Disparition de Shigeru Mizuki, le virtuose du folklore japonais et de ses yôkaï

1er décembre 2015 0 commentaire
  • On vient d'apprendre le décès ce 30 novembre du mangaka Shigeru Mizuki à l’âge de 93 ans. Cette figure emblématique du manga pour adultes s'était spécialisé dans les histoires de monstres et de fantômes japonais, avec des créatures telles que yôkaï, tengu et kappa. Il était également reconnu pour ses récits portant sur la Seconde Guerre mondiale.

Disparition de Shigeru Mizuki, le virtuose du folklore japonais et de ses yôkaïNé le 8 mars 1922 à Sakai-minato dans une petite ville côtière du sud-ouest du Japon, l’enfant curieux qu’était Shigeru Mizuki y a connu une enfance libre et heureuse, une période faste dont il s’est inspirée à de nombreuses reprises dans ses mangas. Très tôt, ce gaucher a montré des aptitudes étonnantes pour le dessin, talent encouragé sans réserve par ses parents. Mais il a à peine vingt ans lorsque la guerre vient interrompre ses espoirs de carrière. Il est enrôlé dans l’armée impériale japonaise et est envoyé dans la jungle de Nouvelle-Guinée, où il a vécu un véritable cauchemar : il a contracté rapidement la malaria, a assisté à la mort de la plupart de ses camarades et a perdu le bras gauche dans un bombardement...

Détenu à Rabaul à la fin de la guerre, il s’est lié d’amitié avec les membres d’une tribu locale, amitié qui l’a sauvé de la famine, de la maladie et de la folie. La tribu Tolai lui a offert une terre, un domicile et la citoyenneté grâce au mariage. Mizuki a reconnu qu’il se considérait comme un « planqué ». Il s’est senti honteux lorsqu’un docteur militaire l’a incité à retourner au Japon pour voir ses parents, ce qu’il a fait à contrecœur. Il a surmonté le traumatisme de la guerre et a appris à dessiner du bras droit pour devenir auteur de manga dans les années 1950. En 1957, il publiait son premier manga Rocketman.

Le folklore des monstres

On retrouve deux courants majeurs dans l’œuvre de Mizuki. Issu de son enfance, son attrait pour les monstres l’a conduit à réaliser beaucoup de livres à ce sujet, jusqu’à être considéré comme un expert en la matière. Son manga le plus célèbre en ce domaine est Kitaro le repoussant, qui a été adapté en animé, en film et en jeu vidéo, et dont le personnage principal est un chasseur de yōkai. C’est dans un autre album que Mizuki a raconté son initiation à ce monde imaginaire et traditionnel japonais durant son enfance par une vieille dame et amie de sa famille : NonNonBâ, un album majeur dans sa carrière.

NonNonBâ, par Shigeru Mizuki
(c) Cornélius

Voici ce qu’en écrivait Arnaud Claes : « Shigeru Mizuki […] mêle chronique familiale, récit d’initiation et incursions dans le merveilleux, par l’intervention récurrente de yôkaï, ces petits êtres comparables aux lutins, qui prennent mille formes, mille attributs, mille fonctions diverses dans la tradition populaire japonaise. C’est avant tout à une réflexion sur la vie, à travers l’apprentissage qu’en fait le jeune héros Shigeru (l’album est largement autobiographique), que nous convie l’auteur. On y apprend ainsi des parents : le père, inoubliable farfelu, intellectuel philosophe et un brin mythomane qui, d’employé de banque dilettante, se mue un beau jour en gérant de cinéma pour répandre la culture dans sa petite province… La mère aussi, fière de ses origines familiales prestigieuses et inquiète du caractère fantaisiste de son époux, mais qui, par amour, finit toujours par le suivre dans ses choix. »

« La principale source d’enseignement pour Shigeru reste cependant NonNonBâ, une vieille femme très pieuse, qui survit en louant ses services comme femme de ménage ou garde-malade. Intarissable sur le sujet des yôkaï – il y en a partout, à chaque épisode de la vie, des bienveillants, des plus dangereux, et la vieille femme connaît les « trucs » pour s’en protéger –, elle raconte des histoires qui fascinent un petit garçon avide de mondes imaginaires et qui passe beaucoup de temps à dessiner entre deux bagarres avec ses copains. »

NonNonBâ, par Sigeru Mizuki
(c) Cornélius

« La morale de NonNonBâ, que l’on pourrait qualifier de fataliste, peut aussi être vue comme respectueuse des équilibres de la vie, des réalités visibles comme invisibles. De même, le père de Shigeru lui transmet une vision de l’existence à la fois détachée et épicurienne. L’un et l’autre l’aideront à surmonter ces douleurs qui « font grandir le cœur ». Sans s’en apercevoir, Shigeru aura mûri, et le lecteur avec. »

