Juanjo Guarnido : "Le prochain Blacksad sera un diptyque"

18 novembre 2020 0 commentaire
  • À quelque chose malheur est bon. Suite au durcissement des règles sanitaires liées à l'épidémie de Covid-19 en Belgique, le CBBD a décidé de prolonger l'expo consacrée à Juanjo Guarnido (Blacksad, les Indes fourbes, Sorcelleries). Nous sommes dans l'attente du déconfinement mais vous aurez jusqu'au 21 mars 2021 pour (re)voir cette rétrospective exceptionnelle. À cette occasion, nous vous proposons l'entretien que l'auteur nous avait accordé il y a quelques semaines.
Juanjo Guarnido : "Le prochain Blacksad sera un diptyque"
Sorcelleries
Juanjo Guarnido & Teresa Valero © Dargaud

L’exposition au CBBD qui vous est consacrée nous montre vos travaux dans la BD franco-belge. Avez-vous réalisé des BD en Espagne avant de venir sur le marché francophone ?

Juanjo Guarnido : Non, pas vraiment. En Espagne, les dessinateurs de ma génération et ceux plus jeunes ont tous été confrontés au même choix : soit travailler pour le marché américain, soit travailler pour le marché francophone car ce sont les deux seuls marchés qui peuvent nourrir leur homme, notamment au niveau des droits d’auteur.

En Espagne, il n’y a pas beaucoup de perspectives pour notre profession. Ce n’est pas de la faute des éditeurs espagnols, c’est juste que le public BD est minoritaire. Le marché de la BD espagnol ne représente que 10% du marché francophone. Au niveau des droits d’auteurs, il est plus intéressant pour nous de travailler directement avec les éditeurs franco-belges que de publier nos albums en Espagne et céder ensuite les droits pour une exploitation sur le marché francophone. Pour nous, le choix est vite fait.

Nous savons que vous avez été animateur chez Disney avant de vous lancer dans la BD. Vingt ans après la publication du premier tome de Blacksad, force est de constater que votre dessin a conservé ce trait si caractéristique de la firme de Burbank. Comment l’expliquez-vous ?

Tout s’entremêle. Mes premières influences au niveau dessin viennent de Disney, des BD de Carl Barks [Dessinateur de Donald Duck et un des principaux créateurs de l’univers des canards Disney. C’est à lui que l’on doit l’invention de personnages tels que l’oncle Picsou, les Rapetou, Géo Trouvetou ou encore Miss Tick, NDLR] et des courts-métrages de Mickey, Donald et Dingo que je regardais enfant.

À l’époque, nous n’avions pas de magnétoscope ou une box permettant la programmation et l’enregistrement de programmes TV. D’ailleurs, nous n’avions même pas la télé en couleurs ! Ces dessins animés passaient dans une émission qui s’appelait “Disneyland” et il fallait être devant sa télé pour ne pas manquer leur diffusion. Disney diffusait un film par an dans les salles de cinéma et pour moi qui vivait dans un petit village, ce n’était pas toujours facile d’y avoir accès. Heureusement que les cinémas rediffusaient régulièrement les anciens films, ce qui m’a permis de découvrir des animés tels que Peter Pan.

Je me nourrissais de tout cela, ainsi que des BD espagnoles de mon enfance. Plus tard, j’ai découvert Astérix qui a été une révolution pour moi car cette série a fait exploser les schémas narratifs que je m’étais imaginés pour m’emmener vers de nouveaux territoires. Même chose pour les comics de super-héros que mes copains me refilaient. Il y a eu ma découverte des Schtroumpfs puis de Tintin, etc.

Toutes ces lectures et tous ces dessins animés m’ont donné envie de dessiner. J’ai d’abord appris par mes propres moyens. Mes ressources n’étaient pas les mêmes à quinze ans qu’à vingt ans, ni à vingt-cinq ans. J’avais trente ans lorsque j’ai dessiné le premier album de Blacksad. Lorsque je reviens sur mon parcours professionnel, il est clair que j’ai appris beaucoup de choses chez Disney, même si le matériel que j’utilisais était différent. Chez eux, je travaillais essentiellement au crayon, alors que j’étais capable d’utiliser d’autres outils. Par exemple pour Blacksad, j’ai utilisé l’encre de Chine et l’aquarelle pour la mise en couleur.

