Malaterre - Par Pierre-Henry Gomont - Dargaud

10 décembre 2018 1 commentaire
  • Entre roman d'initiation, épopée exotique et saga familiale, le récit d’inspiration autobiographique de Pierre-Herny Gomont mêle moiteur africaine, rapport au père et vision éthylique d'une vie fantasmée. Attention, chef-d’œuvre!

Pereira prétend avait marqué l’année 2017. Frédéric Hojlo soulignait dans nos colonnes la grande réussite de cette œuvre qui constitue « autant un plaisir pour les yeux qu’un enrichissement pour l’âme ». Celle-ci avait été couronnée de plusieurs prix, en étant lauréate du Grand prix RTL de la bande dessinée 2016, du Prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique 2017, tout en étant finaliste du Prix Bédélys Monde 2016 (Québec), et du Grand prix de la critique ACBD 2017.

Malaterre - Par Pierre-Henry Gomont - Dargaud

Avec son nouveau roman graphique, Malaterre, Pierre-Henry Gomont change de registre, abandonnant l’adaptation littéraire d’une œuvre à la forte portée historique pour plonger dans le genre du récit familial. Mais il le fait avec un talent égal et transforme haut la main l’essai de son précédent opus.

Ce récit d’inspiration autobiographique nous fait suivre l’épopée imbibée de vapeurs d’alcool de Gabriel Lesaffre, qui, après avoir épousé une bourgeoise, à qui il fit trois enfants, décida de quitter les délices de ce confort pour se lancer dans une fuite en avant en rachetant un domaine fondé par sa famille en Afrique, avec une maison coloniale et la forêt équatoriale qui l’entoure. Il revient un beau jour en France et, à force de manipulations, réussit à convaincre ses deux aînés de le suivre en Afrique, abandonnant leur mère à sa tristesse, pour tenter l’aventure africaine à la poursuite d’un Eldorado de pacotille, dans lequel Gabriel s’abîme à coup d’alcool et de mauvais coups d’éclat qui font progressivement couler son exploitation forestière.

Le ton littéraire de ce récit est alerte, et l’auteur joue sur les dialogues, comme il le faisait déjà dans Pereira prétend, en remplissant ses bulles non pas de textes ou d’onomatopées, mais aussi d’images ou de pictogrammes, lesquels, en effet, sont souvent bien plus clairs qu’un long discours. P.-H. Gomont joue de manière plus générale sur le médium, qu’il utilise de manière audacieuse. Il rompt ainsi le « quatrième mur », ce « mur » imaginaire situé sur le devant de la scène qui sépare la scène des spectateurs et « au travers » duquel ceux-ci voient les acteurs jouer. A plusieurs reprises, le narrateur s’adresse directement à nous, lecteur, nous regarde et nous accompagne explicitement dans notre découverte du personnage complexe qu’est Gabriel. L’auteur joue également sur les cases afin de rythmer toujours davantage son récit, nous plongeant dans le tourbillon de la vie de ce personnage qui se détruit à petit feu. Le tout est transmis à l’aide d’un dessin nerveux, servi par des couleurs parfaitement choisies pour sublimer l’ambiance décadente de cette forêt moite.

Surtout, cet album propose une analyse précieuse de ce que cela signifie de se construire adolescent avec un père alcoolique, mégalomane, égoïste et affabulateur. Les sentiments de ses deux enfants sont analysés avec une maestria et une finesse psychologiques impressionnantes pour décrire la complexité de la relation de ces jeunes à leur père : « J’avais beau te haïr, mon petit Papa, je t’aimais quand même ».

Notons que ce très beau roman graphique est dores et déjà reconnu par la profession, puisqu’il fait partie des 45 albums retenus dans la sélection officielle d’Angoulême et des 5 finalistes du Grand Prix de la Critique ACBD 2019.

(par Tristan MARTINE)

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