Les couleurs d’Urbicande

20 novembre 2020 0 commentaire
  • Les éditions Casterman rééditent en couleur "La Fièvre d'Urbicande", un des albums majeurs des "Cités obscures" sorti en 1985 en noir et blanc. Un album qui, véritablement, après "Les Murailles de Samaris" déjà très réussi donna au projet de Schuiten et Peeters la dimension et la place qu'il n'a jamais cessée d'occuper dans l'univers de la bande dessinée.

Au moment de sa conception, La Fièvre d’Urbicande, tout comme Les Murailles de Samaris, devait paraître en couleur. Mais François Schuiten est échaudé par le temps passé à mettre en couleur le premier album du cycle, et la tâche en est confiée à Françoise Procureur, qui commence son travail dont on peut voir certains extraits dans cette nouvelle édition.

Malheureusement, elle n’arrive pas à suivre le rythme imposé par la publication dans le magazine À Suivre.... Décision est donc prise en cours de route de choisir le noir et blanc, pour une publication dans la collection des Romans À Suivre..., ce qui donnera par ailleurs aux auteurs plus de liberté quant à la longueur de ce nouvel opus.

La dimension colorée de ce projet initial apparaît quand on compare les premières pages aux suivantes : les aplats noirs et le hachurage y sont moins présents, pour faire place aux aplats colorés initialement prévus, mais ils s’imposent par la suite comme substitut à la couleur désormais abandonnée et leur maîtrise contribue largement au succès de l’album, car le jeu du noir et blanc ajoute du sens à un récit déjà très bien construit. Certains extérieurs, par exemple, dans la partie aérée et rationalisée d’Urbicande, ou même le visage de Sophie, dégagent une grande impression de luminosité et contrastent fortement avec les aspects plus sombres d’intérieurs, de la partie basse de la ville, de visages inquiétants, du réseau devenu immense et des scènes nocturnes.

Les couleurs d'Urbicande

Pour autant, malgré la réussite graphique du passage au noir et blanc, le désir initial de la couleur n’a jamais totalement disparu et est revenu de loin en loin à l’occasion d’expositions, d’édition de sérigraphies, et dans le Guide des cités, où des essais de mise en couleur ont été donnés à voir.

Pour cette réédition, le travail de la couleur est confié en 2018 à Jack Durieux, graphiste amateur d’art déco, ainsi que Benoît Peeters le présente dans le dossier qui accompagne l’album. Cet album qui vient de paraître rappelle effectivement l’historique du rapport que cet opus a entretenu avec la couleur et précise les enjeux artistiques de cette réédition.

L’enjeu était d’arriver à retravailler les pages où le noir était très présent, afin d’en atténuer les effets pour laisser à la couleur la place de s’exprimer. S’en est suivi un important travail qui a duré deux ans et le résultat donne une impression de cohérence d’ensemble indéniable, s’appuyant sur une palette de tons très riche. Il reste que certaines planches sont un peu sombres, ce qui va bien certes avec la tonalité d’ensemble du récit, mais fait un peu regretter la lumière sublime qui se dégage des pastels et des variétés de jaunes des Murailles de Samaris, à la tonalité pourtant tout aussi dramatique.

Pour mémoire, le rapport qu’entretient le cycle des Cités obscures avec la couleur se poursuit dans l’album suivant dans une nouvelle variation : La Tour oppose en effet deux mondes, l’un, fermé, intérieur et utopique, en noir et blanc, dans la tour (à l’exception notable de tableaux), et l’autre, ouvert, extérieur et ancré dans le réel, en couleur, où la guerre fait rage... Tout un symbole.

(par Jean-Marie BOURGUIGNON)

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La Fièvre d’Urbicande, édition couleur, Les Cités obscures par Benoît Peeters, François Schuiten et Jack Durieux (mise en couleur), Casterman, 18 octobre 2020.

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