C’est d’ailleurs pour cet accent particulier que le jury du Festival International d’Angoulême a attribué son Fauve d’or à NonNonBâ en janvier 2007 : « une réflexion sur la vie qui fait mûrir le lecteur. ». Contrairement à la reconnaissance de Mizuki dans son propre pays, il a en effet fallu attendre cinquante ans pour ce maître soit enfin publié en France, et c’est Cornelius qui s’honore de cette « découverte ». Mizuki leur reste d’ailleurs fidèle, car outre onze volumes de Kitaro, l’éditeur français a publié Mon Copain le Kappa en trois volumes, et huit autres albums dont l’autobiographie en trois tomes de la Vie de Mizuki, une série qui permet aux amateurs de mieux comprendre la destinée de ce mangaka hors du commun.

Jean-Louis Gauthey, éditeur de NonNonBâ (Cornelius), portant la photo de Mizuki, absent. A l’avant-plan, le trophée de la cérémonie, le Fauve d’Angoulême.
Photo : D. Pasamonik.

Les seuls livres en français qui sont parus en dehors de Cornelius sont les deux Dictionnaire des Yôkaï, publiés par Pika. Notre rédacteur-en-chef adjoint, Aurélien Pigeat, nous les décrivait avec emphase :

« [Shigeru Mizuki est une] figure majeure de l’histoire du manga, directement associé au courant du Gekiga, orientation adulte, mature, du manga, ayant participé aux début de la revue Garo au début des années 1960. [Son] œuvre fait la part belle aux yôkaï et témoigne de l’affection du mangaka pour ces créatures. [En particulier, ce "Dictionnaire des Yôkaï", […] est une encyclopédie ordonnée, et surtout illustrée, du bestiaire fantastique japonais. Si la lecture du manga rend familier nombre de ces créatures, certaines nous sont pourtant totalement inconnues et c’est là que cet ouvrage se révèle drôle, surprenant et particulièrement intéressant. »

NonNonBâ

« Au total, 500 yôkaï réunis dans cette anthologie du surnaturel japonais ! Le fruit d’années de notes et de recherches de la part de Shigeru Mizuki, véritable passionné de ces êtres imaginaires, profondément ancrés dans la culture populaire du Japon et de ses régions. Un amour qui se ressent particulièrement à travers les splendides illustrations qui accompagnent les textes, renseignés et amusants, qui présentent ces monstres. »

Exposition Shigeru Mizuki au FIBD d’Angoulême 2009
Photo © Thomas Berthelon

L’horreur vécue lors de la Seconde Guerre mondiale

La grande force de l’œuvre de Mizuki découle de sa propre vie, et de son vécu du combat dans lequel il a puisé les éléments qu’il a décrits dans divers récits traitant de la Seconde Guerre mondiale. Tentant de comprendre la nature humaine, il a ainsi détaillé les atrocités commises par l’armée japonaise pendant son incursion en Chine et en Corée. Il a également réalisé une autobiographie sur sa période de cantonnement sur l’île de Nouvelle Bretagne, intitulée Opération Mort. C’est avec ce récit poignant que Mizuki fut d’ailleurs une seconde fois récompensé au Festival International d’Angoulême en 2009, en recevant le Fauve du patrimoine.

Un de ses récits les plus édifiants demeure sa biographie d’Adolf Hitler. Obnubilé par le besoin de comprendre ce qui a poussé un homme à faire sombrer le monde dans la folie, Mizuki a réalisé la première bande dessinée sur le sujet. Didactique, mais également sans concession pour le dictateur, le récit décrit des événements marquants d’Hitler, pour mieux démystifier l’horreur. Son propos, sa pertinence et sa qualité en font encore aujourd’hui un ouvrage de référence sur le sujet.

Une double page d’"Hitler", à lire dans le sens asiatique

Paradoxalement, au regard de l’importance de son œuvre, et sa carrière prestigieuse qui ont fait de lui l’un des plus grands raconteurs d’histoires de son pays, Mizuki fut découvert tardivement par la France. Mizuki n’a eu de cesse d’explorer les univers qui se cachent derrière notre monde pour mieux révéler sa profonde compréhension de l’âme humaine. Sa disparition ne peut qu’encourager les lecteurs à découvrir ses récits majeurs, à commencer par La Vie de Mizuki, NonNonbâ et Hitler.

Jean-Louis Gauthey (béquilles) recevant l’Essentiel patrimoine de Mizuki , "Opération Mort" (Ed. Cornélius)
Angoulême 2009. Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

A propos de Shigeru Mizuki, lire :
- Dictionnaire des Yôkai - Par Shigeru Mizuki - Pika Edition
- NonNonBâ (Cornélius) et son prix au festival d’Angoulême 2007
- Angoulême 2009 : la revue des expos et le Fauve du Patrimoine pour Opération Mort.

Photo en médaillon : DR.

  Un commentaire ?