One-Punch Man, un coup de poing dans le marché du manga !

4 février 2016 1 commentaire
  • Phénomène avant même sa sortie, objet d'une bataille entre éditeurs français pour en acquérir la licence, et à présent meilleur démarrage manga depuis dix ans, {One-Punch Man} s'annonce comme le nouveau titre majeur du marché français du manga.

Difficile de passer à côté : la campagne publicitaire a été puissante, comme rarement dans le manga. Des affiches un peu partout, à commencer dans le métro. Si Ki-oon nous avait habitué à une telle stratégie, Kurokawa lui emboîte donc le pas pour accompagner la sortie de son nouveau hit : One-Punch Man.

Kurokawa tire son épingle du jeu

Le titre, provenant du catalogue de la Shueisha, fut d’ailleurs l’objet d’une concurrence feutrée, et néanmoins féroce, entre les principaux éditeurs français, tant il était depuis un moment déjà repéré comme le nouveau gros potentiel du marché. Et si c’est l’outsider Kurokawa qui l’a emporté, ce n’est pas seulement sur une question de gros sous.

À ce petit jeu, il est évident que ses concurrents directs, les Glénat ou les Kana, avaient du répondant. Ce n’est pas non plus une question de liens noués avec les ayantsdroits, puisque là encore, Kana, Glénat ou Kazé sont les partenaires historiques et "légitimes" de Shueisha sur le catalogue shonen.

Non, il faut se rendre à l’évidence : Kurokawa a manifestement su convaincre, avec des arguments de poids. Il a certainement su expliquer quelle place privilégiée il réserverait au titre dans son catalogue, quelle exposition il lui offrirait pour son lancement, quel accompagnement il lui fournirait. Bref, de quel investissement éditorial il saurait faire preuve.

One-Punch Man, un coup de poing dans le marché du manga !
Publicité photographiée dans le métro à Paris
photo A. Pigeat

Et le terrain avait été bien préparé. Outre une sensibilisation très large de la presse en amont de la sortie et la présente campagne publicitaire, on peut aussi évoquer la sortie à l’automne de l’anime dérivé du manga, dont Kurokawa s’était fait l’écho et sur laquelle l’éditeur s’est appuyé. En streaming sur la plateforme ADN, cet anime fut - et est toujours - proposé en VOSTFR et gratuitement qui plus est. De quoi préparer son public pour la sortie manga trois mois plus tard.

Il y a, en ce moment, dans le marché français du manga, une dynamique de fond qui accompagne certains éditeurs "intermédiaires", talonnant les leaders naturels et historiques, ce fameux "Triple A" du manga, à savoir Glénat, Pika et Kana. Ces outsiders se nomment Ki-oon ou Kurokawa, et mènent une politique de développement et de promotion de leur catalogue renouvelée.

Ce n’est donc pas un hasard si Shueisha se tourne désormais vers eux pour leur confier ses pépites : One-Punch Man en janvier pour Kurokawa, et en avril, en provenance du Weekly Shonen Jump, hebdomadaire leader du marché japonais et publiant par ailleurs One Piece, ce sera My Hero Academia, qui débarquera chez Ki-oon.

Cela commence, comme il se doit, par une grosse explosion
One-Puch Man © 2012 ONE, Yusuke Murata / SHUEISHA

Mais de quel genre de titre s’agit-il pour susciter une telle effervescence ? Certes, le marché apparaît un peu terne et en attente d’une nouveauté qui le bouscule, d’un nouveau One Piece, Naruto ou Fairy Tail, ce qui pourrait expliquer une certaine forme d’emballement. Mais One-Punch Man n’est pas qu’un effet de circonstance : il s’agit bien titre-phare, par son originalité, ses parti-pris narratifs, sa maîtrise graphique et sa manière de détourner des codes propres au genre dans lequel il s’inscrit.

De quel genre d’ovni s’agit-il ?

