Martin Kotthaus (ambassadeur d’Allemagne en Belgique) : « Nous voulions doter la commémoration de la Chute du Mur de Berlin d’un angle artistique. »

10 novembre 2019 0 commentaire
  • L'ambassadeur d'Allemagne au Royaume de Belgique est à la co-initiative d'une passionnante exposition rassemblant 31 artistes pour une pluralité de supports autour du thème des murs, et plus spécifiquement du Mur de Berlin.

Que représente la chute du Mur de Berlin à vos yeux ?

L’événement le plus heureux dans l’Histoire de l’Allemagne au cours des derniers siècles !

Parce qu’il s’agissait de la réconciliation du peuple allemand ? Du moins des retrouvailles ?

Oui, il était question de se retrouver. En visionnant les images de cette nuit-là, on observe de parfaits inconnus devenir des amis. Chaque Allemand de cette époque possède le souvenir très précis d’où il était et de ce qu’il a réalisé au moment de la Chute du Mur. La plupart des Allemands pleuraient, non par tristesse, mais de joie car ces instants étaient chargés en émotion. En un instant, cette déchirure, cette séparation appartenait au passé, et l’on redevenait un seul peuple. Un vrai bonheur !

Il s’agissait également d’une liberté retrouvée.

Pour les habitants de la RDA [1], sans doute ! Car le Mur a séparé des familles, des amis, et a déchiré tout un continent. Des centaines de personnes sont mortes en tentant de fuir la RDA. Sans oublier les 750 000 prisonniers politiques, les dizaines de milliers d’Allemands emprisonnés car ils avaient tenté de franchir le Mur. Le poids était très lourd pour la population de la RDA. Avec la Chute, la population regagnait donc sa liberté.

Martin Kotthaus (ambassadeur d'Allemagne en Belgique) : « Nous voulions doter la commémoration de la Chute du Mur de Berlin d'un angle artistique. »
"Le Mur invisible", par Kim Jung Gi (encre de chine et pinceau chinois)

D’où l’importance de cette commémoration...

La Chute du Mur représente le moment où l’Europe est redevenue une vraie entité, car le Rideau de Fer séparait tout le continent. Si vous lisez les livres de Stefan Zweig, ce grand Autrichien, même ce grand Européen, avant la Première Guerre mondiale, l’Europe était un continent unique que l’on pouvait traverser de Lisbonne à Moscou. On a perdu cette liberté, tout d’abord avec la Première Guerre mondiale, et puis surtout avec la Seconde et la Guerre Froide qui a suivi. La Chute du Mur de Berlin et du Rideau de Fer a donc forgé l’unification (ou la réunification) de tout un continent.

Je voulais tout d’abord commémorer ce moment de joie et de bonheur, et donc le fêter. Après trente ans, de nouvelles générations ne connaissent plus le Mur et ce qu’il a représenté. Par exemple, nous avons récemment ouvert au Musée du Parlement Européen une autre exposition dédiée à la Stasi, le service secret de la RDA qui surveillait tous les Allemands de l’Est. On ne pouvait effectivement pas voyager librement en RDA, mais aussi s’exprimer librement. Vous n’osiez même pas partager un petit secret avec l’un de vos amis car il s’agissait potentiellement d’un informateur de la Stasi. Or, tout cela est en train de disparaître de la mémoire. Il faut se souvenir de cette dictature et du bonheur qu’a représenté la réunification.

Berlin : August-September 1961, par Andreas.
"Spirou à Berlin" vient de paraître aux éditions Dupuis.

Aujourd’hui en Europe règnent le droit, la liberté, la prospérité et la démocratie. Parfois, les élus ne sont pas conscients que tout ceci n’est pas automatique, que c’était différent dans le passé. Cette commémoration de la Chute du Mur est donc le moment pour se souvenir qu’on a de la chance de profiter de ces libertés maintenant, et du bonheur ressenti lorsque le Rideau de Fer est tombé.

Comment s’est mis en place le concept de cette exposition croisée ?

Nous voulions bien entendu commémorer la Chute du Mur de différentes façons. À Berlin, la fête et les célébrations se déroulent depuis des jours. Et ici, en Belgique, nous avons pris contact avec la Galerie Huberty-Breyne, que le personnel culturel de l’Ambassade connaissait bien, afin de doter cette commémoration d’un angle artistique. Avec les commissaires d’exposition, ils ont accompli un merveilleux travail. Je suis très heureux de voir tous ces artistes présentant ici leurs œuvres, et contribuant avec génie à cet événement.

