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Des mangas « Made in France » : Rencontres avec Hachin et Oto-San [PODCAST]

  • La bande dessinée japonaise s’est installée depuis 30 ans dans le paysage francophone. Elle occupe certaines années entre 30 et 40% du marché en volume. On peut le voir comme une invasion (le bon vieux « péril jaune »), ou comme une opportunité. C’est le cas de deux jeunes créateurs : Oto-San (« Double-Me » chez Ankama) et Hachin (« Skilled Fast » chez H2T) pour qui il était naturel de créer dans ce qui est devenu autant un format qu’une appellation d’origine.

Le manga « made in France » a été désigné longtemps par l’affreux néologisme de « Manfra », un mot-valise faisant la jonction entre les mots « manga » et « français ». Les Japonais préfèrent le vocable de « global manga », considéré naguère comme « la troisième voie de la BD ».

C’est en tout cas une réalité : depuis plusieurs années, des auteurs francophones se sont essayés au format du manga, du Dofus d’Ancestral Z et Mojojo au Lastman de Vivès, Balak et Sanlaville. Le corpus atteint aujourd’hui une centaine de volumes et s’enrichit chaque jour de jeunes talents comme ceux que nous évoquons aujourd’hui.

Une norme

Avant, les choses étaient simples  : il y avait l’Europe avec son genre dominant, la bande dessinée et ses variantes Fumetti, Tebeos, Stripverhalen... L’Amérique, avec ses comics peuplés de super-héros. Et puis les mangas japonais.

La globalisation venue, on s’est aperçu, même au niveau européen, que les choses étaient moins simples  : on découvrait du côté asiatique des manhwas coréens, des mánhuàs ou des Liánhuánhuàs chinois, tandis que chez les Américains, les comics étaient supplantés par des Tradepaperbacks offrant des compilations de classiques du genre super-héros, comme le Batman Year One de Frank Miller et David Mazzuchelli (Ed. Urban Comics), tandis que, d’autre part, Will Eisner s’inspirait des Européens pour créer, avec A Contract with God (Un Pacte avec Dieu, Ed. Delcourt), suivi du Maus de Spiegelman, un produit nouveau : le Graphic Novel, retraduit en France sous le vocable de Roman graphique, celui-là même qui fit la réputation de certains auteurs de L’Association, comme le Persepolis de Marjane Satrapi.

La perméabilité de la langue française a permis l’introduction dans nos usages du mot «  comics  », puis du mot «  manga  » (avec ses nuances régionales coréennes ou chinoises, mais le mot est le même), voire du terme «  Graphic Novel  » parfois préféré à son acception française. Ces nuances lexicales reflètent simplement la progression de notre intelligence de la bande dessinée mondiale. En français, nous n’avons qu’un seul mot pour désigner la banquise. Les Eskimos utilisent, eux, des dizaines de mots différents, selon la saison. Il est possible qu’à l’avenir, d’ailleurs, la fonte des glaces réduise leur vocabulaire…

Depuis le milieu des années 2000, les Français ont tenté de répliquer à la vague nippone. Des « global mangas » ont fleuri chez des éditeurs aussi divers que Les Humanoïdes Associés (la collection Shogun, abandonnée depuis), Glénat (4LIFE, Ayakashi Légendes des 5 royaumes, Devil’s Relics avec Maître Gims, Horion, Nomad, Stray Dog, Tinta Run, Versus Fighting Story, Métanoïde…), Kana (Save Me Pythie, Booksterz, Marblegen Origines…), Pika (Dreamland, Catacombes, Vis-à-vis, Necromancer, Dys, Everdark…), Ki-Oon (Green Mechanic, Outlaw Players…), Casterman (Lastman), Delcourt (Pink Diary, Loa, Nini, Urban Rivals…), Michel Laffont (Ki & Hi) et surtout Ankama qui, avec des titres comme Dofus, Wakfu, City Hall, Radiant, Debazer ou encore Double.Me, La Brigade Temporelle et Burning Tattoo… est le seul à se positionner systématiquement, comme les Japonais, à la fois sur le papier et sur les écrans.

« La difficulté vous transforme en joyau »

Le fait est que le manga est avant tout un format, le bon vieux format de poche, au prix réduit par rapport aux BD franco-belges : moins de 7€ pour Naruto, Bleach ou One Piece...

