Lucie Castel (Belzoni) : "J’aime bien l’idée de piquer des images pour raconter une histoire de pillards"

19 décembre 2018 0 commentaire
  • Alors que vient de paraître le deuxième volume des Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni, nous avons rencontré sa dessinatrice, Lucie Castel, pour tenter de mieux comprendre cette œuvre marquante, adoubée par une critique unanime. Le premier volume fut sélectionné à Angoulême en 2017 parmi les 45 meilleurs albums de l'année et fit partie la même année des 9 albums de bande dessinée historique nominés pour le prix Château de Cheverny. Le deuxième volume est, cette année, de nouveau sélectionné à Angoulême et il est l'un des rares albums présents à plusieurs reprises dans les tops 2018 de notre rédaction. Excusez du peu!

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et notamment sur la manière dont vous avez intégré les éditions FLBLB ? Avant d’y publier des albums de bande dessinée, quelles tâches y accomplissiez-vous ? Continuez-vous à travailleur pour FLBLB ?
J’ai d’abord été graphiste pour les éditions FLBLB. Je suis maintenant autrice à temps plein et je travaille avec Grégory Jarry et Nicole Augereau, sur la série des aventures des Belzoni. Les deux premiers tomes sont déjà disponibles en librairie. Après trois mois de pause pendant lesquels on a commencé à travailler ensemble sur un autre projet, on va bientôt attaquer le dernier tome des Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni, un tome qui se passe dans le désert et où je vais devoir dessiner plein de chameaux, et c’est aussi casse-pied que dessiner des chevaux !

Lucie Castel (Belzoni) : "J'aime bien l'idée de piquer des images pour raconter une histoire de pillards"

Pouvez-vous nous présenter cet éditeur poitevin, sa philosophie et sa ligne éditoriale ?
Les éditions FLBLB existent depuis 2002 et publient de la bande dessinée, du roman-photo et des flip-books. Thomas Dupuis (alias Otto T.) et Grégory Jarry en sont les éditeurs. Ils publient avant tout des récits, que ce soit sous forme documentaire ou historique, autobiographique, également un peu de science-fiction. Les éditions FLBLB publient des livres qui s’intéressent à notre monde, à la manière dont on vit. Et ils sont très sensibles à l’humour et à la dérision.

Pouvez-vous nous présenter le personnage haut en couleurs qu’est Giambattista Belzoni ?
Belzoni est un italien né en 1778 qui voulait devenir ingénieur hydraulique. Au début du 19ème siècle, il fuit l’Italie pour échapper aux troupes napoléoniennes et atterrit en Angleterre. Là, il devient saltimbanque, il se produit dans les foires de Londres comme « homme fort » et il se marie avec Sarah Banne, la « femme girafe ».
Lors d’une tournée en Europe, ils rencontrent l’émissaire du pacha d’Égypte qui propose à Belzoni de travailler comme ingénieur hydraulique pour irriguer les cultures au bord du Nil. Le couple et leur serviteur James Curtin partent donc pour l’Égypte. Belzoni construit une machine hydraulique pour le Pacha, mais les porteurs d’eau égyptiens font capoter le projet de peur de perdre leur emploi.
Les Belzoni se retrouvent donc sans ressources en Égypte. Giambattista accepte alors de travailler pour le consul d’Angleterre. Il commence sa carrière de chercheur d’antiquités. Mais je ne vais pas raconter plus longtemps leur histoire. Je vous invite à la découvrir dans les deux premiers tomes des Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni.

Découpage (Lucie Castel)

Comment est né ce projet ? Deux scénaristes sont crédités : comment élaborent-ils ce récit ?
Grégory et Nicole ont découvert les écrits du couple Belzoni, il y a une quinzaine d’année. Après un voyage en Égypte, ils ont lu plein d’écrivains orientalistes du 19ème siècle. Dans un recueil, ils sont tombés sur un extrait du journal de Giambattista qu’ils ont trouvé génial. L’idée de l’adapter en bande dessinée est venue très vite mais le projet ne s’est concrétisé que bien plus tard.
Nicole et Grégory travaillent leur partie chacun à leur rythme. Ils ne m’ont pas livré un scénario fini et ficelé, mais quelques pages à la fois que je dessine et que je leur envoie à mon tour. Ils me disent ce qu’ils en pensent, on en discute, on améliore et puis on continue. On revient en arrière, on met de côté des scènes entières. Bref, on tricote notre récit au fur et à mesure. On ne vit pas dans la même ville, alors on passe beaucoup de temps au téléphone. Et c’est seulement quand on a un brouillon complet dont on est content que je commence la réalisation.