Spirou à Berlin - page 57 - par Flix

Vous êtes partenaires de l’exposition avec la galerie, avez-vous soumis des noms d’artistes ?

En effet, nous avons émis des propositions, tout en laissant le choix final à la galerie et aux commissaires. Parmi ceux-ci, vous trouvez d’ailleurs un auteur très connu en Allemagne, Flix, dont j’apprécie personnellement le travail depuis ses débuts il y a vingt ans. Il a commencé sa carrière en réalisant Held (Héros) où, à vingt-deux ans, il a dessiné toute sa vie jusqu’à sa mort, ce qui était très intéressant et à la fois très drôle. Et lorsque j’ai pris mon poste d’ambassadeur à Bruxelles, ayant un certain penchant pour la bande dessinée, je me suis dit que cela pourrait être un jour intéressant de montrer au public les planches de Flix, comme exemple du travail des auteurs allemands .

Or, par hasard, il se trouve que Flix avait justement signé la réalisation d’un album de Spirou à Berlin, afin de montrer comment était la vie en Allemagne avant la Chute du Mur. Cette coïncidence tombait à point nommé, et j’ai donc entre autres proposé que son travail soit aussi montré dans le cadre de cette exposition Murs, car il a très bien trouvé la manière de décrire la vie en ex-RDA. On peut même sentir l’atmosphère de cette époque : l’oppression, la vie grise,…

« Flix traduit à merveille comment les gardes à la frontière du mur étaient volontairement de mauvaise humeur, , commente Martin Kotthaux. Nous les avons connus avec cette tête pendant des années. »
Spirou à Berlin - page 14 - par Flix

Y a-t-il d’autres noms que vous avez suggérés, comme Enki Bilal, originaire d’ex-Yougoslavie et qui avait déjà largement traité du Mur de Berlin, avant et après sa chute ?

Oui, je suis le travail de Bilal depuis très longtemps, entre autres avec son album Partie de Chasse qui évoque également cette époque-là. Il a beaucoup joué avec tous ces symboles, l’ex-URSS, la Yougoslavie, et toute cette ambiance. Je trouvais très intéressant qu’il présente dans cette exposition les grands dessins du Mur qu’il a réalisés avant sa chute.

Bilal expose toute la série de dessins issus du portfolio "Die Mauer" (1982), sous la forme d’impressions pigmentaires numérotées et signées

Bien entendu, cela fait écho avec le travail de tous les autres artistes qui jouent autour de ce concept de « Murs ». Surtout la contribution du Chat avec cette réflexion : « Avant, j’étais face au mur. Aujourd’hui, tout ça est derrière moi. » C’est tout simplement génial ! Philippe Geluck évoque le nouveau départ représenté par la Chute du Mur, tout en jouant avec le principe de la peinture, cela m’a vraiment impressionné !

L’une de deux peintures de Philippe Geluck
Photo : J Schraûwen.

Votre partenariat avec la galerie était donc légitime. L’aspect Street Art était-il aussi logique du fait des décorations qui ont couvertes le Mur ?

Oui, le Street Art fait écho à la culture berlinoise ! La combinaison entre Art, bande dessinée et Street Art me semble plus qu’approprié ! Ce que j’apprécie dans cette exposition, c’est qu’elle évoque les différentes formes des murs, leurs caractéristiques, et pas uniquement du Mur de Berlin. Car les murs peuvent vous protéger, mais aussi vous priver de la richesse extérieure. Vous accueillir ou au contraire vous priver de liberté.

Au-delà des Murs, par Nicolas de Crécy (Fusain sur papier)

Évidemment, le Mur de Berlin était une monstruosité. Ici, on dépasse ce stade pour réfléchir aussi à ce que représentent les murs en 2019. Ils nous accompagnent depuis le néolithique : au moment où les Hommes ont commencé à construire des maisons, nous avons commencé à construire les premiers murs, de manière positive et négative. Avec l’apport de tous ces artistes, nous invitons donc ici les différentes générations à réfléchir sur ces concepts, tout en se rappelant du Mur de Berlin, de ce qu’il représentait il y a trente ans, afin d’apprécier au mieux le bonheur ressenti lors de sa chute à l’époque, et que ce que nous vivons d’aujourd’hui. Il faut préserver tout cela.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Murs : une exposition jusqu’au 14 décembre à la galerie Huberty Breyne – 33, place du Châtelain – 1050 Bruxelles
TEL : +32/2.893.90.30
Mail : contact@hubertybreyne.com
Galerie ouverte du mardi au samedi de 11h à 18h.

Photo : Charles-Louis Detournay.

[1République Démocratique d’Allemagne – L’Allemagne de l’Est.

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