"La Mécanique du Sage" de Gabrielle Piquet (Atrabile) : le bonheur est dans la simplicité

26 février 2020 0 commentaire
  • Charles Hamilton possède en apparence tout pour être heureux. Mais il ne l'est pas, se sentant "en alternance". Comment soigner cette cyclothymie et parvenir à un salutaire équilibre ? C'est tout l'enjeu de sa vie et du nouvel ouvrage de Gabrielle Piquet, enjeu que l'autrice parvient à dépasser grâce à la finesse de son trait comme de son écriture.

Le grand bourgeois Charles Hamilton traîne son spleen dans l’Écosse du début du XXe siècle. Grâce à un fructueux héritage, à peine entamé par des parents bien peu scrupuleux, il coule des jours tranquilles, sans avoir à se soucier de son avenir économique. Ses nuits sont plus agitées, par choix. Entouré de nombreux convives, il s’applique à faire la fête de façon débridée. Mais les lendemains ne chantent pas toujours...

Car Charles Hamilton oscille en permanence entre des phases euphoriques, où tout le réjouit, et des phases sombres, où tout le mine. Après la fête, c’est la dépression qui le guette. La vanité de sa vie lui saute alors au visage, l’obligeant à se remettre en cause. Du moins jusqu’à ce qu’une nouvelle soirée l’occupe. Et inaugure un nouveau cycle, aussi brusque que rapide.

Supportant tant bien que mal ses variations d’humeur pendant ses jeunes années, Charles Hamilton les vit de plus en plus mal le temps passant. Même la présence de sa fille Sophia, qu’il élève seul depuis le départ de son épouse, ne suffit pas à le distraire de sa cyclothymie accélérée. Trouver un équilibre et parvenir à l’apaisement devient son obsession. L’idée lui vient, à la suite d’une lecture, de prendre un modèle. Un homme sage, qui lui servirait de guide.

Il y a bien son aïeul, celui grâce à qui les soucis matériels lui sont étrangers. Mais cette solution fait long feu. Pourquoi ne pas plutôt s’attacher les services d’un « ermite ornemental » ? Voilà qui permettrait à Charles Hamilton d’avoir sous les yeux et en permanence une image édifiante, propre à l’éloigner des sentiments extrêmes et à le sortir des montagnes russes qui font son paysage intérieur.

"La Mécanique du Sage" de Gabrielle Piquet (Atrabile) : le bonheur est dans la simplicité
La Mécanique du sage © Gabrielle Piquet / Éditions Atrabile 2020
La Mécanique du sage © Gabrielle Piquet / Éditions Atrabile 2020
La Mécanique du sage © Gabrielle Piquet / Éditions Atrabile 2020

Gabrielle Piquet n’invente pas cette idée apparemment saugrenue de l’ermite ornemental, que son personnage recrute grâce à une petite annonce. La dessinatrice s’inspire en effet d’une histoire vraie, ne s’arrêtant cependant pas à son aspect pittoresque. Grâce au portrait précis et détaillé de Charles Hamilton, aux évolutions qu’elle dépeint, mais aussi à l’importance qu’elle accorde à Sophia, fillette esseulée, maladive et d’une grande force morale, elle réussit à rendre son récit captivant.

Brossant des caractères jamais univoques, creusant la psychologie des personnages, ménageant aussi quelques surprises dans son récit, Gabrielle Piquet offre dans La Mécanique du sage un modèle de grâce. Elle tisse, en refusant la facilité du spectaculaire et en transformant l’anecdotique en universel, un voile léger propice à révéler davantage qu’à obscurcir. Elle questionne, aussi, la recherche du bonheur.

Son dessin et son écriture renforcent encore l’immense douceur, visible dès la couverture, qui inonde sa bande dessinée. Sa ligne fine et sûre s’adapte autant aux décors très fouillés qu’aux visages synthétiques. On pense à Sempé notamment pour ce contraste. Mais l’autrice, avec ses compositions aérées et constamment changeantes, avec également son texte au rythme marqué, possède son style propre, en dehors des modes et presque hors du temps.

La Mécanique du sage possède bien des points communs avec La Nuit du Misothrope (Atrabile, 2017). La tonalité mêlant ironie et bienveillance, l’esthétique un rien désuète, la voix omniprésente d’un narrateur à la fois distant et chaleureux se retrouvent dans le premier comme le second. Surtout, les deux ouvrages relèvent d’une philosophie commune : derrière les apparences, aussi lisses soient-elles, sommeille un être humain singulier qui mérite qu’on lui prête attention.

La Mécanique du sage © Gabrielle Piquet / Éditions Atrabile 2020
La Mécanique du sage © Gabrielle Piquet / Éditions Atrabile 2020
La Mécanique du sage © Gabrielle Piquet / Éditions Atrabile 2020

(par Frédéric HOJLO)

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La Mécanique du Sage - Par Gabrielle Piquet - Atrabile - 21 x 27 cm - 96 pages en bordeaux - couverture souple avec rabats - parution le 17 janvier 2020.

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