Corine Jamar (Mermaid Project/Mutations) : "Notre série nous rappelle que même si le monde change, l’être humain ne change pas"

26 juin 2020 0 commentaire
  • Les hasards du calendrier sont parfois étranges... Vous le savez, la crise sanitaire que nous venons de traverser a bouleversé l'agenda des sorties BD. Initialement prévu pour ce printemps, l'ultime épisode de la série "Mutations" sort ce 26 juin, alors que les débats sur le racisme et l'héritage du colonialisme n'en finissent plus de déchaîner les passions.

En effet, la série Mermaid Project et sa suite Mutations nous propose de suivre les aventures de deux agents spéciaux de l’ONU évoluant dans un monde bouleversé par les catastrophes écologiques et dans lequel les Blancs ont été déclassé tant socialement que racialement. Ils sont désormais victimes d’un racisme systémique. Nous avons rencontré Corine Jamar et Fred Simon, les auteurs avec Léo de cette série en phase avec l’actualité brûlante.

Comment aviez-vous rencontré Léo ?

Corine Jamar : Léo et moi nous étions croisé lors de divers événements BD mais notre véritable première rencontre remonte à plus de 10 ans, il avait lu mon premier livre intitulé Emplacement réservé. C’était un livre conçu sous forme de nouvelles. Il a été réédité récemment en roman, ce qui était plus logique. Léo et son épouse Isabelle ont lu mon roman, ils l’ont beaucoup aimé et m’ont demandé l’autorisation de l’adapter au théâtre. Trois ans plus tard, il m’a recontacté pour me proposer de co-scénariser une série BD. C’est comme cela que tout a débuté.

Fred Simon : Quant à moi, Dargaud m’avait contacté suite à la proposition de Léo qui avait aimé une de mes séries. C’est en revoyant dans sa bibliothèque un exemplaire de l’intégrale de Rails qu’il a pensé à moi. Il pensait que mon style pourrait coller à l’univers de Mermaid Project et c’est vrai qu’il y a des correspondances avec la vision du futur proposée dans Rails. Pour le reste, je n’ai pas vraiment modifié mon dessin car Mermaid Project est une série d’anticipation avec un côté rétro que j’aime bien. Graphiquement parlant, j’ai proposé un trait assez simple et léger pour les personnages, tout en proposant des décors fouillés.

Corine Jamar (Mermaid Project/Mutations) : "Notre série nous rappelle que même si le monde change, l'être humain ne change pas"
Mutations T.1/2
Léo, Corine Jamar & Fred Simon © Dargaud

Corine Jamar, comment s’est déroulé la conception du scénario ? Comment vous êtes-vous répartis l’écriture de l’histoire ?

Corine Jamar : Nous avions vraiment un rôle égal dans l’écriture du scénario. Léo a apporté une ébauche d’idée, une idée qui porte vraiment sa marque ; il voulait une femme comme personnage principal et il voulait une histoire qui se déroule dans le futur. Il m’a soumis ces pistes là en me demandant si j’avais envie d’écrire un récit dans ce genre là. J’ai répondu que le futur lointain ne m’intéressait pas mais un futur proche, un récit d’anticipation oui. Nous nous sommes donc coordonnés pour trouver une période temporelle qui nous convenait à tous les deux. Ensuite, le brainstorming de l’histoire s’est vraiment fait dans une ambiance joviale, on prenait des verres et déjeunait régulièrement ensemble, on déconnait tout en réfléchissant aux grandes lignes de notre scénario. Nous avions partagé nos visions respectives du futur d’ici cinquante ou cent ans. Ensuite, j’ai rassemblé toutes nos idées dans une note que je lui ai envoyé. Puis, nous nous sommes revu pour travailler l’univers, puis le personnage principal. C’est la structure de notre méthode de travail durant la conception de cette série : on se voit pour partager nos idées. Ensuite, l’un de nous rassemble les idées dans une note. Ce document est ensuite annoté, rediscuté et enfin modifié. C’est un ping-pong. Lorsque nous avions des désaccords, nous fixions un rendez-vous pour en discuter de vive voix. Léo a le final cut au niveau du découpage et moi, je m’occupe de la finition des dialogues. Par contre, concernant les désaccords, c’est clairement Léo qui tranche.

En préparant l’entretien, j’ai découvert qu’au delà du scénario, vous vous étiez occupé de la cohérence de l’univers entre les albums. Pouvez-vous nous expliquer ?

Corine Jamar : C’est vrai que parfois en plaisantant, Léo m’appelle “la gardienne du temple” parce que j’insiste pour que l’univers soit cohérent mais on pouvait très bien retrouver cette vigilance chez Fred.

Fred Simon : En effet ! Par exemple pour la partie de l’histoire se déroulant à Rio de Janeiro, j’ai eu l’idée de représenter le stade Maracana. J’ai découvert ce stade mythique suite à la coupe du monde de football 2014 au Brésil.

Corine Jamar : Mais effectivement, je suis pointilleuse sur la crédibilité de l’histoire car nous sommes dans un récit d’anticipation et cela m’intéresse vraiment d’avoir une assise qui soit très crédible, très réaliste, que ce soit par rapport à la communication avec les dauphins ou de manière général toute la partie documentation.

