoir aux enfants. Ils pleuraient en me le décrivant. Mais ça ne passait pas en bande dessinée. Ça aurait été larmoyant, ça aurait tiré sur la corde sensible, et ça ne collait pas. J’ai préféré rester dans une certaine retenue. Une certaine pudeur aussi.

Peut-être que vos parents n’auraient pas apprécié non plus ?

Mes parents m’ont fait entièrement confiance sur la réalisation de cette bande dessinée. Et quand j’ai récolté leur témoignage, ils m’ont laissé libre de choisir ce que je voulais mettre. Et la façon de les représenter. Ce qui est très important. Par l’expression d’un visage qu’on donne, on peut souligner l’intention d’une personne, mais on peut aussi la trahir. Donc, ce sont les paroles de mes parents, avec ma façon personnelle de les représenter. Pour moi, c’était une difficulté, plus que pour eux.

Et pour eux, quel était l’enjeu de revenir sur ce passé ?

Au départ du projet, c’était un peu flou. Au fur et à mesure, ils étaient de plus en plus enthousiastes, investis. Et puis ils réalisaient que c’était une parole qu’ils adressaient à leurs anciens élèves et plus globalement aux Harkis, qui sont les oubliés de l’histoire. De mon point de vue aussi d’ailleurs, c’était de dire qu’il y avait des gens qui ne les avaient pas oubliés.

En ce qui concerne le dessin, on voit une parenté frappante avec Emmanuel Guibert et La guerre d’Alan, que vous assumez. C’est cette influence qui vous a amené à choisir ce style graphique réaliste que vous n’aviez jamais utilisé auparavant ?

En fait, il y a une double influence. D’abord celle du documentaire, que j’apprécie aussi chez d’autres auteurs comme Étienne Davodeau, Guy Delisle, etc. Mais c’est vrai qu’au niveau du dessin, Guibert est un des dessinateurs réalistes qui me touche beaucoup et j’ai été influencé par son travail. Si à la fin, j’arrive à dessiner un peu comme lui à ses débuts, je serais très content.

Et le choix du dessin réaliste était une évidence ?

Il y avait deux raisons à cela. Je voulais un dessin qui ressemblait au mieux à l’intention de mes parents. Qui, au final, leur ressemblerait un peu. Je voulais aussi afficher du respect pour la population qui était dans ces camps. Et même si je pense qu’on peut avoir un propos sérieux avec un dessin qui n’est pas réaliste, je ne crois que ce soit bien perçu par les gens qui ne connaissent pas bien la bande dessinée. Et puis je voulais aussi aller au plus simple, au plus évident, graphiquement. Là où il y aurait le moins d’interprétation possible.

C’est un style graphique que vous allez continuer à explorer ?

Tout à fait, et notamment sur d’autres projets de documentaires que je suis en train de développer.

(par Thierry Lemaire)

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