Nicolas Mahler illustre Thomas Bernhard

17 juin 2012 3 commentaires
  • Le dernier ouvrage de Mahler, dont la version française paraîtra prochainement, a été publié en allemand chez Suhrkamp il y a quelques mois. Le bédéiste autrichien, récipiendaire en 2010 du prix Max et Moritz décerné au meilleur auteur de bandes dessinées germanophone, nous livre cette fois-ci une adaptation graphique de {Maîtres anciens}, le célèbre roman de son compatriote Thomas Bernhard.

Depuis plus de trente ans, le vieux Reger passe une matinée sur deux sur une banquette de la salle Bordone du Musée des Beaux-arts de Vienne, devant L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. Musicologue et fin connaisseur d’art et de philosophie, il n’y vient toutefois pas tant, déclare-t-il, pour contempler la toile du maître que pour profiter de la lumière et de la température idéales de la salle Bordone. Bien loin de vouer un culte aux grands maîtres, à ces maîtres anciens auxquels il a pourtant consacré toute sa vie, Reger s’évertue à les désacraliser. Avec une espèce de rage frisant la haine, il scrute leurs œuvres, ces produits du mécénat de l’Église catholique de la Vienne et de l’Autriche des Habsbourg, trois choses qu’il abhorre par-dessus tout, jusqu’à ce qu’il soit parvenu, littéralement, à les réduire en pièce, ne laissant subsister que des « fragments », des tentatives inachevées, des « caricatures ». À travers le récit de l’écrivain Atzbacher, disciple et confident de l’octogénaire misanthrope, le lecteur pénètre peu à peu l’univers de ce dernier pour apprendre de quoi se nourrit sa pulsion iconoclaste.

Nicolas Mahler illustre Thomas Bernhard
Mahler, Alte Meister © Surhkamp, 2011
"Les peintres, tous ces maîtres anciens, qui pour la plupart me répugnent plus que toute autre chose et que j’ai toujours eus en horreur, dit-il, n’ont pas un bon caractère, et ils ont même toujours eu un très mauvais caractère, et pour cette raison ausi un très mauvais goût."

En se mesurant à Maîtres anciens, une des œuvres les plus complexes et les plus achevées de Thomas Bernhard, Nicolas Mahler a fait preuve de beaucoup de courage. Non seulement parce que rendre l’esprit d’un roman de 300 pages en 150 planches d’une case et 150 phrases constitue déjà en soi une entreprise assez risquée, mais aussi parce que Mahler risquait de s’y perdre lui-même, de voir son style si caractéristique succomber à la puissance de l’écriture de Bernhard.

Deux question, donc : Mahler trahit-il Bernhard ? Et lui survit-il ?

Mahler, Alte Meister © Surhkamp, 2011

Sur ce dernier point, un simple coup d’œil sur l’ouvrage de Mahler suffit à balayer toutes les inquiétudes. Bien loin d’abandonner son propre style, le bédéiste, qui se glisse tout naturellement lui-même dans le personnage de l’écrivain-narrateur Atzbacher, inscrit pleinement son univers graphique dans l’œuvre de Bernhard. À travers son adaptation, il nous entraîne dans une véritable visite guidée on ne peut plus personnelle du Musée de Vienne. D’une main de maître (qui démontre une bonne fois pour toutes aux mauvaises langues qu’il sait véritablement dessiner !), Mahler, en quelques lignes claires rehaussées çà et là d’aplats de jaune tirant sur le doré, nous fait redécouvrir avec beaucoup d’ingéniosité et de simplicité le fastueux Musée de Vienne et les œuvres qu’il abrite. Il est d’ailleurs assez fascinant de constater à quel point le dessin de Mahler, qui prend pour ainsi dire au mot le jugement de Reger selon lequel il nous faut caricaturer les chefs d’œuvres des grands maîtres pour arriver à nous les rendre supportables, colle au propos de Bernhard.

L’écrivain autrichien Thomas Bernhard

En ce qui concerne la première question, toutefois, Mahler me semble moins heureux. Le roman de Bernhard, il faut l’avouer, a pas mal souffert de la cure d’amaigrissement que lui impose Mahler. Sans doute le bédéiste s’est-il senti autorisé à caricaturer le propos de Bernhard, comme il caricature, sur l’invitation de Bernhard lui-même, les maîtres anciens. Jusque-là pas de problème.

N’empêche que si la caricature, par définition, réduit nécessairement la complexité l’œuvre, sa fonction n’est pas d’occulter, mais au contraire de révéler et de mettre en valeur l’essentiel. Or, sous la plume de Mahler, Reger apparaît tout au plus comme une version édulcorée de la figure du Faust de Goethe, le personnage de l’intellectuel aigri qui, au seuil de sa vieillesse, se rend compte que la science et la réflexion sont une perte de temps et que la seule chose qui compte et qui peut sauver l’homme, au fond, c’est l’amour.

Mais le propos du Reger de Bernhard est infiniment plus subtil, car s’il affirme d’un côté que l’art déçoit et qu’il ruine l’homme en le détournant des relations humaines et de l’amour, il insiste aussi longuement, de l’autre côté, sur le fait que l’art seul permet à l’homme de survivre à la perte de l’être cher. Il faut donc lire Mahler pour le dessin, mais lire ou relire Bernhard pour la leçon de choses !

(par Manuel Roy)

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