Patrick Gaumer : « André-Paul Duchâteau a eu mille et une vies dans une seule »

4 avril 2005 0 commentaire
  • Les éditions du Lombard s'apprêtent à fêter en mai prochain un double anniversaire : les cinquante ans de la série {Ric Hochet} (70 albums) et les quatre fois vingt ans de son scénariste, {{André-Paul Duchâteau}}. Une monographie paraîtra alors qui nous éclairera sur la vie d'un homme qui partage son talent entre différents genres : du roman policier aux nouvelles radiophoniques, en passant par la direction de magazine sans oublier, bien entendu, la bande dessinée. {{Patrick Gaumer}}, par ailleurs auteur du "Larousse de la BD", a retranscrit les propos du grand scénariste dans une émouvante conversation. Rencontre avec un encyclopédiste à la gentillesse légendaire.

Vous publierez en mai une monographie consacrée à André-Paul Duchâteau. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce scénariste ?

A chaque fois que je vois cet homme de quatre-vingts ans, j’ai l’impression d’avoir en face de moi un éternel jeune homme. Il a un tel enthousiasme, qu’il est difficile de porter un autre regard sur lui ! André-Paul est en perpétuelle activité intellectuelle. Nous sommes tous les deux des personnes extrêmement pudiques. Malgré cela, le courant est tout de suite passé entre nous, si bien que je le considère, aujourd’hui, comme un second père.

Patrick Gaumer : « André-Paul Duchâteau a eu mille et une vies dans une seule »
A paraître en Mai 2005

Votre rencontre ne faillit pourtant pas se faire ?

André-Paul Duchâteau devait se porter garant de la première édition du Dictionnaire Mondial de la BD. L’éditeur souhaitait associer un nom connu pour accompagner la présentation du dictionnaire aux journalistes belges. Le scénariste de Ric Hochet avait gentiment accepté, mais a dû annuler sa participation peu de temps après. Il était tombé très malade. André-Paul s’est désisté avec beaucoup de délicatesse et a délégué son ami Tibet, avec lequel j’ai rapidement sympathisé.

Votre recueil d’entretiens avec Tibet est-il né de cette rencontre ?

Oui et non ! Je regrettais qu’il n’y ait pas un grand livre sur lui. Sa carrière est si riche ! Un petit livre, fort intéressant, édité par Le Centre Belge de la Bande Dessinée, présentait Ric Hochet du côté pile, et Chic Bill du côté face (ou inversement). L’idée m’avait séduit. J’ai eu envie de réaliser une véritable monographie sur Tibet et André-Paul Duchâteau...
Lors d’un cocktail, j’ai parlé de cette idée à Yves Sente. Le directeur éditorial du Lombard regarda soudainement à gauche et à droite. Puis m’éloigna, pour parler dans un coin, à l’abri des regards. Et pour cause : Tibet était dans les parages. Il me confia alors que le Lombard préparait un événement pour les cinquante ans de carrière du dessinateur marseillais. Il était intéressé par ce projet. Mais il m’imposait une condition : boucler l’écriture du livre en moins de huit mois ! J’ai donc dû me résoudre à abandonner provisoirement la partie consacrée à André-Paul.

Il s’ensuit votre première rencontre avec le scénariste.

Je l’ai bien évidemment soumis à la question pour le livre sur son complice. J’ai rencontré un homme délicieux et charmant. Bref, un parfait gentleman ! Quelques mois après la parution de cette première monographie, j’ai été dépêché à Bruxelles par Le Figaro, pour écrire un article sur Duchâteau. Le quotidien publiait alors le premier album des Romantiques, dessiné par Éric Lenaerts. J’ai intitulé ce texte : « André-Paul Duchâteau, Gentleman Conteur ». Cela lui correspondait si bien que nous avons décidé d’en faire le titre de sa monographie.

Il est aujourd’hui connu pour ses scénarios de Ric Hochet, mais en réalité il a eu « mille et une vies dans une seule ».

