En attendant Corto

  • Un des événements de la rentrée BD de l'automne sera certainement la publication de la nouvelle aventure de "Corto Maltese". Afin de préparer le terrain à cette nouveauté, Casterman multiplie les sorties : fin de la nouvelle version standardisée des "Scorpions du Désert", lancement d’une nouvelle édition couleur de "Corto", mais également publications de fac-similés des grands albums carrés.

Pendant des années, éditeurs et ayants droits d’Hugo Pratt ont envisagé une reprise du célèbre marin vénitien. Après bien des bruits et des rumeurs (les noms de Manara ou de Marini avaient été évoqués), on sait aujourd’hui que les repreneurs officiels sont finalement les Espagnols Juan Diaz Canales, scénariste, réputé notamment pour la série Blacksad, et Ruben Pellejero, l’élégant dessinateur de Dieter Lumpen, du Silence de Malka ou de Loup de Pluie.

Anticipant une rentrée encombrée, Casterman a choisi de préparer cette arrivée à la hauteur de l’événement : une dizaine d’albums d’Hugo Pratt vont donc entourer la publication de cette nouveauté, afin que le marin ne se noie pas entre Astérix, Titeuf, le Chat du Rabbin et les autres nouveautés attendues au même moment.

En attendant CortoLa fin des "Scorpions"

Entamée en 2013, la réédition des Scorpions du Désert livre actuellement son cinquième et dernier album : Brise de Mer. Ces cinq albums suivent le parcours du lieutenant Koïnsky, un Polonais qui a intégré une section spéciale britannique du Long Range Desert Group menant des reconnaissances sur les fronts d’Afrique. Rappelons que les premières éditions originales de ces titres avaient été publiées de façon assez hétéroclite sous la forme d’albums tantôt brochés, tantôt cartonnés, avec ou sans introduction, en couleurs ou en noir et blanc, dotés d’une pagination tantôt assez épaisse, tantôt assez succinte...

Dès 1989, une nouvelle mouture voit le jour, plus homogène et en couleurs. Les couleurs, parlons-en... Celles-ci, pourtant dues à Patricia Zanotti la coloriste en titre d’Hugo pratt, était cependant peu heureuses. Le lettrage restait artisanal, conforme à l’original, avec des bulles parfois bancales.

En 2009, une grosse intégrale brochée en noir et blanc était heureusement venu offrir une version équilibrée de l’ensemble. Il était effectivement nécessaire de rendre cette série abordable au plus grand nombre, car elle recèle toutes les qualités des récits d’Hugo Pratt : au cœur de la Seconde Guerre mondiale dans le Nord de l’Afrique, soldats et gradés de toutes les nations se rencontraient, se mélangeaient, s’affrontaient. Violente ou romantique, l’atmosphère générale de ces récits ne cessait de varier, non sans proposer une vision de l’aventure inédite, profondément humaine, spécifique à Pratt. N’oublions pas qu’il fut lui-même enrôlé par son père en Abyssinie, au service de l’armée fasciste italienne, pour combattre les indépendantistes, avant d’échouer dans un camp de prisonniers en 1942, gardé par les Britanniques à qui il achetait des comics. Il avait alors 14 ans.

Les introductions des albums contiennent égaelement quelques aquarelles

Cette nouvelle édition de 2013-2015 vient définitivement remettre de l’ordre dans cette œuvre majeure : traduction identique à celle de l’intégrale de 2009, nouvelles couleurs de Patricia Zanotti, et nouvelles courtes introductions agrémentées de quelques aquarelles. L’imposant Brise de Mer qui vient clôturer cette édition prend d’ailleurs toute sa force dans ce format un peu plus réduit que dans l’édition précédente. Le graphisme de Pratt dans ses dernières années convient bien à la présentation actuelle. Et si on regrette la disparition de bien des aquarelles ainsi que des textes et cartes explicatifs présents dans les versions antérieures, on comprend qu’il fallait une version moins pointue, plus resserrée et davantage accessible au grand public.

Pratt a réalisé cette saga sur plusieurs dizaines d’années, ce qui explique le manque d’homogénéité des formats des premières éditions. Le lecteur ne doit donc pas se laisser rebuter par l’évolution de son trait. Même le récit se construit dans la durée, il peut commencer sa lecture par l’album qu’il préfère, et se laisser tenter ensuite par les autres volumes s’il a été séduit.

Deux petits regrets cependant pour les puristes : on aurait aimé qu’un album hors-série reprennent les récits parus en 1993 dans Koinsky raconte… deux ou trois choses que je sais d’eux, particulièrement les deux récits qui n’ont pas été repris dans le recueil WWII – Histoires de Guerre.

De plus, alors que l’attention se focalise sur la reprise des aventures de Corto Maltese, l’éditeur ne prend pas en compte l’édition des deux autres aventures des Scorpions du Désert réalisées par Wazem, Camuncoli & Casali. On n’en voit pas la raison.

