Dix de der - par Comès - Editions Casterman

17 octobre 2006 0
  • Après une absence de six ans, Comès nous revient avec un livre jubilatoire dans lequel il met en scène un petit théâtre de l'absurde sur fonds de Bataille des Ardennes.

Hiver 1944, Ardennes belges, les Allemands lancent une dernière offensive, un baroud désespéré et sanglant avant une défaite programmée. Face à eux, des Américains, ignorant pour la plupart de la réalité du terrain. Parmi ceux-ci, Comès nous invite à suivre, quelques jours autour de Noël, le destin d’un jeune soldat US surnommé le bleu. Avec sa compagnie, il est chargé de stopper l’avancée nazie. Il a pris position dans un trou d’obus au pieds d’un calvaire et attend. C’est alors que surgissent trois fantômes : un soldat allemand de la Première Guerre mondiale dont il ne distingue que l’uniforme, un combattant français issu de la même période personnalisé par un crâne, et un instituteur qui parle par la bouche du Christ sur le calvaire. Ces trois compères attendent désespérement un quatrième acolyte pour jouer à la belote !

Comme a son habitude, Comès introduit le fantastique dans un environnement très réaliste. Ici, il utilise le contexte violent de la fin de la Seconde Guerre mondiale pour dénoncer les atrocités et les absurdités du conflit et disserter sur la mort et la religion ; des thématiques chères à l’auteur. Pour ce faire, il met en scène une série de personnages issus du fantastique. Outre les fantômes précités, on croise deux enfants tués dans le bombardement de leur village, ainsi qu’un bestiaire pour le moins philosophe : un couple de corbeaux catholiques et un chat tigré qui semble échappé des albums précédents de l’auteur. Ce dernier anime tous ces rôles avec force jubilation et humour malgré la gravité du sujet.

Dans ce volume, peu d’action mais de nombreuses saynètes entre ces personnages improbables sur un ton proche de la farce macabre chère à Michel De Ghelderode. Comès reste incontestablement un maître du fantastique belge à l’égal de Jean Ray ou Thomas Owen. Il propose une réflexion intelligente, de livre en livre, sur la condition humaine, l’absurdité de la guerre ,le désarroi de l’homme face à la mort et l’inutilité de la religion.

Comès reste bien sûr un esthète du noir et blanc et, toujours en recherche, maîtrise sa technique graphique avec de plus en plus de rigueur. Il suffit, pour s’en convaincre, de revisualiser les scènes comparables de Silence avec les planches enneigées de cet album. De moins en moins d’effets de style pour mener à un traitement épuré digne de Munoz ou Pratt.

Un superbe album, drôle et cruel, inventif et tragique où l’on prend un infini plaisir à réentendre la voix d’un auteur qui nous manquait cruellement !

(par Erik Kempinaire)

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