Léa Mazé ("Les Croques"), étoile montante de la bande dessinée d’aujourd’hui

10 décembre 2020 0 commentaire
  • La trilogie "Les Croques" de Léa Mazé touche à sa fin avec une sélection méritée, pour son troisième tome, à Angoulême, assortie de trois nominations aux Eisner Awards pour sa série "Elma, une vie d'ours" sur un scénario d'Ingrid Chabbert, chez Dargaud ! Le dernier tome des "Croques" (Ed. La Gouttière) clôture l'enquête acharnée des jumeaux Céline et Colin entrainés malgré eux dans un polar à suspens. Abordant d'autres thèmes importants comme le harcèlement, le deuil, et la complexité des relations familiales, la jeune autrice réussit avec brio à manier sentiments, action et humour dans une série à succès. Nous l'avons rencontrée pour vous.

"La BD a toujours été un rêve et une passion et comme j’aimais autant dessiner que raconter des histoires, ça me permettait de faire les deux " nous dit Léa. La jeune autrice n’a pas perdu de temps, c’est son projet de fin d’études, l’album Nora, l’histoire d’une petite fille en vacances chez son grand-père à la campagne, un temps calme qui l’amène à se poser des questions sur la vie, l’amour et la mort, une quête initiatique qui lui a permis de se lancer, qu’elle a envoyé à de nombreuses maisons avant que les Éditions de la Gouttière ne repèrent son talent.

Léa Mazé ("Les Croques"), étoile montante de la bande dessinée d'aujourd'hui

Originaire de Crozon dans le Finistère, Léa est issue d’une famille d’artiste, où elle a été "biberonnée aux Astérix, mais mes préférés c’était Gaston Lagaffe, que j’aime toujours autant d’ailleurs ! L’avantage avec la bande dessinée, c’est qu’on peut essayer de les lire avant même de savoir lire". À 16 ans, elle obtient le prix "jeune espoir" à Quai des Bulles et suit sa vocation après le Bac en se dirigeant dans des études de dessin à Paris.

Aujourd’hui ses références se sont diversifiées et lorsqu’elle a commencé à s’intéresser à ce qu’on appelle la nouvelle bande dessinée, elle a son auteur favori : "J’ai découvert le travail de Manu Larcenet et ça a été une espèce d’obsession (rires), parce qu’avec le "Combat Ordinaire" ce qui m’a vraiment frappée, c’est que l’on pouvait raconter des choses très intimes, le quotidien et montrer des personnages qui n’ont rien d’extraordinaire. D’avoir une approche beaucoup plus proche de l’humain et de la réalité. C’est peut être ce qui me manquait dans mes références BD et, du coup, ça m’a donné envie d’écrire." Elle cite également Cyril Pedrosa et Alfred, ces auteurs qui ont une sensibilité et dans le dessin et dans le récit, une influence qui se ressent aujourd’hui dans les œuvres de l’autrice, à la fois sobre et poétique.

Avant d’entamer en solo la série Les Croques, Léa illustre un texte de Jérémie Semet, La Porte des pluies contant l’accompagnement d’une enfant vers le deuil. Elle s’associe également à Ingrid Chabbert pour la série Elma, une vie d’ours, l’adoption d’une petite fille par une maman ours qui fait penser au Livre de la Jungle. La série est plébiscitée par le jury de sélection aux renommés Eisner Awards aux USA, dont celui de la meilleure dessinatrice !

Le premier tome des Croques : Tuer le temps avait reçu le Prix ACBD en 2018, un coup de projecteur dont l’autrice nous avoue la pression qu’elle exerçait dans la réalisation de la suite. Mais ils peuvent se lire sans crainte car les deux albums suivants gardent leur superbe ! Le troisième et dernier tome est sorti le 23 octobre dernier pour nous enfin dévoiler la résolution finale.

Les Croques - Tome 1 : Tuer le temps
© Léa Mazé - Ed. de la Gouttière

On suit l’histoire de Céline et son jumeau Colin dont les parents travaillent dans les pompes funèbres. Un environnement qui leur est très familier car ils vivent en face du cimetière, une situation qui inspire particulièrement leurs camardes de classe et l’autrice : « Je trouvais intéressant le contraste et la bizarrerie d’enfants qui évoluent dans un cimetière et grandissent dedans. Après, rapidement, j’ai eu l’envie de faire un récit avec du suspens. J’avais envie d’enquête, de mystère, j’avais envie de m’essayer à faire un récit peut être moins poétique et plus dans l’action ».