One-Punch Man narre le quotidien de Saitama, héros chauve et discret, dont le pouvoir est... de vaincre n’importe quel adversaire d’un seul et unique coup de poing ! Vous voilà prévenu : d’emblée le titre renverse le rapport de force. Ici, c’est bien le personnage principal qui constitue la menace absolue, dans une dynamique susceptible de tuer toute tension dramatique, lui-même se plaignant de l’ennui infini que lui procure cette outrageuse domination.

Parodique, One-Punch Man s’affiche immédiatement comme tel, ce que le contraste graphique entre le design du héros et celui de ses adversaires ou compagnons confirme rapidement. Mais d’une façon qui lui permet néanmoins de conserver et même de cultiver une prestance imposante, dans un processus de catharsis jubilatoire qui joue de l’attente de ce fameux coup de poing qui soldera le conflit, qui mettra un terme à la valse de l’adversaire, qui le confrontera à sa propre insignifiance alors même qu’il se targuait d’une supériorité formidable.

Pour le dire plus simplement, One-Punch Man offre une galerie de monstres plus terrifiants les uns que les autres (quand ils ne sont pas strictement liés à un traitement comique) et se permet la plus grande démesure puisque son héros sera toujours là pour résoudre la situation de manière à la fois drôle et même, osons l’anglicisme, ultra badass. Une façon de déployer un sens consommé du burlesque !

Apparition du héros, totalement déceptive !
One-Puch Man © 2012 ONE, Yusuke Murata / SHUEISHA

Ce premier tome présente donc cet état de fait, explique l’origine de cette toute puissance et amène Saitama à rencontrer son premier et principal compagnon, le cyborg Genos, héros sérieux et classique là où Saitama présente le contre-modèle. Pas de fil rouge pour le moment, et plutôt un manga alliant baston et humour. Et pour rendre cela le plus fluide possible, Kurokawa a fait le choix d’une traduction allant dans le sens de l’adaptation, comme l’éditeur l’explique sur son blog.

One-Punch Man ne raconte pas à proprement parler une aventure. Le manga s’amuse des codes des mangas de combat et de super-héros à partir d’un personnage qui en sape les fondements. Mais le titre ne se contente pas de cela et s’enrichit peu à peu, s’approfondit via une galerie de personnages secondaires très réussis qui permettent de revisiter certains motifs tout en faisant progresser la découverte de l’univers.

Un projet atypique...

Le titre possède par ailleurs une histoire éditoriale très particulière. À l’origine, il s’agit d’un webcomic écrit et dessiné par ONE, et publié sur son propre site par l’auteur à partir de 2009. Il est toujours en cours et vous pouvez le découvrir ici, à travers son premier chapitre en japonais. Dotée d’un graphisme résolument rudimentaire, qui se prête idéalement au propos parodique, la série connaît un petit succès dans les milieux amateurs et attire l’attention de Shueisha.

Un petit air de Piccolo pour un hommage à Dragon Ball ? Pas si simple : ce premier "vilain" du manga fait écho à Baikinman, le grand antagoniste d’Anpanman, personnage et série auxquels One-Punch Man fait directement référence dans la prononciation japonaise de son titre.
One-Puch Man © 2012 ONE, Yusuke Murata / SHUEISHA

C’est donc en 2012 qu’est lancée la version qui nous parvient aujourd’hui, sorte de remake de la première par un des plus talentueux dessinateurs manga actuels : Yusuke Murata. Celui-ci, connu pour son immense succès Eyeshield 21, s’empare de l’univers de ONE et lui donne une nouvelle dimension, dans un travail de collaboration avec le scénariste qui permet d’approfondir non seulement l’univers mais aussi les ressorts comiques et narratifs.

Le titre voit le jour non pas dans un magazine de prépublication papier, mais une nouvelle fois en ligne, dans le web magazine de Shueisha Tonari no Young Jump. La série y est lisible intégralement, et gratuitement, en japonais et vous pouvez en découvrir le premier chapitre ici. Elle possède également une version légale en anglais publiée sur le site anglophone du Weekly Shonen Jump édité par Viz. Précisons que pour le moment Kurokawa possède uniquement les droits de la version papier.

