Masbou & Leprévost ("Monster Club") : "Trop de steampunk tue le steampunk"

8 octobre 2013 1 commentaire
  • Dans une ambiance à la Jules Verne, Jean-Luc Masbou et Thierry Leprévost nous entraînent dans une course-poursuite échevelée entre deux équipes de cryptozoologues. Chassé croisé international en Sibérie pour cette aventure enlevée et pleine d'humour. Comme au bon vieux temps des téléfilms de leur jeunesse.

En lisant l’album (voir ici la chronique), il y a plein de livres et de films qui reviennent en mémoire. C’était quoi la motivation pour écrire cette histoire ?

Jean-Luc Masbou : C’est arrivé progressivement. Je faisais L’ombre de l’échafaud et j’avais envie de faire un spin off pour présenter les personnages, avec une course de voitures autour du monde. La série a capoté, mais j’ai gardé l’envie de faire une histoire steampunk rigolote avec des engins un peu délirants. Et puis un soir, j’ai pris mon crayon, et comme je suis passionné par la cryptozoologie, j’ai eu envie de creuser ce thème avec plein de personnages bourrés de clichés. Je les ai tous dessinés, et puis une idée en amenant une autre, j’ai construit l’histoire au fur et à mesure.

Et quand vous avez commencé le dessin, vous aviez quoi comme document de travail. Un synopsis ? Le découpage complet ?

Thierry Leprévost : Il y avait déjà les grandes lignes du synopsis, qui s’est étoffé au fil du temps. On a travaillé de manière un peu feuilletonesque, sans savoir vraiment ce qui allait se passer après. Et comme Jean-Luc dessine son scénario sous forme de storyboard, ma participation est principalement la phase du dessin et la mise en couleurs. Après, il est arrivé que je mette en place certains éléments dans le dessin et que Jean-Luc rebondisse dessus dans le scénario.
Masbou & Leprévost ("Monster Club") : "Trop de steampunk tue le steampunk"
L’inspiration pour cette histoire, c’était quoi ?

JLM : Ce sont les films qu’on regardait quand on était gamins. Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines, par exemple. Les personnages sont un peu tirés de là. Le côté européen des protagonistes. Il y a aussi toutes les adaptations de Jules Verne. 20 000 lieues sous les mers, Voyage au centre de la Terre, Robur le conquérant, etc. Et des livres comme Le monde perdu de Conan Doyle. Et puis après, une culture sur la cryptozoologie, qui vient de quand j’étais petit et que je suis tombé sur un Reader’s Digest de ma grand-mère qui parlait du Big Foot et du monstre du Loch Ness.

Et pour le dessin ?

TL : Ce sont les mêmes références cinématographiques. On a vraiment ça en commun.

Comment votre duo s’est-il formé ?

JLM : Je cherchais un dessinateur. J’avais demandé à Thierry Joor, directeur de collection, d’en trouver un dans l’écurie Delcourt. On était au Festival d’Angoulême, à hésiter entre deux ou trois personnes, et puis je discutais avec Nathalie Ferlut, qui est la femme de Thierry. Et elle me dit : « je peux le proposer à Thierry, c’est complètement dans ses cordes ». Il était à dix mètres ! (rires) C’est arrivé comme ça. Mais en plus, on se connaît depuis super longtemps.

Leprévost (debout) et Masbou (assis), une histoire d’amitié.

Alors, généralement, dans ce genre d’histoires, les explorateurs ont plutôt maille à partir avec la nature hostile et les populations indigènes. Ici, ce sont les explorateurs entre eux. Ce qui est plutôt original.

JLM : J’avais beaucoup de héros. Je me suis dit que ce serait intéressant d’opposer les deux continents. Il n’y a rien de politique derrière. Mais c’est toujours marrant de travailler sur les différences de chaque peuple. De souligner que ce ne sont pas forcément les points communs qui rapprochent.

Effectivement, vous avez réussi à faire cohabiter en 1878 un Anglais, un Français et un Allemand. C’est quoi le secret ?

TL : La cryptozoologie ! (rires)

JLM : Bon, on ne s’est pas trop posé la question non plus. Parfois on s’en fout. Quand c’est crédible, marrant et que les gens entrent dans l’aventure, ce genre de détails n’est pas bien grave. Il y a plein de films historiques dans lesquels les décorateurs d’Hollywood ont pris des libertés monstrueuses. Si c’est bien fait, ça passe. Pour nous, ça aurait été trop de créer une grosse dualité entre Français et Allemands.

Dans l’équipe, il y a aussi quelques personnages féminins, ce qui ne devait pas être courant dans le milieu de l’exploration. En respectant le réalisme, vous auriez dû faire sans.