Mais Disney n’a pas été ma seule influence. J’ai aussi été marqué par Moebius, André Juillard et Loisel. J’aime beaucoup le travail de David Mazzucchelli car il réussit à transmettre tellement d’informations sensorielles grâce à son trait. Il y a des auteurs espagnols aussi tels que Carlos Giménez, Alfonso Font, etc. Il y a une telle science, une telle virtuosité chez ces grands dessinateurs ! Entre la compréhension du dessin d’un John Buscema et celle d’Albert Uderzo lorsqu’il dessine Astérix, on pourrait penser qu’il y a un monde. Mais lorsque l’on tombe sur un Tanguy & Laverdure, là on s’aperçoit qu’il y a quelque chose qui se connecte. Il y a une connexion parce qu’Uderzo était d’une versatilité ébouriffante !

Graphiquement, vous êtes un auteur classique. Quel regard portez-vous sur la BD alternative popularisée notamment par l’Association il y a trente ans, une BD qui a renouvelé notre medium ?

Effectivement, en tant que dessinateur, je me situe plus sur une ligne classique et classiciste de la BD franco-belge, mais je suis capable d’apprécier et d’admirer des styles totalement différents. Cela me fascine, et parfois même je jalouse leur approche qui est totalement originale ! Je suis très copain avec Toni Sandoval et j’ai une grande admiration pour son imaginaire que je trouve extraordinaire ! Les qualités de son dessin et de ses aquarelles me bluffent à chaque fois ! Les Kerascoët ont poussé cette école de dessin provenant de la BD alternative un peu plus loin car ils ont amené un fond de rigueur dans le dessin et dans la richesse des décors. Et sur certains aspects, je préfère leur travail à ceux de leurs prédécesseurs... J’aime aussi beaucoup le travail de Riad Sattouf.

Les Indes fourbes
Alain Ayroles & Juanjo Guarnido © Delcourt

Comment s’est déroulée votre collaboration avec Alain Ayroles pour les Indes fourbes, un projet qui était en gestation depuis plus de 10 ans ?

Lorsque je travaille avec Juan Díaz Canales sur notre série Blacksad, je m’implique également dans l’écriture du scénario. C’est à dire qu’après lecture du scénario, je lui fais mes commentaires et parfois, je ne suis pas tendre ! Mais Juan tient compte de mes remarques et il est déjà arrivé qu’il modifie en profondeur un récit suite à mes observations et remarques.

Mais avec Alain Ayroles, les choses ont été très différentes parce qu’il a l’habitude de faire un story-board très poussé pour ses dessinateurs. Au début, nous avions tenté sa formule mais il s’est rapidement aperçu que ça ne fonctionnerait pas, que je m’ennuierais assez vite en travaillant ainsi. Ce fut un long chemin d’ajustements, nous avons mis des années à trouver la bonne méthode de travail, une méthode qui ne me ferait pas renoncer à mon instinct d’amorcer le premier jet du découpage et ainsi de m’approprier le récit. J’avais besoin d’être un acteur et non un simple exécutant.

Alain a accepté pour la première fois de changer sa méthode de travail. Nous avons travaillé planche par planche afin que chacun puisse trouver son aise. Je dois préciser que la narration d’Alain est beaucoup plus dense que la mienne. C’est à dire que dans Blacksad, nous avons une moyenne de six ou sept cases par planches tandis que dans les BD d’Alain, il y en a dix ou douze ! Et puis, il a une manière de raconter le récit qui est plus théâtrale, tandis que moi j’ai un style plus cinématographique.

C’est un raccourci assez grossier mais qui se révèle être vrai. Ce fut très actif, très vif. C’était des échanges très enrichissants, ce qui je pense a vraiment permis de bonifier le récit. J’ai d’ailleurs complètement intégré certains aspects de notre méthode de travail pour mes prochains albums.

Une constante dans votre travail c’est de rajouter des petites scénettes en arrière-plan. D’où vous vient cette idée ?

En effet, c’est une de mes habitudes dans mes BD de rajouter des petites scénettes dans mes cases. Cela me vient des lectures de mon enfance, j’étais admiratif des dessinateurs tels que Richard Scarry et JAN [Juan López Fernandez, NDLR] qui ajoutaient beaucoup de détails qui étaient de l’information en plus à la narration générale. Une autre source d’information ce sont les livres de photographes anglais et américains des années 1930, 1940 et 1950 tels que ceux de Berenice Abbott, dans lesquels on retrouve beaucoup de séquences de vie, des gueules et des attitudes incroyables ! D’ailleurs, Alain me complimentait beaucoup pour cela car il considère que je renforce l’atmosphère de mes BD grâce à ce genre d’éléments. Les lecteurs aussi apprécient ce genre de scénettes, ils me l’ont souvent témoigné lors des dédicaces.