Fred Simon et Corine Jamar
Photo © Christian Missia Dio

Fred Simon, vous avez un style qui est semi-réaliste possédant un petit côté rétro qui colle bien à cette série. Mais il y a une chose qui m’a vraiment marqué, c’est la dureté de certaines séquences notamment quand on découvre le destin tragique de certains personnages. La violence de ces séquences est décuplée par à la fois le côté très froid des expériences scientifiques et en même temps par l’émotion qu’expriment les personnages.

Fred Simon : C’est vrai ce que vous dites, j’ai un dessin qui est assez classique franco-belge mais j’aime bien ajouter de l’émotion dans les scènes d’action car cela décuple leur impact. Je n’aime pas faire les choses à moitié donc oui, la séquence que vous me décrivez était assez brutale. Lorsque j’ai dessiné toutes les scènes avec ce personnage, je voulais montrer son visage émacié et marqué par les tortures qu’il a subi. Je pense qu’ il faut aller dans le sens de l’histoire. Mon dessin est ce qu’il est mais ce n’est pas parce que l’on a un dessin semi-réaliste que l’on ne doit faire que des histoires comiques et gentilles. Mon dessin est d’abord au service d’une histoire, celle-ci pourrait être une histoire d’horreur par exemple. Ce serait une surprise pour les lecteurs qui pensent être dans leur confort et qui, d’un coup, sont secoués par certaines cases.

Si je dois résumer l’ensemble de la série, je dirais qu’il y a trois grands axes, trois grandes thématiques : les questions raciales, les enjeux économiques et géopolitiques et enfin les problèmes environnementaux. Pour la thématique du racisme, j’ai été particulièrement surpris que vous abordiez le colorisme qui est présent en filigrane tout au long de la série. C’est une discrimination qui est mal connue en France. Étiez-vous sensibilisé à cette problématique ?

Corine Jamar : Le colorisme, qu’est-ce que c’est ?

Léo et Corine Jamar lors d’une séance de dédicaces durant la Fête de la BD 2018 (Bruxelles)
Photo © Christian Missia Dio

Le colorisme est une discrimination issue du racisme qui consiste à différencier les individus issus d’un même groupe raciale (ex : les Noirs) selon la clarté de leur peau, une peau plus claire étant considérée plus jolie et plus mainstream qu’une peau foncée. Le colorisme concerne aussi la nature des traits du visages et des cheveux, les personnes se rapprochant des canons de beauté occidentaux sont favorisés par rapport aux autres. Dans Mermaid Project, votre héroïne Romane Pennac est régulièrement victime d’un colorisme inversé tout au long de ses aventures car elle est blanche et blonde.

Corine Jamar : C’était un peu le hasard sans doute mais lorsque Léo et moi avions commencé à bosser ensemble, je me suis remémoré le roman de Philip Roth, “The Human Stain”, La Tâche en français. En gros, c’est l’histoire d’un homme qui a du sang afro-américain mais qui le cache car il ambitionne une carrière de prof à l’université, ce qui peine terriblement sa famille. Il se fait passer pour un juif. Mais son passé le rattrape suite à un scandale. Cette histoire traite de toute la fragilité de cette homme en conflit avec lui-même. C’est un roman que j’ai lu il y a vingt ans et que j’ai beaucoup aimé. Il y a un autre récit qui se déroule dans les années 1940 et qui m’a également inspiré. C’est un film qui raconte l’histoire d’une femme afro-américaine mais qui naît avec la peau blanche. Mais contrairement au personnage principal du roman de Philip Roth, cette femme est totalement en phase avec ses origines. Enfin, il y a la biographie de Malcolm X qui m’a également influencé.

Je ne connaissais pas le terme “colorisme” par contre, quand vous dites que l’on a souligné le fait que Romane est une femme blanche et blonde, c’est exactement comme à l’époque où plus une personne était noir de peau et plus cette personne était stigmatisée. Nous ne nous étions pas dit : “Tiens, on va faire ça”, je ne pense pas que notre réflexion est allé jusque là. Mais maintenant que vous le dites, oui et sans doute que souterrainement mes lectures m’ont beaucoup plus marqué que je ne le pensais. Oui, c’est bien possible.

À travers la question du colorisme, nous avions voulu montré comment le rapport de force s’était inversé au sein des pays européens et des États-Unis entre les Blancs d’un côté et les personnes dites “de couleur” de l’autre, et entre l’Occident et les anciens pays du Tiers monde.

Mutations T.1/2
Léo, Corine Jamar & Fred Simon © Dargaud

La conclusion de Mermaid Project nous montre que, finalement, le monde n’a pas tant changé que ça...

Corine Jamar : Exactement et c’est une des conclusions de Romane ! Effectivement, il y a tous ces mouvements éco-responsables auxquels nous assistons, c’est vrai. Il y a des tas de gens qui prennent de supers initiatives pour nous permettre de consommer local plus facilement. Toutes ces choses auxquelles nous assistons sont géniales mais l’Homme étant ce qu’il est, nous ne pensons pas qu’il changera fondamentalement. Il ne changera pas car il veut toujours plus à cause de son cerveau reptilien à la con !