JLM : Il y a toujours une aventurière dans les mondes perdus. Ou une femme pas du tout à sa place qui se griffe sur les ronces.

TL : On n’en a pas des comme ça. Ou peut-être Misses Pickles qui a peur des ours. Clara Valentine est un vrai garçon manqué.

JLM : Quant à l’épouse revêche des hommes préhistoriques, elle n’a besoin de personne pour survivre.

Les douze personnages principaux au complet.

En comptant bien, il y a douze personnages principaux, plus les méchants à côté. Vous ne vous êtes pas simplifié la tâche pour articuler tout ça.

JLM : Ce n’était pas si compliqué que ça. Parfois, on a des scénarios beaucoup plus simples et puis on n’arrive pas à déterminer les tenants et les aboutissants. Ici, je savais qu’en fond, j’avais des situations cocasses et des dialogues que je voulais truculents pour rendre cette aventure beaucoup plus vivante. Le pari est de ne jamais ennuyer le lecteur en passant d’une équipe à une autre, toutes les trois ou quatre pages.

En plus, il faut équilibrer pour parler de chaque personnage.

JLM : Comme il y a des personnages un peu moins principaux, qu’on a un peu moins traité, on s’amuse parfois avec Thierry à réfléchir à ce qu’ils font. Dans une case, il y en a deux qui se parlent en arrière-plan. Et on imagine pour plus tard ce qu’ils se sont dits.

TL : J’ai passé beaucoup de temps avec les personnages. Au moment où on dessine, on imagine des relations entre eux qui ne sont pas dans l’histoire et qui se développeront peut-être dans des récits futurs.

JLM : Francis le Français essaye de draguer Clara l’Américaine, et il se tourne vers Villalonga en lui disant « Vous, les femmes, comment vous faites ? ». J’ai juste trouvé une phrase pour que Villalonga ne soit pas mis au rencard, qu’il réponde quelque chose. Je n’avais pas pensé au fait qu’on puisse interroger Villalonga sur le fait qu’il soit veuf, ou homosexuel. Ça sera développé après. Ce n’est même pas moi qui ai parlé. Mais après, je me suis dit « Mais c’est vrai, Villalonga on ne l’a jamais vu avec une nana ? L’Italien non plus d’ailleurs. »
Pour moi, en terme de gestion des personnages, un de mes films repères c’est Piège de cristal. C’est un film qui est super calibré au niveau de la mise en scène. On n’oublie surtout jamais aucun des personnages. A chaque fois qu’un personnage entre en scène, le journaliste pourri, le chef de la police, etc, la première phrase que prononce ce gars là, d’emblée on sait quelle est sa personnalité. Et en plus, généralement, elle est typée de façon intéressante. C’est le genre de chose que j’aime bien utiliser dans mes scénarios. Comme les dialogues.

Une planche qui représente bien le nombre important de cases dans l’album.

Justement, il y a un peu plus de pages qu’un 48 CC habituel. Il y a beaucoup de cases et de dialogues. On aurait pu s’attendre avec une histoire d’aventure à quelque chose un peu plus dans l’action.

JLM : Ça ajoute beaucoup à la personnalité des personnages. Et si on ne croit pas aux personnages, on ne croit pas à l’histoire. On a mis du steampunk sans trop exagérer. Si au niveau des dialogues, ce n’est pas crédible, ça ne marche pas. Dans mes films références, j’ai aussi Les vieux de la vieille, avec des dialogues de Michel Audiard. Cette histoire est tout con. Des petits vieux qui vont dans une maison de retraite et puis qui décident rapidement de finalement rentrer chez eux. Une espèce d’odyssée truculente. Et les dialogues portent le tout. Dans Monster Club, l’histoire de la petite carotte, ça prend deux pages. Au début, j’avais pensé faire seulement un gag. Et puis j’étais dans l’ambiance des gars qui viennent de picoler après avoir monter le camp. Et hop, ça fait deux pages au final.

Et au niveau du dessin, est-ce que vous n’avez pas eu une frustration de ne pas pouvoir faire plein de grandes cases ?

TL : Oui, par moment, mais c’est vrai que l’accent est surtout mis sur les personnages, leur gestuelle et leurs dialogues. Après, l’aventure est presque secondaire. Bien sûr, il faut qu’on voit des mammouths et des animaux comme ça, mais je trouve que c’est plus intéressant de mettre en scène les personnages. C’est vrai que c’est assez dense, mais je suis arrivé à mettre quelques grandes cases sur la fin.

L’ambiance générale de l’histoire, c’est une comédie, mais il y a quand même des morts et des assassinats. Et pas seulement de la part des méchants.

