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Les "Carnets secrets" de Juillard

  • Cet imposant artbook de plus de 400 pages légitime, pour autant que ce soit nécessaire, la place d'André Juillard comme l'un des plus talentueux dessinateurs réalistes de notre époque. Noël !

Les "Carnets secrets" de JuillardNous n’aurons pas l’impudence de vous représenter André Juillard, et cet artbook n’est d’ailleurs pas le premier ouvrage à valoriser ainsi ses dessins en dehors de ses albums traditionnels. Mais cette parution reste néanmoins un événement et fera date dans la carrière de l’auteur.

Esquisses, Pêle-Mêle

Certes, quelques ouvrages précédents avaient déjà bien ouvert le coffre à trésors de l’artiste, démontrant qu’il n’était pas l’auteur que d’un seul univers et que sa main recelait des capacités parfois insoupçonnées.

On pense notamment à Esquisses d’une œuvre paru en 1991, où pour illustrer l’interview accordée à Frédéric Niffle, Juillard avait déployé l’étendue de son talent au travers de croquis inédits tirés des Sept vies de l’Épervier, son emblématique série de l’époque, mais également avec des paysages de Paris, des feutres à l’eau mettant en scène des joueurs de rugby, des dessins plus modernes ainsi que de splendides nus réalisés au lavis, au crayon gras et au pastel. Un éventail de techniques et de styles aussi diversifié que réussi !

Juillard réalisait alors tellement de dessins dans les styles les plus variés qu’il ne cherchait même plus à les lister : lorsqu’il publie en 1999 aux Éditions du Pythagore, il mentionne « cinq cents documents : affiches, illustrations, cartes postales, ex-libris, portfolios, etc. sélectionnés par André Juillard lui-même. »

Dans la partie de l’ouvrage qu’il appelle judicieusement Pêle-Mêle, Juillard explique : « Il y a dans ce pêle-mêle tant de dessins que j’aimerais refaire , parfaire, qu’au bout du compte, j’éprouve quelques doute sur la nécessite de cet ouvrage. » Et pourtant, pour l’amateur éclairé, quelle mine de trésors ! Après les prémices en 1991, et les quelques petits ouvrages à faible tirage publiés entretemps, Pêle-Mêle illustre toute la force et l’acharnement au travail d’André Juillard.

André Juillard en 2016 lors de l’exposition de son dernier "Blake et Mortimer"
Photo : Charles-Louis Detournay.

Entracte

2006 marque un tournant concernant les monographies graphiques consacrées à Juillard. Non seulement parce que deux ouvrages paraissent cette année-là, mais aussi parce qu’ils offrent un nouvel aperçu de son travail. Sans surprise, Pêle-Mêle 2 prolonge le premier volume paru sept ans auparavant aux Éditions du Pythagore, à savoir la compilation de tout ce qui a été publié, édité, envoyé, distribué, affiché, bref finalisé dans l’intervalle entre les deux ouvrages (et ce qui aurait été mis de côté précédemment).

En ravanche, l’imposant ouvrage de 430 pages qui paraît le mois suivant chez Daniel Maghen captive d’entrée de jeu. Par sa forme déjà, car on connaît le soin que l’éditeur-galeriste porte à ses publications après l’artbook consacré à Laurent Vicomte l’année précédente. Mais le fond surprend tout autant, car Juillard y délivre l’étendue de ses carnets personnels, de ses "crayonnés" comme l’indique Bilal dans l’introduction, même s’il s’agit de bien plus que cela.

« Souvent, je commence la journée par quelques dessins sur le premier papier qui me tombe sous la main, écrivait André Juillard au début d’Entracte. C’est un portrait ou deux ou plus selon le temps ou l’humeur. C’est un nu, un petit paysage, une nature morte sortis d’un bouquin, en général un recueil de dessins, j’en ai beaucoup, ou d’un magazine de mode. Petite mise en train avant de travailler à la bande dessinée en cours. »

Chose amusante, l’ouvrage n’est pas composé en chapitres, mais bien en cahiers, même si l’on comprend que le contenu qui est présenté ne provient pas toujours d’un cahier précis. Juillard y livre aussi des dessins, la plupart du temps au crayon ou à la mine de plomb, sur des feuilles de couleurs, ce qui rajoute une atmosphère bienvenue.

Ces dessins réalisés pour le plaisir ou pour se chauffer la main en début de journée ne composent qu’une moitié de l’ouvrage. Le reste reprend des dessins plus aboutis, souvent en couleurs, des recherches à l’aquarelle façon Pratt, mais aussi des reproductions de sérigraphies, de cartes postales et autres supports, mettant surtout en avant son premier Blake et Mortimer, La Machination Voronov ainsi que son autre grand succès populaire, Le Cahier bleu bien entendu.

Carnets secrets (2004 - 2020) d’André Juillard

Le secret des Carnets secrets

Pourquoi évoquer à ce point sur ces précédents ouvrages parus sur une période de trente ans ? Pour mieux expliquer à quel niveau cette nouvelle et aussi imposante monographie parue également chez Daniel Maghen s’en rapproche et s’en distingue.