Photo © Daniel Fouss/Musée de la BD

Par exemple dans les Indes fourbes, je tenais aussi à montrer le mélange qu’il y avait entre les Espagnols que nous [en Espagne, NDLR] désignons par “Créoles” et les peuples amérindiens. Nous ne voulons surtout pas nier la réalité historique qui était que l’Espagne a exploité les territoires d’Amérique latine, mais il y a aussi eu un brassage entre les populations espagnoles et autochtones. Les Amérindiens étaient considérés comme des citoyens espagnols et ils se faisaient taper dessus et exploiter par les puissants de la même façon que les Espagnols pauvres. Les territoires d’Amérique latine sous domination espagnole n’étaient pas considérés comme des colonies mais comme des provinces espagnoles, ce qui n’est pas la même chose !

C’était aussi une époque très prospère qui a aussi bénéficié aux locaux car des églises, des couvents et des universités ont été construits durant cette époque... Bref, je ne veux pas entrer plus en détail,mais ce que je veux dire c’est que nous voulions casser ce schéma des méchants Blancs exploiteurs d’un côté et des pauvres Amérindiens de l’autre. Il y avait du commerce, des échanges et tous ces gens ont adopté la même langue. Les choses étaient plus complexes que ça. C’est pour cela que j’ai ajouté des séquences où l’on voit les populations vivre comme des concitoyens. Mais bon, je rappelle que les Indes fourbes n’est pas une BD historique, c’est une BD d’aventure.

Nous ne voulons ni tomber dans une légende dorée qui présenterait la colonisation espagnole comme une merveilleuse entreprise, ni de l’autre côté tomber dans une légende noire, comme c’est un peu trop souvent le cas ces dernières années, qui présente la colonisation comme une affreuse abomination et qui n’admet pas à cause du « politiquement correct » un discours différent.

Lorsque j’étais chez moi à Grenade, j’ai rencontré un lecteur chilien qui m’a dit qu’il était fier que nous ayons un socle culturel commun qui est extraordinairement riche et qu’à l’époque, les Chiliens appelaient l’Espagne, « la mère-patrie. » Mais malheureusement, nous sommes dans une période où certains tiennent un discours révisionniste, victimaire et anti-impérialiste. Ils veulent oublier la belle concorde qu’il y a eu entre ces peuples... Attention :quand je parle de révisionnisme, je veux dire que certains se focalisent uniquement sur les aspects déplorables qui ont pu se produire durant la colonisation, et tentent de faire oublier tout le reste.

Avec des amis, il m’est arrivé de discuter la question de savoir quel peuple du monde n’a pas opprimé le voisin ou un autre à une certaine époque ? En plus, l’époque des Indes fourbes était une autre époque, c’était une période très violente, de conquêtes et la vie d’un homme valait moins qu’un sachet de poivre ! On ne parlait pas de Droits de l’Homme durant ces époques là ! J’essaye humblement d’avoir une vision lucide de l’Histoire. J’insiste encore : ce n’est pas le sujet central de la BD, c’est juste que nous racontons l’histoire d’un personnage à qui il n’arrive que des misères.

Photo © Daniel Fouss/Musée de la BD

Qu’avez-vous pensé du jeu vidéo Blacksad ?

Je dois dire que j’étais assez agréablement surpris, surtout dans la retranscription des ambiances. J’ai validé le design des personnages parce que je les ai trouvé très bien. Mais après, je n’ai jamais été un pratiquant des jeux vidéo donc, je ne pourrais pas vous dire si le gameplay était bien ou pas.

Comment définissez-vous le casting des personnages de Blacksad ? Qu’est ce qui fera par exemple, que tel personnage sera un coq, tel autre un bouc, etc ?

Ce n’est pas moi qui fais la plupart des castings, c’est Juan qui s’en occupe en même temps que l’écriture du scénario. Mais nous en rediscutons toujours et on va dire 10 à 15 % maximum du cast est refait selon nos discussions parce que j’ai envie de dessiner un autre animal ou tel autre que je ne trouve pas assez intéressant ou pas adapté au rôle, mais comme je l’ai dit tout à l’heure, le scénario évolue beaucoup entre sa version de départ et l’album final.