Des fac-similés très attendus

Digérant sans doute assez mal que La Cong ait publié l’album FanFulla chez Rue de Sèvres, Benoît Mouchart, le nouveau directeur éditorial de Casterman s’est appuyé avec force concernant le lien historique privilégié qui lie l’éditeur et les ayants-droits d’Hugo Pratt : « Corto Maltese est l’une des icônes les plus célèbres de la bande dessinée, mais, paradoxalement, la série n’a pas encore été lue et diffusée à la hauteur de cette notoriété disait-il. Une part importante du public connait le personnage pour l’avoir vu sur un poster sans avoir jamais lu ses aventures. Les premiers albums de Tintin comprenaient une centaine de pages, et ce n’est que suite à leur refonte d’après-guerre que la série a développé son homogénéité actuelle, ce qui a fortement contribué à sa diffusion. Le même effort de standardisation a été réalisé récemment sur Corto Maltese, mais nous voudrions également revenir vers les maquettes d’origine, en particulier pour les albums mythiques. Je pense entre autres aux éditions carrées, qui méritaient d’être republiés à l’identique tout comme nous avons pu le faire avec les fac-similés de Tintin. »

Chose promise, chose due : le premier de ces fac-similés est paru il y a quelques semaines, le superbe Corto Maltese en Sibérie. Entre 1980 et 1985, Casterman publia en effet cinq aventures de Corto en grand format carré (sur trois bandes), agrémentées de luxueuses introductions comprenant de superbes aquarelles d’Hugo Pratt. Un dernier album de cette série parut en 1988, en proposant une version remaniée de L’Île au trésor. Par définition, ce fac-similé reprend donc tous les détails de l’album original, mais il est également accompagné d’un petit dossier volant de neuf pages (carrées bien entendu), réalisé par Dominique Petitfaux. Publiés à un petit tirage et jamais réédités, ces albums sont furieusement collectionnés, leur prix dépassant facilement plusieurs centaines d’euros. Ces nouvelles éditions en fac-similés permettent donc au lecteur novice d’aborder cette facette passionnante de Pratt, même si le contenu des aventures demeure identique.

Il faut rappeler le contexte exceptionnel de cette aventure sibérienne du ténébreux marin : 1919, Hong-Kong est truffée d’aventuriers au long cours et de sociétés secrètes. L’une d’elles, Les Lanternes Rouges composées uniquement de femmes, demandent à Corto de s’emparer du train d’or de l’amiral Kolchac, qui transporte le trésor impérial du Tsar et de sa famille récemment assassinés.

En acceptant de devenir leur associé, Corto sait que, dès lors, "tout ce qui se trouve à l’Est de Moscou" sera contre lui. Sans se douter qu’il fera chemin faisant des rencontres improbables : retrouvailles avec un Raspoutine délirant, paranoïaque, ivrogne, criminel jusqu’au génie, La ravissante duchesse Séminova, sans oublier le baron von Ungerm-Sternberg, alias Ungem Khan, un guerrier fou de l’Armée blanche qui se prend pour la réincarnation de Gengis Khan, et le général Tchang, un des plus redoutables seigneurs de la guerre qui se partageaient la Chine à l’époque.

Impossible de décréter lequel des albums de Corto est meilleur que l’autre. Si chaque aventure recèle ses spécificités, Corto Maltese en Sibérie jouit d’une atmosphère exceptionnelle, mêlant aventure, romantisme ainsi qu’un incroyable écheveau de cultures et de personnages, qu’ils soient issu de l’armée ou d’une société secrète, s’affrontant sur le fil des frontières. La scène finale est sans doute la plus forte de toute la saga du marin : celle où l’on ressent que ce grand aventurier taciturne fait taire la majeure partie du temps le fracas de ses armes, pour mieux se livrer au regard du lecteur.

Un des atouts de cette version réside certainement dans le dossier d’une vingtaine de pages qui introduit l’aventure : le texte d’Oreste Del Buono nous propose comme de juste quelques explications sur le contexte politique de l’Asie de 1919 (comme le faisaient les introductions des autres versions), mais il revient surtout sur la volonté de dessiner d’Hugo Pratt, un moment volé de 1982 qui va déboucher sur La Jeunesse de Corto.

Ce même dossier propose aussi une étude des uniformes des belligérants absente des autres versions. Mais ce sont surtout les superbes aquarelles en grand format qui attirent le regard. Avec sa manière si caractéristique, Pratt s’y exprime avec passion, sensibilité et ntensité. La (quasi)-totalité de ces aquarelles ont été reprises dans l’édition couleur en format standard publiée en 2000, mais les couleurs de cette version et leur taille en démultiplient la force de l’évocation.

