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Élise et les nouveaux partisans : un album au poing levé

  • C’est une énorme surprise : le nouvel album de Tardi n’est pas publié par Casterman mais par Delcourt. Avec un livre « révolutionnaire » au sens qu’il constitue une sorte de confession-bilan du parcours politique de Dominique Grange, la scénariste de l’album, de sa jeunesse à Lyon à son arrivée à Paris en 1958 et sa rencontre avec son compagnon Jacques Tardi, dessinateur de cet album. Un portrait autobiographique d’une jeune militante Communiste Révolutionnaire qui a gardé jusqu’à aujourd’hui, alors qu’elle va sur ses 82 ans, toute la verve et l’engagement de sa jeunesse. Un ouvrage marquant.

Tardi chez Delcourt ? C’est un transfert qui a eu lieu grâce à « un alignement de planètes exceptionnel  » nous dit un des éditeurs de la maison. « Je suis très ému, déclare Guy Delcourt au moment de la soirée de lancement. Tardi, c’est quelqu’un que je n’aurais jamais imaginé de publier un jour . »

Élise et les nouveaux partisans : un album au poing levé
En publiant l’autobiographie de Dominique Grange, Guy Delcourt réussit un joli coup éditorial.

Effectivement, comme on dit en politique, c’est une belle prise pour l’éditeur parisien. Et de la politique, on parle en effet ici. Fille de résistant déporté par les nazis, Dominique Grange a très tôt un engagement politique radical. Sous les premières années du Gaullisme, « une régime fasciste » selon elle, elle est de toutes les causes « gauchistes » du moment, embrassant le Communisme Révolutionnaire, tendance Mao, avant de se diriger vers une radicalité libertaire.

Impliquée dans une cellule terroriste, recherchée par la police, elle vit de plusieurs années dans la clandestinité puis se rapproche de la bande de Charlie Hebdo grâce à laquelle elle rencontre Jacques Tardi qui devient son compagnon.

Dominique Grange chante : "Patrons, regardez-nous, c’est la guerre qui commence ! - Nous sommes les nouveaux partisans..."
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Sous le crayon de Tardi, c’est 60 ans de militantisme qui s’animent, vus de l’intérieur. Guy Delcourt s’enthousiasme de cette « capacité de la bande dessinée de faire revivre cette époque. »

Pour Dominique Grange, il y a cet enjeu : laisser une trace de ces combats de cette gauche désespérée, un peu fourbue aujourd’hui, que l’esprit de l’époque voudrait jeter avec l’eau du bain. « Avoir vu Jacques donner vie dans cette BD à tous nos amis, mais aussi à tous nos ennemis pour qu’ils sachent bien qu’on est toujours là, c’est fantastique » déclare Dominique Grange. De fait, on reconnaît quelques visages de cette BD : les musiciens de son groupe et quelques clandestins des Brigades Rouges en exil à Paris, dont la tête est encore aujourd’hui réclamée par Rome.

« De cette coopération avec Tardi, poursuit Dominique Grange, -il ne faut pas prononcer le mot de « collaboration » dans ce pays - est sorti ce livre qui est l’histoire d’une vie. On a pas mal discuté et on s’est disputé aussi de temps en temps quand Jacques n’était pas trop d’accord sur l’approche, ou lorsque j’étais trop bavarde et que je ne laissais pas assez de place à l’image. Il me disait : « - Écris un bouquin si tu veux tous les détails. Sinon, laisse-moi dessiner  ! »

L’ouvrage ne fait pas l’impasse sur les positions de la militante pour la cause algérienne et généralement anticolonialiste, pour le peuple palestinien, contre la dictature en Amérique du Sud. Avec persistance jusqu’à aujourd’hui, non sans tristesse : « J’ai vu apparaître des situations parfois avec douleur, car il y a eu des choses tristes, des morts, des camarades qui ont disparu, qui ont été cabossés par la vie, se sont suicidés, se sont drogués… Je ne les oublie pas ces camarades, ainsi que Georges Ibrahim Abdallah qui entame sa 38e année de prison alors qu’il est libérable depuis 22 ans, […] gardé en otage dans les prisons françaises. » Ce livre lui est dédié.

Son avatar à Dominique, c’est Élise, le pseudo qu’elle portait lorsqu’elle était une jeune chanteuse à textes remarquée par Guy Béart. Elle adorne le titre de l’album, associée aux "Partisans", allusion aux résistants communistes de le Deuxième Guerre mondiale et à l’une de ses chansons les plus connues.

Tardi, depuis toujours à ses côtés dans ces combats, commente, modeste : «  Moi j’interviens au niveau technique, de façon secondaire pour représenter tout cela de façon crédible, pour faire vivre ces personnages, ces situations en me basant sur une documentation, sur un ressenti, sur de longues conversations avec Dominique. […] Mon axe était d’essayer d’équilibrer ce qui se passait dans la tête d’Élise et l’image, sans tomber dans la caricature ou l’image d’Épinal, appuyé sur de la documentation qui constitue l’ordinaire du dessinateur. »

Cela donne une nouvelle œuvre majeure pour un artiste singulier dont le dessin aura gravé dans nos mémoires, de la « Grande Guerre » aux derniers soubresauts de Mai 68, les drames du XXe siècle,. Des images fortes, inoubliables. Une trace des combats passés aux préoccupations toujours présentes.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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6 Messages :
  • Vous êtes étonnant de naïveté. Renseignez-vous un peu plus avant d’être étonné que cet album soit édité chez Delcourt. Vous ne connaissez pas les coulisses de la petite histoire d’égo et de gros sous derrière ce changement d’éditeur ? Vous me décevez. Les apparences sont souvent trompeuses, cette histoire ne déroge pas à la règle, malheureusement.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 11 novembre à  09:22 :

      Pour avoir vu, de mes yeux vus, Guy Delcourt fredonner "Les Nouveaux Partisans", je n’ai plus aucun doute sur ses convictions prolétaires.

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      • Répondu par Patrick le 11 novembre à  11:44 :

        Bonjour M.Pasamonik

        Avant tout merci pour votre article.
        Effectivement il serait intéressant de comprendre/analyser ce changement d’éditeur : à mon avis (mais ce n’est que le mien) l’argent ne doit pas être la raison principale.
        Et à propos des convictions de M.Delcourt je trouve que vous y aller un peu fort sachant qu’il ne paye pas ses auteurs mieux que d’autres éditeurs équivalents (et j’imagine que c’est la même chose pour ses autres salariés)

        Cordialement
        Et longue vie à Actuabd

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        • Répondu le 11 novembre à  13:19 :

          Je pense que monsieur Pasamonik était ironique à propos des convictions de monsieur Delcourt.

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          • Répondu par Patrick le 11 novembre à  19:34 :

            Au temps pour moi, l’ironie m’avait échappée 🤗

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      • Répondu par sylvain le 11 novembre à  12:06 :

        Merci pour cette réponse admirable, cher Didier. Qu’il est bon de rire !

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