Dans les années 1980, les labels J’ai Lu ou Le Livre de Poche avaient ouvert les voies de la grande distribution à la BD. Manara en poche, c’était plus de 100 000 exemplaires vendus. Dans les kiosques, les « petits formats » pullulaient encore. Ils ont disparu sous les coups de boutoir de la censure pour les uns, par manque de cartouches adaptées au marché pour les autres.

L’éditeur de poche J’ai Lu avait écrasé en son temps la concurrence du Livre de Poche et de Presse Pocket en calquant, dans les années 1990, sa programmation éditoriale sur les séries japonaises qui passaient à la TV, aussitôt imité par Glénat, Kana, Pika et les autres, suivis par les Japonais eux-mêmes (Kazé). Nous n’allons pas vous refaire toute l’histoire. Et puis les premiers « Global Mangas » sont apparus au tournant des années 2000.

Croyez-vous que face à cette nouvelle donne, les Japonais s’étaient sentis menacés  ? Que nenni. Le «  Global Manga  »  ? Ils étaient pour  ! Souvenons-vous que le gouvernement japonais lui-même avait lancé en mai 2007 un «  Prix International des Mangas  » remporté par un dessinateur chevronné, le Hongkongais Lee Chi Ching qui avait été retenu pour son ouvrage L’Art de la Guerre, (scénario de Li Weimin, aux Éditions du Temps - Coll. Toki), une saga historique et biographique du stratège Sun Zi au temps de la dynastie Zhou. Un Français a même été désigné parmi les 19 mangas nominés officiellement dans une sélection de quelque 146 œuvres provenant de 26 pays. Il s’agissait de Kevin Hérault, pour HK 1.1  : Avalon (scénario de Jean-David Morvan) publié chez Glénat.

Pourquoi cette stratégie de la part des Japonais  ? Ils savent, en bons industriels, que le protectionnisme ne mène à rien. En favorisant l’appropriation des mangas dans le monde par des auteurs autochtones, ils pérennisent une norme dans laquelle ils ont déjà fait preuve d’excellence. Ils donnent par ailleurs à leur catalogue de classiques un second souffle. Enfin, ils permettent à leurs auteurs contemporains de se confronter à de nouveaux défis créatifs. «  kan-nan nanji o tama ni su   » (la difficulté vous transforme en joyau) dit un dicton japonais.

Une génération de créateurs « globaux »

Nous avons rencontré deux exemples récents de jeunes auteurs « globaux » : Hachin, l’auteur (scénario et dessins) de SkilledFast, un manga en trois tomes publiés chez H2T et Oto-San, dessinateur de Double.Me, dont les cinq tomes sont publiés chez Ankama.

Hachin est né en 1995. Natif de Madagascar, il habite dans l’Aveyron à Saint-Affrique. Il est l’auteur de SkilledFast, un manga d’anticipation qui nous mène en 2097 où les humains, voués au transhumanisme, sont désormais « augmentés » par des SkilledFasts, des implants situés dans la nuque qui boostent l’intelligence et les aptitudes physiques. L’histoire commence sur une série de meurtres ritualisés où les victimes ont le SkilledFast arraché. Au pilotage de l’enquête, Eva Steins, le commandant de la police de Central City et Roman Kirkegaard, un ancien policier reconverti en détective privé, aux motivations un peu troubles.

Des mangas « Made in France » : Rencontres avec Hachin et Oto-San [PODCAST]
Hachin en juin 2021 au Festival « station bulle…néaire de Dieppe

Le dessin est classique, « otomesque » pourrait-on dire et correspond à ce qu’attendent les lecteurs de mangas. Le thriller est bien raconté et digne des standards du genre.

Yann, alias Oto-San est de la même génération, sevrée à la Japanimation et à la lecture de Dragon Ball, Hunter x Hunter et Shaman King. Autodidacte (il a fait des études de comptabilité) ; il rencontre en 2016 le scénariste David Boriau alias Miki Makasu, à l’origine auteur de BD franco-belges (Holowatch, Obscurcia, Métanoïde…), qui lui concocte Double.Me.