Le récit alterne le point de vue de Giambattista Belzoni et celui de sa femme, Sarah. Pourquoi ce parti-pris ?
Sarah et Giambattista Belzoni ont tous les deux écrit leurs mémoires. On a donc deux points de vue d’une même aventure. Giambattista nous raconte ses recherches d’antiquités et ses négociations avec les chefs de villages, les consuls et le Pacha. Sarah nous fait le récit de sa vie avec les femmes égyptiennes et, dans le deuxième tome, sa découverte de la Palestine.
Avec Grégory et Nicole, on a l’habitude de dire que Giambattista serait un pionnier de l’égyptologie et Sarah une pionnière de la sociologie.

Avez-vous songé à proposer deux styles graphiques différents pour les récits de Belzoni et de Sarah ?
Oui, l’idée a été évoquée de proposer la réalisation de la partie de Sarah à un ou une autre dessinatrice. Mais, même s’il y a deux points de vue, il s’agit d’une même histoire. On a vite écarté l’idée. Et puis, j’avais très envie de dessiner cette partie-là aussi !

Grégory Jarry, Nicole Augereau et Lucie Castel

Pour les dialogues en arabe, vous utilisez une calligraphie inventée dans le premier volume. Dans le second volume, Belzoni parlant l’arabe, cela disparaît progressivement. Avez-vous hésité à faire traduire ces passages en arabe ?
Effectivement, on a d’abord eu l’idée de faire traduire en arabe les dialogues des Égyptiens. Et puis, on a très vite abandonné l’idée. Les lecteurs sont du côté des Belzoni qui ne pigent rien à l’Arabe, donc on a choisi de figurer graphiquement cette incompréhension. C’est pourquoi j’ai utilisé ces petits gribouillis.

L’adaptation d’un récit littéraire est toujours problématique. Insérer des blocs de texte résumant certains passages vous a-t-il permis de ne pas couper entièrement certains éléments tout en évitant de les figurer ?
Les textes plus « littéraires » nous permettent de résumer les passages pendant lesquels les Belzoni se déplacent d’une ville à lieux de fouilles, par exemple. C’est surtout un bon moyen de ralentir le rythme, de changer de ton. Et puis c’est un exercice plaisant pour Grégory et Nicole d’écrire des dialogues vivants entrecoupés de textes plus littéraires.

Galerie de personnages (Lucie Castel)

Grégory Jarry a travaillé sur plusieurs albums, comme Petite histoire des colonies françaises ou Petite histoire du Grand Texas, qui adoptent un ton militant. Comprenez-vous également ce récit sur Belzoni comme étant engagé, avec un regard critique sur ces Occidentaux avides de « coins à champignons », c’est-à-dire de tombes égyptiennes à piller en réalité ?
Plus on avance dans la réalisation de cette série, plus on se rend compte que les Belzoni sont des francs-tireurs qui sortent du lot des Européens qui voyageaient en Égypte à cette époque : ils n’ont pas un rond, ce sont des saltimbanques. Belzoni a dû se battre pour faire valoir ses découvertes, pour être considéré comme autre chose qu’un sous-traitant. Henri Salt, le consul d’Angleterre, a voulu s’approprier l’ouverture d’Abou Simbel et celle de la pyramide de Kephren. Alors oui, il y a une forme d’engagement dans ce récit, qui montre comment, à tous les niveaux, chacun s’approprie le bien d’autrui sans lui demander son avis…

Vos planches sont intégralement prépubliées sur Médiapart, ce qui n’est pas fréquent dans le paysage éditorial français. Pourquoi avoir fait ce choix qui pourrait inciter des lecteurs à ne pas acheter l’album ?
Aux éditions FLBLB, on fait des livres pour qu’ils soient lus. La publication en ligne est un bon moyen pour faire découvrir nos livres. On n’a pas l’impression que cette publication en ligne nous empêche de vendre des livres, en revanche elle nous permet de montrer notre travail.

En dessinant vos planches, êtes-vous retournée directement dans le récit de Belzoni ou vous fiez-vous uniquement aux éléments fournis par vos scénaristes ?
J’évite de lire les textes des Belzoni avant d’avoir lu les scénarios de Grégory et Nicole. Ça me permet de me concentrer sur ce que mes collègues ont envie de mettre en avant. Il se passe tellement de choses dans les récits de Giambattista et Sarah que les scénaristes doivent faire des choix. Je ne lis les textes des Belzoni que s’il y a une subtilité technique ou une description d’une scène ou d’un monument qui me permettent de comprendre ce que Grégory et Nicole veulent raconter.

Grégory Jarry, Nicole Augereau et Lucie Castel devant une inscription faite par Belzoni dans une pyramide égyptienne

Les couleurs de vos couvertures sont très réussies. Avez-vous songé à intégrer une polychromie, ou au moins une bichromie, dans le corps de l’album ?
Oui, on avait pensé faire une bichromie. Mais on s’est vite rendu compte que la couleur n’apportait rien à mes gris, on trouvait ça plus radical, moins attendu.