Effectivement. Il dormait très peu. André-Paul se levait vers six heures du matin, puis filait à la rédaction de l’hebdomadaire Pourquoi Pas ?, où il s’occupait de la publicité. À onze heures, il rejoignait le groupe Rossel (éditeur du quotidien belge Le Soir). Il y était directeur de collection. Il rentrait chez lui à midi pour manger et se reposer quelques minutes, puis partait pour les éditions du Lombard où il assumait le poste de rédacteur en chef du journal de Tintin. Ensuite, il partait à la RTBF (Radio Télévision Belge) pour enregistrer l’émission Voulez-vous jouer ?, et écrire quelques sketches. Après cette longue journée, André-Paul rentrait chez lui vers neuf heures du soir. Il lisait alors les quotidiens et quelques pages d’un roman. Le samedi, il écrivait ses nouvelles policières, et le dimanche ses scénarios ! On ne peut qu’admirer sa puissance de travail. Et dire que Charlier, Goscinny et un bon nombre d’auteurs de la grande époque avaient ce même rythme de vie, car la BD était terriblement mal payée. André-Paul m’a parlé de cette période avec beaucoup de franchise.

Les années Radio
André-Paul Duchâteau et Jacques Mercier. (photo : (c) DR).

Vous a-t-il parlé de ses années passées au Congo, de 1955 à 1958 ?

Bien sûr ! C’est une période très intéressante, même si elle fut brève. Il y a rencontré Joseph Mobutu (qui deviendra le dictateur du Congo/Zaïre), alors que ce dernier n’était encore qu’un jeune et brillant journaliste considéré comme pro-occidental. J’ai retrouvé quelques documents peu connus qui concernent cette période. Je songe par exemple à des nouvelles publiées dans l’édition congolaise de Pourquoi pas ? Impossible de les trouver à la Bibliothèque Royale Belge ! Une charmante dame du Musée Africain de Tervueren m’a donné des copies de ces documents rarissimes.

Quelle enfance a-t-il eue ?

Son grand père était imprimeur et était issu d’une famille bourgeoise originaire de Tournai. Son enfance fut partagée entre des moments de joie, de confort, et des drames. Son père, Gaston, était d’une méchanceté épouvantable et n’hésitait pas se transformer en tyran domestique, frappant l’un ou l’autre membre de la famille.
Gaston ne s’est pas beaucoup occupé d’André-Paul, si bien que ce dernier ne l’a pas beaucoup connu. Il ne possédait aucune photographie de son père et connaît, encore aujourd’hui, mal sa vie.
André-Paul savait juste qu’il avait été Général-Major dans l’aviation de l’armée Belge. J’ai donc logiquement écrit à l’armée pour avoir une photographie. J’ai réussi à obtenir la photo de sa carte militaire, ainsi que différentes informations.

Avez-vous une méthode de travail pour interviewer ces monstres sacrés de l’histoire de la bande dessinée ?

Je n’aime pas trop le terme « monstres sacrés ». Ce sont avant tout des créateurs profondément humains ! Interviewer Tibet était relativement facile car nous fonctionnions de manière chronologique. Mais André-Paul a multiplié les collaborations et les supports pour lesquels il a travaillé. Comme je vous le confiais précédemment, il a participé, en même temps, à de nombreuses aventures éditoriales. J’ai donc regroupé mes questions par genres... La BD, le roman, les nouvelles, la radio, la télé, etc.

Vous avez publié la nouvelle édition du Larousse de la Bande dessinée en 2004. Comment est né ce dictionnaire ?

Le Larousse de la BD, tel qu’il se présente aujourd’hui, peut être considéré comme le « fils spirituel » du Dictionnaire Mondial de la Bande Dessinée, un ouvrage qui devait être à l’origine écrit par Claude Moliterni et Philippe Bronson. Pour différentes raisons, ce dernier a déclaré forfait. J’ai débarqué dans ce projet, qui devait être un réel travail d’écriture partagé. Au final, les choses ne se sont pas passées aussi facilement. Pour résumer les choses, je renvoie simplement à un petit encadré figurant dans l’édition 1998 de l’ouvrage : « Les recherches iconographiques ont été supervisées par Claude Moliterni et Patrick Gaumer, qui a assuré, pour sa part, l’écriture et la vérification de l’ensemble des textes. »

Cette édition de 1998 mentionnait simplement la collaboration de Claude Moliterni...