Gif du chapitre 17 : Genos teste Saitama

Yusuke Murata tire immédiatement pleinement profit de ce format de publication très particulier, qui laisse une grande latitude au dessinateur en termes de délai et de découpage. Il se permet ainsi de revenir régulièrement sur ses propres chapitres, corrigeant tel dessin, ajoutant telle scène, intercalant tel développement. Il propose aussi, dans la succession des planches, des montages graphiques qui rapprochent directement sa production du monde de l’animation. Il suffit de lire les chapitres 15 ou 17 du manga pour s’en convaincre.

Fermement ancré dans une culture nouveaux médias, One-Punch Man s’y déploie avec aisance et naturel. Son scénariste a fait son trou en dehors du système éditorial classique et à présent son dessinateur dessine devant ses fans et dialoguent avec eux régulièrement. Yusuke Murata possède et alimente, sous le pseudonyme de nebu_kuro, une chaîne Ustream et l’on retrouve ses vidéo sur une chaîne dédiée, sur Youtube. Comme par exemple celle-ci :



... et un départ canon

Avec un titre aussi associé, pour ne pas dire lié, au support numérique, on pouvait s’interroger sur son devenir papier. Au Japon, sans être un phénomène majeur comme One Piece, Naruto, L’Attaque des Titans, Seven Deadly Sins, Tokyo Ghoul, Assassination Classroom ou encore Haikyû, la série s’en tire honorablement.

Un joli succès, dont les volumes se sont vendus au-dessus de 700 000 unités en 2015, pour un total avoisinant les 3,7 millions d’exemplaires écoulés sur la période, ce qui le place à la 11e place du classement des séries les plus vendues dans l’année. La gratuité sur Internet, et l’usage particulier qu’a pu faire Yusuke Murata du médium, ne semblent pas avoir tant que cela impacté l’achat des volumes.

Un sacré bestiau, mais qui n’effraie guère Saitama
One-Puch Man © 2012 ONE, Yusuke Murata / SHUEISHA

En France, le succès semble, toute proportion gardée, plus prononcé encore. Le titre est en effet en train de réaliser le meilleur démarrage manga depuis bien des années. Avec un tirage de 65 000 exemplaires, et une mise en place au-dessus de 40 000 aussitôt écoulée, le premier week-end de vente a affolé les compteurs au point de conduire à une réimpression de 30000 exemplaires. Le classement Livre-hebdo le situe à la troisième place des ventes sur la semaine du 11 au 17 janvier, alors que le titre est paru le 14. Le rouleau compresseur est en route et on lui souhaite de poursuivre allègrement son chemin.

Car dans son sillage, c’est l’ensemble du marché du manga qui pourrait se trouver tiré vers le haut en suscitant un regain d’intérêt pour ce segment de la BD, attirant peut-être de nouveaux lecteurs. Une dynamique positive que l’on espère, avec déjà le constat qu’avec One-Punch Man l’année 2016 commence fort pour le manga. D’autant que d’autres séries intéressantes et porteuses débutent en même temps, comme Les Enfants de la Baleine, chez Glénat (une petite merveille, on vous en parle bientôt).

Beaucoup de lecteurs de manga français y sont venus par le shonen nekketsu, par Dragon Ball, Saint Seiya, One Piece ou Naruto. One-Punch Man parle intimement à ce lectorat, qu’il soit encore plongé dans le genre ou qu’il s’en soit écarté. C’est en cela qu’il s’impose d’ores et déjà en titre de référence et son succès ne fait que confirmer cette évidence.

Le fameux "coup de poing et pis c’est tout" ! Donné par un Saitama totalement blasé.
One-Puch Man © 2012 ONE, Yusuke Murata / SHUEISHA

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

One-Punch Man T1. Par ONE (scénario et oeuvre originale) et Yusuke Murata (dessin). Traduction Frédérc Malet. Kurokawa, collection shonen. Sortie le 14 janvier 2016. 192 pages. 6,80 euros.

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