Oto-San en juin 2021 au Festival « station bulle…néaire de Dieppe

Là encore, l’Intelligence Artificielle est de la partie. Voici le pitch de l’éditeur : « Aiko et sa meilleure amie Eri passent tout leur temps à tchater sur le réseau social Double.Me. Elles parlent de tout, mais surtout de Dosan, un beau lycéen dont les deux amies sont amoureuses. Hélas, Eri meurt. Aiko, profondément touchée par la disparition de son amie, voit la nouvelle application de Double.Me s’activer : une I.A imite Eri. Aiko se laisse alors emporter par ses dialogues virtuels, mais jusqu’à quel point... ? »

Nous avons rencontré ces deux auteurs, ils nous racontent leur parcours sur un Podcast que vous pouvez écouter ici ou sur d’autres plateformes. Pour eux, le manga est un format de bande dessinée comme les autres.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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9 Messages :
  • Bonjour,
    Depuis plus de 15 ans, on évoque régulièrement une saturation du marché européen de la BD, et la réalité en librairie le confirme. Dans ce contexte votre article est surprenant.
    Qu’une culture étrangère apporte une nuance à la nôtre est stimulant, par contre, qu’elle la remplace est culturellement inacceptable.
    De toute évidence, nos fiers "capitaines d’industries éditoriales" n’ont pas su négocier un "commerce culturel équitable", notre bande dessinée n’existe pas au pays des mangas. Après avoir organisés la surproduction et appauvris un métier, aujourd’hui ils organisent un remplacement de personnel et installent de nouvelles habitudes de consommation pour cerveaux disponibles, entre un slurp de coca et un relent de mal bouffe.

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    • Répondu le 19 juillet à  15:06 :

      Je ne trouve pas que cet article soit surprenant. Je trouve plutôt qu’il reflète une réalité.

      Si les français et les belges n’ont pas su créer de nouveaux personnages et univers exportables, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux. La nature à horreur du vide et une génération veut toujours se démarquer de la précédente.
      Si dans les années 50 à 70, les hebdomadaires étaient les centres d’intérêt de la jeunesse, la télévision les a petit à petit remplacés.
      L’animation TV a donc influencé la bande dessinée de la fin des années 70 à maintenant.
      À partir de la fin des années 70, les dessins animés japonais achetés trois francs six sous (Goldorak, Candy…) ont envahi les écrans TV et influencés les goûts des enfants et parmi eux, les goûts des futurs auteurs de bandes dessinées. Le phénomène a continué et continue encore.
      Dans les années 80, l’animation française avait un sérieux retard sur l’animation américaine et japonaise. En qualité et en quantité. Depuis, des tas de maisons de production et de studios se sont montés. Ce qui est semé depuis plusieurs années finira par porter ses fruits mais on n’y est pas.
      On est à l’ère du transmédia et peu importe le papier ou l’écran. Ce sont les personnages et les univers qui sont centraux. Les auteurs présentés dans cet article sont représentatifs de leur génération. Ils ont été nourris par l’anime nippone et ses mangas parce qu’elle représentait quelque chose d’exotique, d’original, une alternative à ce que l’esthétique et le discours franco-belge proposait. Quand ces auteurs étaient enfants, la bande-dessinée franco-belge s’adressait-elle à eux ? Les éditeurs n’ont pas créé un précédent, ils se sont contentés de suivre un mouvement initié par l’audiovisuel faute d’alternative.

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  • Des mangas « Made in France » : Rencontres avec Hachin et Oto-San [PODCAST]
    19 juillet 12:10, par le FB est mort. Vive le manga !!!

    ha ! c’est déjà demain.

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    • Répondu par Milles Sabords le 19 juillet à  15:25 :

      Je trouve le travail de ces deux jeunes auteurs très réussis en matière de manga, et pourquoi pas, après tout, utiliser nos talents pour en produire plutôt que d’en importer en masse. Ce qui serait encore plus formidable, c’est que ces deux titres puissent s’implanter sur le marché asiatique. Là où mon propos rejoins celui de Sir Francis, c’est dans le manque d’envergure de nos éditeurs à conquérir avec notre production, les marchés étrangers. Je ne parle pas des licences Astérix, Tintin, Thorgal, Winch, Persépolis, ou XIII, déjà bien en place, mais plutôt de tout le foisonnement créatif de séries moins connues qui ne dépassent pas le périmètre des pays francophones. Ici, on hurle au protectionnisme lorsque l’on parle de réguler le marché, voir, d’instituer des quotas d’importation, ailleurs, on a beaucoup moins de scrupules sur ces questions.