La grande originalité graphique de cette série est de superposer un dessin très vif, proche de l’état du crayonné, avec des gravures très précises. Pouvez-vous nous expliquer en détail votre technique de travail ?
J’utilise des gravures tirées de livres du 19ème comme décors pour mes personnages. En général, je scanne de vieux bouquins comme la Description de l’Égypte commanditée par Napoléon. J’imprime, je dessine mes personnages sur une autre feuille en utilisant une table lumineuse, je scanne mes personnages et je recompose mon image (dessin + gravures) sur ordinateur. Ce n’est peut-être pas la technique la plus rapide mais c’est ce que j’ai trouvé de mieux !

L’intégration de ces gravures doit-il apporter une caution de vraisemblance ou amène-t-il au contraire à réfléchir sur la question de la représentation d’un passé lointain ?
L’utilisation de gravures me permet de ne pas dessiner de décor. Les anciens l’ont déjà fait, ça m’évite de m’embêter avec ça ! Et puis j’aime bien l’idée de piquer des images pour raconter une histoire de pillards.
Ces gravures sont aussi le témoignage d’une époque. Intégrer nos personnages dans ces dessins, c’est aussi une manière de leur redonner vie.

Belzoni était lui-même dessinateur : avez-vous utilisé ses dessins comme source d’inspiration pour les vôtres ?
Oui, par exemple, pour réaliser la scène dans laquelle il déplace la tête du Jeune Memnon, je me suis basée sur un des dessins de Belzoni (qui se trouve en 2ème et 3ème de couverture du premier tome). Et puis j’ai eu la bonne idée d’aller au British Museum où se trouve cette statue, ça m’a permis de me rendre compte que cette tête ne mesurait pas 10 mètres de haut comme le suggéraient les proportions du dessin de Belzoni ! La tête ne fait que 2 mètres 50… J’ai dû redessiner toute la scène !

Dessin réalisé par Belzoni

Par la suite, j’ai utilisé les dessins de Belzoni avec beaucoup de précautions. Je crois que Belzoni n’était pas un très bon dessinateur mais même si ses dessins ne sont pas d’une précision scientifique, ils me permettent d’avoir une idée générale, une ambiance de l’époque et des lieux. Ils me donnent aussi une idée de ce que Giambattista avait retenu de son voyage.

Croquis (Lucie Castel)

Vous êtes allée dans des musées, vous avez discuté avec des conservateurs, vous avez consulté de nombreux ouvrages historiques : à quel point ces recherches étaient-elles importantes ? Jusqu’où avez-vous poussé le souci de la représentation des détails historiques ?
J’ai eu la chance de rencontrer des gens passionnés par leur sujet qui ont des tonnes d’informations à partager. Ça m’a souvent évité des heures de recherches laborieuses de gravures, par exemple. Et puis ça m’a permis de me nourrir d’informations pour faire une histoire la plus juste possible.
Je fais systématiquement des recherches pour savoir à quoi ressemblaient les villes, les monuments, les costumes, les paysages, la flore et la faune. J’essaie de trouver des tableaux de l’époque, je passe beaucoup de temps à regarder des images des temples et des tombeaux égyptiens sur le net. Ça me donne une base, je cherche à avoir une idée générale de l’époque ou des lieux.
On utilise aussi notre expérience de voyageurs. Ou bien j’utilise mes connaissances techniques pour dessiner une machine hydraulique plausible. Ou encore, je pense à ma grand-mère en train de plumer une volaille pour dessiner une cuisinière égyptienne.
Avec Grégory et Nicole, on cherche à raconter une histoire vivante dans un cadre historique, et on apporte beaucoup de soin à cette reconstitution. C’est pourquoi on fait aussi relire notre travail par un égyptologue.

Étiez-vous une lectrice de bande dessinée historique avant de vous lancer dans cette aventure ? L’êtes-vous davantage depuis ?
A priori, tout m’intéresse. Donc, dans mes lectures, il y a des récits historiques mais aussi des fictions, des documentaires, des autobiographies, etc. Étonnamment, si je dois citer une bande dessinée historique qui m’a marqué quand j’étais enfant c’est L’orgue du diable ou La frontière de la vie, des aventures de Yoko Tsuno qu’on associe plutôt à de la science-fiction !

La vivacité de votre dessin ne peut qu’évoquer celui de Christophe Blain : est-il un modèle conscient pour vous ?
C’est totalement inconscient ! Bretécher, Franquin, Reiser et Otto T. sont des modèles beaucoup plus conscients pour moi.

(par Tristan MARTINE)

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