Si l’on fait exception du dos toilé de 2006, ici remplacé par un solide dos carré, la finition est tout aussi rigoureuse, bien qu’ici un signet a été rajouté. Mais cette fois, l’éditeur aidé par son graphiste Vincent Odin a souhaité s’approcher au plus près des créations qui s’égrènent sur plusieurs années. Alors que des dessins de différentes sources étaient parfois rassemblées sous cette appellation dans Entractes, cet artbook s’applique à offrir une qualité de reproduction la plus fidèle possible. Sauf exceptions, chaque chapitre est donc consacré à un carnet reproduit de la couverture jusqu’aux dernières pages utilisées, avec pour seul commentaire sa date d’achat, et parfois le lieu de celui-ci. En effet, comme le titre de l’ouvrage l’indique : ces carnets couvrent une période allant de 2004 à 2020.

Carnets secrets (2004 - 2020) d’André Juillard

« J’accumulais des carnets de croquis que je choisissais en fonction de la qualité du papier. Peu importe la beauté de l’objet, c’est le papier qui importait, l’envie qu’il suscitait de dessiner. Un jour, j’en ai pris un, au hasard, et commencé à le remplir. Puis un autre et un autre... »

Ainsi, une dizaine de cahiers sont reproduits dans cet ouvrage, rassemblant des crayonnés pour la plupart, mais aussi des aquarelles ou des dessins beaucoup plus aboutis. L’ouvrage se complète également des œuvres réalisées sur papier calque, une matière que Juillard apprécie beaucoup, mais aussi des feuilles de couleurs, comme c’était le cas dans Entracte.

Carnets secrets (2004 - 2020) d’André Juillard
Des feuilles de couleur

Contrairement au précédent ouvrage, il n’est ici pas question de planches de croquis ou d’affiches ou de sérigraphies concernant les séries en cours ou les précédents albums. Ici, les crayonnés se focalisent essentiellement sur des visages ou des nus, tandis que d’autres carnets plus spécifiques laissent le champ libre aux natures mortes ou à des compositions plus imaginaires. Impossible d’ailleurs de ne pas retrouver dans ses dernières l’influence de Moebius, auquel Juillard livre un hommage le jour de son décès. Toutefois, l’artiste ne contente pas de reprendre les thèmes de Jean Giraud : il dialogue avec lui tout en dessinant, composant des tableaux qui sont à la fois dans son propre imaginaire (on retrouve des réminiscences d’Arno) tout en proposant un reflet de celui du disparu.

Carnets secrets (2004 - 2020) d’André Juillard

En parcourant le livre, on comprend que Juillard définit une fonction à chacun de ses carnets. Lorsqu’il se sent d’humeur plus imaginaire, il prend le carnet gris, puis le bleu quand le premier se remplit en 2012 ; quand il veut jouer avec les nuances du corps, du regard ou du drapé, il se saisit un carnet Dell’Art ; sans oublier les carnets à spirales pour mélanger les univers. La publication en chapitres d’une thématique commune,reste néanmoins chronologique.

Carnets secrets (2004 - 2020) d’André Juillard

Si l’on fait exception de l’introduction signée par son épouse Anne et de quelques lignes rédigées par-ci par-là, cet ouvrage ne bénéficie d’aucun texte. Sa lecture prend alors le forme d’une invitation à se plonger dans un ou plusieurs carnets, en toute intimité, comme si Juillard vous tendait ces dessins lui-même, et que face à vos questions ou vos exclamations, il vous opposait un sourire malicieux.

Carnets secrets (2004 - 2020) d’André Juillard

Vous l’aurez compris, nous sommes tombés sous le charme de cette nouvelle publication des éditions Daniel Maghen, car il rend hommage à ce grand maître qu’est André Juillard tout en nous livrant un contenu aussi intime qu’inédit. Ce qu’on voit là n’aurait sans doute jamais dû paraître, et nous sommes heureux que cela soit finalement le cas.

Carnets secrets (2004 - 2020) d’André Juillard

Encore...

Les collectionneurs les plus mordus ne pourront sans doute s’empêcher de succomber à la plus douce des tentations : l’édition limitée (300 ex.) de ces Carnets secrets sous la forme d’un coffret réunissant l’ouvrage cette fois relié avec une couverture toilée et une vignette collée, complété d’un carnet inédit de 32 pages et un tiré à part signé.

L’éditeur nous informe que cet ouvrage des Carnets secrets de Juillard inaugurent « une nouvelle collection consacrée aux cahiers, carnets et journaux réalisés par les grands auteurs de bande dessinée. ». On ne peut que s’en réjouir.

Le coffret du tirage limité

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Carnets secrets (2004 - 2020) d’André Juillard 416 pages de fac-similé - Éd. Daniel Maghen - 59 € - Parution le 26 novembre 2020

 
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