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      • Répondu par fini de rire le 19 juillet à  16:50 :

        Si j’ai bien entendu le manga c’est 40 % du marché en France Whaou !!
        Astérix, Tintin, Thorgal, Winch, Persépolis, ou XIII dites vous
        ha ouais, coooll les années 80 début 90 face à l’attaque des titans MDR
        Du protectionnisme ? voyez vous ça, pour protéger quoi : Astérix, Tintin, Thorgal, Winch, Persépolis, ou XIII ? Vous voulez faire la même chose avec le cinéma ?
        Quant au japon, je crois qu’ils ont tout ce qu’il faut surtout quand Weekly Shonen Jump tire à 1 million 600 000 exemplaires pour un mois.
        Mais bien sûr, il y a spirou et ses 60 000 exemplaires :
        ReMDR

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        • Répondu par Milles Sabords le 19 juillet à  19:43 :

          Je dis juste que les marchés à l’étranger sont beaucoup plus protectionnistes que le nôtre, que l’Asie et l’Amérique n’accepte notre production qu’au compte-goutte, en ne citant que quelques exemples, je dis bien "quelques exemples", de nos titres qui s’exportent. Pour le reste de notre production (80%, voir plus) il n’y a aucune perspective d’une traduction à l’étranger, puisque nos éditeurs ne veulent pas investir tant qu’un auteur ne fait pas déjà 50.000 ventes ici. Contrairement à vos éclats de rire, le foisonnement de notre BD attire et influence, même au Japon et aux States. L’illustration Européenne et reconnue dans le monde entier et les diplômés des Gobelins sont vite recruté à l’étranger, pour ne citer qu’une école (toujours un exemple, hein, "fini de rire", vous me suivez ?) et Moebius est considéré comme un dieu ! Vous comparez Spirou et Weekley Shonen, vous comparez deux visions de sociétés diamétralement opposés sur le traitement de l’image. Là est le piège, on ne calque pas la marche d’un pays sur celle d’un autre, par contre, des échanges plus équilibrés entre pays, apporteraient beaucoup à tout le monde. Les Japonais sont fans de nos groupes de Rock, de nos produits de luxe, de notre patrimoine historique (je ne cite que 3 exemples, pas 50, juste 3 pour pas être trop long, vous me suivez toujours "fini de rire" ?), alors pourquoi la BD Européenne est le parent pauvre de cette mondialisation ? Sûrement par péché d’orgeuil de nos éditeurs qui n’ont pas su prendre le train en marche de cette... de cette ?... mondialisation, voyons ! Faut suivre un peu "fini de rire" !

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        • Répondu le 19 juillet à  20:18 :

          Ce n’est pas la première fois que la BD doit faire face à une forte concurrence étrangère. Après tout, pour nous belges, les français sont des étrangers.

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        • Répondu par kyle william le 19 juillet à  20:30 :

          Que des auteurs européens soient influencés par le manga ne me choque pas. J’appartiens à une génération qui a été fortement influencée par les comics. Nous avons ensuite trouvé notre place et certains même d’entre nous ont eu l’occasion de publier aux États Unis, même si pour les américains, nous gardions quelque chose d’européen. Il en sera peut-être de même pour ces jeunes auteurs. En tout cas ils ont beaucoup plus intégré les codes du manga que les auteurs de Last Man, qui proposaient une synthèse assez audacieuse des deux univers, ce qui explique d’ailleurs que leur série n’ait été le carton absolu espéré. Trop manga pour les uns, pas assez pour les autres. C’était pourtant pas mal.

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          • Répondu par sir Francis le 20 juillet à  09:29 :

            Les modes changent mais pas le système de rémunération de l’édition, les "jeunes Mangaka européens" seront "essorés" comme des générations de dessinateurs avant eux. Les possédants de l’édition embauchent et débauchent sans aucune contrainte. Lorsque l’un ou l’autre mankaga de Quimper ou Vesoul aura produit 30 planchettes par mois pendant un certain temps, son maître n’acceptera pas une baisse de régime ou une remise en question artistique. Dés lors, un autre ramier sera sélectionné dans la salle d’attente pour fournir le produit. Savez-vous que les mangaka envient la qualité du travail des dessinateurs européens ? C’est avoué dans pas mal d’articles, cela devrait nous faire réfléchir, au lieu de rêver d’industrie et de vilains petits livres noirs et blancs imprimés sur papier gris... Dans ces conditions le dernier défi pour les argentiers de l’édition, serait d’inventer un robot dessinateur scénariste.

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