Quant au récit lui-même, comme l’explique Petitfaux dans son cahier complémentaire, une de ses spécificités est la mise en couleurs originale réalisée par Anne Frognier, qui partageait alors la vie de Pratt pendant une dizaine d’années. Cette version quelque peu pop-art propose une palette de couleurs plus denses (voire quasiment criardes) par rapport à celle de Patrizia Zanotti actuellement publiée. Cela ne nuit pourtant pas à la lecture : elle apporte justement cette sensation de lecture de la version originale, bien en phase avec le concept du fac-similé.

Mais cette version n’est pas exempte de défaut. Dans l’idée de publier un album carré, Casterman avait à l’époque agrandi les bandes pour qu’elle développent toute leur puissance, au nombre de trois sur chaque page, à la place de quatre. Si Pratt eut effectivement l’habitude de travailler en bande (sauf exception), on peut légitimer imaginer qu’il avait composé ses pages pour qu’elles paraissent sur quatre bandes, ainsi qu’on peut le voir dans la prépublication des premiers numéros d’A suivre ou dans les albums en format standard. Ce décalage se ressent principalement dans les premières pages du récit.

Saluons néanmoins l’investissement réalisé par Casterman de mieux faire connaître ces albums réputés introuvables, sa volonté de respecter les éditions précédentes, en dépit de quelques défauts, dans une démarche purement patrimoniale. La qualité du cahier complémentaire, tant au niveau iconographique que par son contenu documentaire, est indiscutable. On s’attend à ce que cette heureuse initiative soit suivie des autres fac-similés, en ce compris L’Île au trésor, l’un des plus rares.

Une réédition au format classique

Mais Casterman ne s’arrête pas là ! L’éditeur a également décidé de republier de nouvelles éditions couleurs de toutes les aventures de Corto Maltese. Cela se fera en trois vagues de trois albums (juin, août et novembre), afin d’accompagner comme il se doit, ainsi que nous l’avons dit, la nouvelle aventure inédite réalisée par Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero. Casterman nous explique que ces albums disposeront « de nouvelles couvertures et de nouveaux logos, d’un nouveau lettrage réalisé à la main, plus respectueux du manuscrit original de Hugo Pratt. Ces albums seront également numérotés dans l’ordre de parution pour que les nouveautés puissent s’y intégrer facilement. La série complète sera donc rééditée avant la fin de l’année. Les trois premiers volumes paraîtront donc le 17 juin : T1, La Ballade de la mer salée – T2, Sous le signe du Capricorne – T3, Toujours un peu plus loin. »

Cette nouvelle édition s’inscrit dans la précédente version : couverture cartonnée, dos carré, pelliculage brillant, gardes adaptées. Comme les premiers tomes comprendront respectivement 168, 136 et 112 pages, on peut supposer que leurs introductions seront réduites à leur plus strict minimum, mais il est vrai que celles-ci ne sont pas toujours indispensables pour le grand public. En revanche, un effort a été réalisé sur le prix : par exemple le premier tome de La Ballade de la mer salée sera au prix de 20 euros au lieu de 30 pour l’édition précédente.

Benoît Mouchard multiplie donc les initiatives pour atteindre l’objectif qu’il s’était fixé précédemment : « Je maintiens que le personnage [de Corto Maltese] possède une notoriété plus grande que son lectorat : il y a donc une part importante de nouveaux lecteurs à conquérir. Nous allons travailler sur différentes pistes pour relier ce public potentiel à ces récits mythiques du 9e art. »

Ce fac-similé reprend un bon nombre des cases les plus caractéristiques de Corto Maltese

(par Charles-Louis Detournay)

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A ce propos, lire :
-  Benoit Mouchart : « La vocation de Casterman est de mettre en valeur l’œuvre de ses auteurs »
-  Les Scorpions du Désert, T5 : Quatre cailloux dans le feu, par Camuncoli & Casali – Casterman
-  Hugo Pratt et la guerre
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Fanfulla

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10 Messages :
  • En attendant Corto
    1er mai 2015 14:20, par RD

    Il faudrait surtout que Casterman réédite les versions noir et blanc de Corto Maltese avec leur couverture d’origine, tant les éditions actuelles sont laides.

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    • Répondu le 1er mai 2015 à  16:11 :

      Et à quand une édition noir et blanc des Helvétiques ?

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  • En attendant Corto
    2 mai 2015 00:56, par La plume occulte

    L’espagnol Ruben Pellejero oui c’est sûr, évidemment, ça a du sens pour reprendre Corto Maltese . Quoique un peu trop franco-belge et pas assez latin dans l’âme quand on y pense.Mais peut être est-ce voulu.

    Il y a un dessinateur italien qui semblait plus évident pour cette reprise, c’est l’immense Ivo Milazzo, avec sa philosophie du dessin sur le fil quasi jumelle de celle de Pratt, et d’autres choses encore qui donnent envie de le voir dessiner Corto.Un rendez-vous manqué en somme.

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