Il y a plusieurs critères pour le choix des animaux. Soit, nous reprenons le rôle d’un animal dans les fables, soit son rôle dans la culture contemporaine, dans l’acquis culturel des gens. Nous nous basons aussi sur son aspect physique, qu’il soit un animal drôle, un animal gros, un animal costaud, un animal maigrichon, beau, moche, etc. Nous pouvons aussi casser les codes en prenant ces critères à rebrousse-poil pour donner un effet un peu contrariant, étrange, choquant. Pour le lecteur, tout ces critères se valent et s’entremêlent d’ailleurs.

Guarnido dans le bureau de son personnage Blacksad
Photo © Daniel Fouss/Musée de la BD

Est-ce suite à votre passage chez Disney que vous avez choisi de mettre en scène des animaux anthropomorphes ?

Non, en fait c’est Juan qui a eu cette idée. Il m’avait montré les premières planches de Blacksad qu’il avait lui-même dessinées. C’était à l’époque de notre première rencontre, au début des années 1990. Je ne travaillais pas encore chez Walt Disney à ce moment là mais j’avais déjà un goût certain pour l’animalier. Mes BD de jeunesse étaient composées à 80% du style animalier. Quand Juan m’a montré son projet de Blacksad, j’ai immédiatement voulu m’impliquer en reprenant le rôle du dessinateur car j’ai trouvé cette idée fantastique ! C’était une source potentielle d’amusement et de recherche graphique, de personnages, de textures de poils. De développer quelque chose de très intéressant et de très stimulant !

Dans “Arctic-Nation” le T.2 de Blacksad, bien que les personnages soient anthropomorphes, on réalise que John Blacksad serait en fait un Afro-Américain s’il avait été humain. Est-ce une information que vous aviez prévu au départ en créant la série ?

Non, pas du tout. Je pense que nous même avons pris conscience de sa « négritude » lors de ce deuxième album parce que dans le premier tome, des lecteurs nous demandaient déjà s’il représentait un homme noir et je répondais systématiquement : « Non, pas forcément ». Je ne me posais pas la question. En revanche, dans le deuxième album, le scénario nous a fait prendre conscience de qui il était vraiment. Effectivement, c’est un chat noir avec une touche de blanc sur le museau. Il est un peu café au lait. Qui est ce personnage ? Ça ne correspond pas forcément aux Noirs. Tout comme les animaux blancs dans cet album ne correspondent pas forcément aux Blancs, ils correspondent aux extrémistes. C’est un reflet, une caricature. Du moins, c’est comme cela que je voyais les choses au début de la création de cette histoire… Mais effectivement, John Blacksad est du coup devenu, par son rôle très marqué dans cet épisode, un Noir dans notre image intérieure.

Photo © Daniel Fouss/Musée de la BD

Vous travaillez actuellement sur une nouvelle histoire de Blacksad qui sera un diptyque. Quel est le thème de ce nouveau récit ?

Il s’agit d’une enquête assez complexe car plusieurs personnages provenant de milieux sociaux différents sont impliqué. L’intrigue se déroule à New York, plus particulièrement dans le réseau souterrain du métro. Cela nous donne un récit encore plus animalier car nous serons dans les profondeurs de la terre, dans des grottes et des tunnels. D’autres personnages de ce récit viendront du théâtre. Nous mettrons aussi en scène un personnage qui aura un rôle central dans la transformation de la ville... Donc, pour résumer, John Blaksad mène une enquête qui l’obligera à côtoyer les hautes sphères politiques et financières de New York. On retrouvera aussi Weekly qui sera très impliqué dans cette intrigue. Je pense que les lecteurs devraient vraiment apprécier cette nouvelle histoire.

Quand paraîtra le premier tome de ce diptyque ?

Idéalement l’année prochaine mais, contrairement à la plupart de mes collègues, le confinement n’a pas été une bonne chose pour mon travail... Je ne dirais pas que je me suis dispersé mais il y avait une sorte de lourdeur dans l’atmosphère générale, surtout parce que je suivais régulièrement la situation sanitaire en Espagne qui était plus grave qu’en France. Je pense que tout ça m’a un peu plombé le moral...

Propos recueillis par Christian Missia Dio

John Blacksad et Weekly
Photo © Daniel Fouss/Musée de la BD

Voir en ligne : Découvrez l’expo "Juanjo Guarnido" sur le site du CBBD

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Toutes les photos sont de © Daniel Fouss/Musée de la BD

Expo “Juanjo Guarnido - Secrets d’atelier d’un maestro”
Rétrospective prolongée jusqu’au 21 mars 2021

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