Bien que la corruption n’a pas été complètement éradiqué dans votre série, l’univers que vous nous proposez montre tout de même un monde un peu plus égalitaire.

Corine Jamar : Effectivement, il y a un personnage dans la série qui représente une réminiscence du passé où l’argent était roi. Le monde dans Mermaid Project a malgré tout évolué sur ces questions là, mais il y a des coups de frein et Algapower en est un. On reste des humains et le goût du profit continue malheureusement de perdurer. Mais heureusement, il y a des gens comme Brahim El Malik et Romane Pennac qui s’opposent à ce genre de comportement.

Dans l’univers de Mermaid Project, les grandes religions monothéistes ont été bannies. Sachant que Léo est athée et a une vision très négative de la foi, de la spiritualité et des religions, quel est votre point de vue sur ces sujets ?

Corine Jamar : Vous avez parfaitement raison par rapport à Léo, ce n’est même pas la peine d’essayer d’introduire un peu de spiritualité ou de religion, ça vous pouvez l’oublier (rires) ! Dans le scénario, j’avais initialement prévu qu’un des personnages ait une petite croix ou un petit symbole religieux, pas nécessairement chrétien, ça aurait pu être islamique ou d’une autre religion. Ce symbole serait caché dans sa chemise car les religions sont interdites dans l’univers que nous avons créé. Il y avait une autre séquence dans laquelle Romane jure, alors que c’est interdit. Vu tous les conflits causés par les religions auxquels on assiste maintenant, je souhaitais aborder ça un peu plus dans la série mais Léo n’y était pas favorable. Il ne fallait certainement pas commencer à avoir un truc un peu religieux parce qu’il est anticlérical très clairement, il bouffe du curé et de l’imam à toutes les sauces (rires). Même introduire un peu de spiritualité, ce n’était pas une bonne idée car ce n’est pas du tout son univers. Donc, dans notre série, à cause des conflits, les religions ont été bannies. Maintenant à titre personnel, je ne pense pas qu’exclure les religions est une solution, loin de là ! Comme disait Malraux : “le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas”.

Fred Simon : Comme Léo, je suis athée. Après, je ne suis jamais intervenu dans l’écriture de l’histoire. Je me contente uniquement d’en être le dessinateur.

Mutations T.1/2
Léo, Corine Jamar & Fred Simon © Dargaud

En plus du dernier tome de Mutations, il y a une intégrale de Mermaid Project en noir et blanc qui paraîtra le même jour. Était-ce votre idée ou une proposition de l’éditeur ?

Fred Simon : C’était une proposition de François Le Bescond, notre éditeur chez Dargaud. Le format de cette intégrale est un peu plus petit que le format album classique. Je crois que c’est un A4.

Corine Jamar, avant de devenir scénariste et romancière, vous aviez d’abord travaillé dans la publicité. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

Corine Jamar : À 20 ans j’ai commencé à travailler dans des agences de pub afin de gagner ma vie. Ma fille aînée est handicapée suite à un accident, donc du coup je ne pouvais plus bosser huit à dix heures par jour en agence. Comme j’écrivais depuis toujours sans essayer d’en faire quelque chose, mes tiroirs étaient remplis d’écrits. Je me suis donc dit que c’était l’occasion de passer freelance et de me mettre un peu plus sérieusement l’écriture. J’ai commencé par écrire des livres pour enfants, puis des romans. J’ai écrit ma première trilogie BD, Les Filles d’Aphrodite avec André Taymans au dessin. Cette série a été publié chez Glénat de 1999 à 2002. Ensuite, j’ai publié un album de Blanche avec Guillaume Francart chez Casterman, suivi des Incollables, une BD jeunesse avec André Taymans au scénario et Bruno Wesel au dessin.

Avez-vous d’autres projets BD en préparation ?

Corine Jamar : J’ai quelques idées de scénario mais je n’ai pas de dessinateur pour le moment et la période de confinement que nous venons de vivre n’a pas été idéal pour démarcher. Je dois avouer que j’ai un peu de mal avec cette partie de mon métier de scénariste qui consiste à démarcher des dessinateurs. J’ai le contact et le dialogue facile mais lorsqu’il s’agit de demander une collaboration, j’ai un peu de mal (rire).

Fred Simon : Et moi, j’ai quelques projets mais pour l’instant, il n’y a rien d’officiel. Donc je préfère éviter d’en parler.

Mutations T.2/2
Léo, Corine Jamar & Fred Simon © Dargaud

Voir en ligne : Découvrez la série "Mermaid Project" sur le site des éditions Dargaud

(par Christian MISSIA DIO)

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À lire sur ActuaBD.com :

Mermaid Project - Intégrale Édition noir & blanc - Par Léo, Corine Jamar & Fred Simon - éditions Dargaud. Album à paraître le 26 juin 2020. 248 pages, 29,99 euros.

Mutations T.2 - Par Léo, Corine Jamar & Fred Simon - éditions Dargaud. Album à paraître le 26 juin 2020. 64 pages, 15 euros.

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