Effectivement. Contractuellement, il devait toujours figurer sur la couverture. Reste que je me suis occupé des nouvelles entrées, des recherches iconographiques qui les accompagnaient et, surtout, des corrections. Par exemple : J’avais fait mourir prématurément Carl Barks (le créateur de Picsou) dans l’édition de 1994 ! Aujourd’hui encore, je m’en veux d’avoir laissé passer une telle coquille !

Parlez-nous de l’édition de 2004.

Les éditions Larousse et moi-même avons recherché une solution juridique pour clarifier la collaboration problématique de Moliterni. Une fois que tout ça fut réglé, j’ai écrit une nouvelle version de ses rares textes - une petite dizaine - et remplacé son iconographie par d’autres images. J’ai aussi remanié pas mal de mes propres articles car, heureusement, on progresse en dix ans... Le dictionnaire s’appelle aujourd’hui le « Larousse de la Bande Dessinée ». Une nuance non négligeable ! J’y ai intégré les grandes tendances actuelles : de l’émergence - à l’explosion - des labels indépendants aux mangas. En 1994, il n’était sorti qu’une vingtaine de titres... Dix ans plus tard, ce sont plus de 750 nouveautés asiatiques - j’y inclus les manhwas, l’équivalent coréen des mangas - qui ont été publiés sur l’ensemble du marché franco-belge... Un véritable « tsunami » !

J’imagine que vous êtes moins à votre aise lorsque vous traitez ce genre-là ...

Effectivement, mais c’est le métier. Il faut que je m’astreigne à une rigueur et à une certaine objectivité. Il faut être lucide : le manga mérite sa place dans le Larousse de la Bande Dessinée. C’est un sujet contemporain touchant d’autres générations de lecteurs. J’anime régulièrement des comités de lecture, et discute avec des adolescents pour mieux comprendre ce phénomène. Pourquoi s’intéressent-ils aux mangas ? Il est évident que ce type de bande dessinée est moins onéreux. Et puis, pour eux, c’est également une manière de montrer leurs différences face à leurs parents. Les mangas symbolisent la modernité.
Adolescent, je lisais Pilote et L’Echo des Savanes. Ces revues auraient pu être interdites quelques années plus tôt, car elles formaient une sorte de contre-culture. Aujourd’hui, la plupart des gosses trouvent que les bandes dessinées de Gotlib sont ringardes, tout simplement parce que leurs parents les lisent !
Je m’efforce de lire un maximum de mangas. J’apprécie l’œuvre de certains auteurs, je songe à Taniguchi : (Le Sommet des dieux, Le Journal de mon père, Quartier lointain) ; ou Urasawa, mais aussi à (Monster, 20th Century Boys) ou bien encore Yoshiharu Tsuge, que l’on a découvert avec L’Homme sans talent. Tout dernièrement, j’ai lu L’École emportée, un « bunko » dessiné par Kazuo Umezu. Quant aux autres, je me documente pour comprendre les raisons de leur succès. Je vais souvent sur les sites des éditeurs ou des « mangakas » japonais. La plupart sont en anglais et sont très faciles d’accès.

Comment gérez-vous les nouvelles entrées dans le dictionnaire ? Il y a un nombre de plus en plus important de nouvelles séries et d’auteurs.

Je dois faire face à des choix. C’est toujours cruel, mais il faut tenir compte de l’évidence. Ne pas parler, en 2004, d’auteurs tels que Emmanuel Guibert (Le Photographe), Riad Sattouf (No Sex In New York), ou Marjane Satrapi (Persépolis), serait absurde. Ensuite, je fais des choix personnels, compte tenu de la qualité du travail des auteurs ou de leur notoriété. Je refuse aussi toute étiquette et avoue prendre énormément de plaisir à lire et à défendre une série comme l’Élève Ducobu, qui est la série « chouchou » de ma fille Alice... avec Unico, d’Osamu Tezuka !

Quels sont vos projets, mis à part une prochaine édition de votre dictionnaire ?

Je signerai une nouvelle monographie, consacrée à Grzegorz Rosinski (Thorgal, Hans, Le Compte de Skarbek) courant 2006-2007... Pour l’heure, je suis en train de rédiger une chronique de « l’Aventure Lombard » qui couvrira les années 1996-2006, et qui fera suite aux deux précédents ouvrages de Jean-Louis Lechat. Pas de quoi s’ennuyer !

(par Nicolas Anspach)

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Photo (c) DR.

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