JLM : Les méchants sont méchants. Ils ne reculent devant aucune vilénies pour arriver à leurs fins. Quand Trutter, l’Anglais, envoie ces méchants dans les pattes de l’équipe concurrente, il ne se rend pas très bien compte du danger que cela entraîne pour les Américains.

L’histoire est datée précisément. Mais il y a quand même quelques libertés avec le réalisme, surtout sur les engins mécaniques, parfois anachroniques. Est-ce que les personnages sont des inventeurs de génie, ou est-ce qu’on est dans une ambiance steampunk pure ?

TL : Un peu des deux. Chaque équipe a ses mécaniciens et inventeurs, avec une petite atmosphère steampunk.

JLM : Je préfère rester proche de Jules Verne. Quand il y a de la surenchère, on finit par ne pas y croire. Trop de steampunk tue le steampunk.

L’introduction sur les Terrae Incognitae et les animaux disparus

D’ailleurs, il y a une introduction qui rappelle de manière très juste l’arrière-plan de l’époque. En précisant qu’il existait encore à l’époque beaucoup de Terrae Incognitae. Pourquoi avoir choisi la Sibérie ?

JLM : L’Amazonie, c’était déjà pris par Arthur Conan Doyle. Je voulais mettre des mammouths : il fait trop chaud en Afrique. Et la Sibérie c’était le dernier endroit où ils ont réussi à survivre.

C’était les mammouths, le déclencheur.

JLM : Oui, je voulais faire un monde perdu, mais pas encore avec des dinosaures. Alors, les mammouths ce n’est pas spécialement original. Mais je préférais rester dans le familier. Et mettre des hommes préhistoriques. Je me suis renseigné d’ailleurs, auprès d’un paléontologue qui a travaillé à Angeac. Et il m’a dit qu’à l’époque des hommes préhistoriques, il y avait les mêmes animaux que maintenant. Sauf le mammouth et le tigre aux dents de sabre.

Et toujours en parlant de réalisme, sur la quatrième de couverture il y a marqué que rien n’est tiré d’une histoire vraie. Mais quelle est la part de documentation sur cet album ?

JLM : Pas énorme. En Sibérie, à cet endroit se rencontrent trois vents, et c’est là où les températures sont les plus basses sur Terre, à part aux pôles.

TL : Et moi j’ai dessiné une forêt quasi tropicale ! (rires)

JLM : C’est ça avec les mondes perdus.

Les fameuses vallées luxuriantes de Sibérie, c’est bien connu. (rires) Et pour le dessin, pas de documentation ?

TL : Si. Mais plutôt dans les débuts de l’histoire pour les décors urbains. Pour la vallée en question, c’est un peu n’importe quoi. Un mélange d’Alpes avec un microclimat.

Une scène urbaine londonienne

Est-ce que cette absence de documentation est là pour donner ce côté film de série B, qui a son charme mais qui ne s’embarrasse pas de détails.

JLM : C’est quand même documenté un minimum pour que le lecteur entre dans l’histoire. On a toujours besoin de partir d’une base de réalisme. Quand Thierry dessine Baltimore, Londres ou l’hôpital de Bruxelles, ce sont les vrais bâtiments.

TL : Pour les costumes et les armes aussi.

Le dessin justement est plutôt comique, mais avec des attitudes réalistes. Et par moment, il y a des cases avec des gestes un peu exagérés et ça tend beaucoup plus vers le comique pur. Comment avez-vous décidé où placer le curseur entre comique et réaliste ?

TL : Au départ, j’étais parti vers un dessin plus comique, plus école de Marcinelle. Jean-Luc m’a dit « non, il va y avoir des morts, il faut que ça soit plus réaliste ». Donc, on est partis dans cette veine comico-réaliste. Mais dans l’esprit des dessinateurs de MAD, qui faisaient du réaliste et du comique en même temps. Ou de Gotlib. Dans les situations dramatiques, je dessine les personnages de manière plus réaliste. Et quand c’est plus drôle, le dessin change.

A la fin de l’album, il y a marqué « Fin… de l’épisode ». Quels sont les projets pour la suite ? La balafrée va-t-elle encore faire parler d’elle ?

TL : Je la compare à Olrik. Elle reviendra, mais pas systématiquement.

JLM : On ne la verra pas dans le deuxième. Le prochain sera d’ailleurs dans une toute autre ambiance. La série est conçue comme une suite de one-shots. Et le tome 2 sera plutôt dans le genre 20 000 lieues sous les mers. Il y aura les douze personnages. Il y aura du steampunk, avec un sous-marin, mais pas que. Il y aura des monstres, mais pas trop. Il y aura aussi des méchants, mais là il y en aura trop. (rires)

(par Thierry Lemaire)

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