Face à leur isolement, à l’école et à la maison avec des parents très peu à l’écoute, les deux jumeaux ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Pleins d’énergie, trop selon certains, curieux et malins, les petits Croques se retrouvent à mener une enquête sur des signes étrangers découverts sur certaines tombes du cimetière. Un jeu d’enfant, une chasse aux trésors qui s’avère de plus en plus dangereuse, entre menaces et courses-poursuites, et de plus en plus sombre car il y a désormais un meurtre à élucider...

Les Croques - Tome 3 : Bouquet final
© Léa Mazé - Ed. de la Gouttière

Ce thème de la mort dans les albums de Léa est quasiment systématique :"La mort c’est quelque chose qui est un peu tabou, pas forcement abordée et, en même temps, quand on est enfant, on y est confronté d’une manière ou d’une autre. L’idée c’était de porter sur elle un regard bienveillant. Dans Les Croques, c’est vraiment la toile de fond, les pompes funèbres et le cimetière. Je voulais désacraliser cela. Je n’ai pas envie de traumatiser les jeunes lecteurs (rires), je pense que c’est un sujet très important qui est laissé de côté dans les séries jeunesse. Parfois, dans les festivals, j’ai le cas de parents qui passent leur chemin parce que ça parle de la mort, alors que je trouve ça plutôt sain d’en parler."

Les Croques de Léa Mazé (Ed. La Gouttière)
© Léa Mazé - Ed. de la Gouttière

Ces situations difficiles auxquelles sont confrontées les enfants permettent surtout de montrer le positif qui en ressort : beaucoup d’amour, de détermination et de solidarité qui leur donnent leur force. Au fur et à mesure des planches, les jumeaux sont étonnants de ressource et courage face à un monde qui ne les comprend pas toujours. Une enquête qui tient le lecteur en haleine grâce aux nombreux rebondissements mais aussi au dynamisme du dessin de l’artiste, un héritage du cinéma d’animation dans lequel elle s’est essayée avant de se consacrer à la BD !

Un dessin maîtrisé, stylisé, aux couleurs automnales, un décor réaliste qui lui a posé de nombreuses difficultés : "c’était hyper-éprouvant à dessiner" ! Mais le pari a été tenu car après le Prix de l’ACBD, sa sélection à Angoulême, sa nomination aux Eisner Awards, espoir hélas déçu, mais une reconnaissance exceptionnelle mais logique pour une autrice de talent qui commence à faire un sacré bout de chemin !

La série "Elma, une vie d’ours" (Dargaud), sur un scénario d’Ingrid Chabbert (Ed. Dargaud), trois fois nommée aux Eisner Awards cette année.

Avec des albums jeunesse à succès Les Croques, Nora aux Éditions de la Gouttière mais aussi La Porte des pluies (éd. de la Marmite à mots) et Elma, une vie d’ours (éd. Dargaud), Léa Mazé a encore de nombreux projets dans les cartons dont la participation régulière à la revue rennaise La Vilaine, sa ville d’adoption et un ouvrage pour les adultes dans un format plus conséquent d’au moins 150 pages : "Ce qui était chouette avec "les Croques", c’était de la jeunesse, mais pas que : c’était assez transversal au niveau des âges et ça fait une bonne transition vers la BD adulte. J’ai adoré faire de la BD jeunesse et je pense que je garderai toujours un pied dedans, mais je suis curieuse d’essayer de nouvelles choses et, en même temps, je suis morte de peur" nous confie-t-elle.

Couverture du 2e numéro du journal rennais "La Vilaine", réalisée par Léa Mazé.
© La Viaine / Léa Mazé

Une artiste à suivre de près, proche de son public qu’elle tient d’ailleurs à remercier pour la magnifique aventure que les Croques lui ont fait vivre. On a hâte de la retrouver pour prendre une nouvelle bouffée de sa poésie personnelle et contemporaine.

(par Klara LESSARD)

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