Patrick Marty : "L’histoire de Juge Bao, c’est presque un road movie."

11 février 2010 0 commentaire
  • Les éditions Fei, nouvel entrant dans la bande dessinée, lancent Juge Bao, une première série inspirée d'un classique de la littérature chinoise. Patrick Marty, le scénariste de ces petits volumes au format à l'italienne, nous parle de ces enquêtes dans l'Empire Song de l'an 1000.

Qui est ce juge Bao que l’on connaît peu en occident ?
Le juge Bao est un personnage historique. On a quelques traces de son œuvre. Il a traversé l’histoire grâce à la tradition orale, du XIème jusqu’au XVI/XVIIème siècle. C’est la tradition orale qui permet de ne pas perdre sa trace et aussi de le transformer en personnage mythique, légendaire. Le transformer physiquement, parce qu’il n’a jamais été un géant tout noir avec une lune sur le front comme on le représente aujourd’hui. C’était un petit personnage rondouillard qui faisait 1m62.
On a donc des informations sur son physique ?
Tout à fait. J’ai d’ailleurs trouvé pas mal de documents en chinois que je dois faire traduire. Il faut que j’aille un peu plus en profondeur là dessus. Je vais avoir d’autres éléments sur sa véritable vie, et je vais développer des choses autour de ça. Cette histoire, c’est aussi l’occasion de pouvoir croquer d’un point de vue géographique et historique cette Chine de l’an 1000, de l’Empire des Song.

Patrick Marty : "L'histoire de Juge Bao, c'est presque un road movie."
Le scénariste Patrick Marty, l’éditrice Ge Fei Xu et le dessinateur Chongrui Nie
(c) Thierry Lemaire

Quelle était la fonction exacte du juge Bao ?
Le juge Bao était mandaté par l’Empereur pour aller faire le ménage dans les provinces, dans le nord et l’ouest de la Chine. Dans l’Empire des Song, qui est très complexe au niveau de son administration, l’Empereur et ses services envoyaient des sommes colossales dans les provinces, assez loin, dès qu’il y avait des famines, des incendies (c’était un vrai fléau à l’époque), des inondations, etc. L’administration centrale envoyait donc des grosses sommes qui étaient captées par les gouvernements de province qui les utilisaient ou les détournaient. Il y avait ainsi beaucoup de détournement de bien public.
Pour dénouer ces affaires, le juge utilise des méthodes un peu particulières.
La particularité du juge Bao c’est qu’il peut parfois se grimer, se déguiser, se fondre dans la population, infiltrer des réseaux, interroger des mendiants, des commerçants, etc. Puis revenir, et faire le point avec son équipe et lancer des opérations d’enquête. Ce n’est pas uniquement un juge qui se lance dans une opération de nettoyage de la corruption en envoyant ses sbires arrêter les gens, les faire parler sous la torture, etc. Non, il y a vraiment à la base une enquête policière.

Le juge Bao s’introduit, grimé, dans une prison pour recueillir des informations
(c) Marty/Nie-Fei

Et chaque histoire se déroule dans une ville différente ?
Cette histoire, c’est presque un road movie. Parce que c’est un juge qui se déplace de capitales de province en capitales de province. Il est accompagné de tout un détachement de soldats, très aguerris, les meilleurs de l’Empire, une sorte de garde rapprochée très efficace. Avec un officier de police qui est un champion du maniement du sabre. Un page et un assistant qui est aussi greffier et médecin légiste. C’est tout un staff qui se déplace.
Et sur place, à quoi le juge Bao est-il confronté ?
J’ai organisé le récit sous la forme de deux lignes narratrices fortes. Il y a toujours une histoire de corruption qui va intéresser l’administration de la province, les notables. Et puis parallèlement il y a des crimes passionnels, au plus près de la population. Dans le tome 2, on parlera d’une histoire d’amour qui a duré quasiment toute une vie entre deux êtres qui se sont rencontrés pendant leur petite enfance et dont les destins ont été séparés puis se sont retrouvés, pour leur malheur. Une histoire très romantique traitée en parallèle d’une histoire de meurtres en série. Pour le troisième épisode, c’est plus une histoire qui va aller vers un démantèlement du crime organisé, qui s’intéresse à la problématique du secours et de la charité à la population. Le quatrième épisode tournera autour de la microfinance, pour relancer l’économie d’une province qui est complètement exsangue, ponctionnée par le gouvernement. C’est toujours très lié à des problématiques contemporaines. Je suis très attaché à ça.
Vous êtes-vous inspiré de récits existants ?
Il y a peu de choses qui existent en français. A ma connaissance, il y a deux ou trois ouvrages qui reprennent, grosso modo, toutes les trames qu’on connaît des aventures de Bao avec quatre ou cinq histoires vraiment emblématiques qui ont marqué sa carrière. Au delà de ça, en m’intéressant à une partie de sa vie qui est cette opération « mains propres » dans les provinces, je me suis dit « faisons un road movie et travaillons dans ce sens-là ». J’ai repris quelques bribes de trame et j’ai retricoté toute une structure narrative où j’ai beaucoup plus de liberté et où j’invente à 80% les aventures.

Le juge Bao et son escorte
(c) Marty/Nie-Fei

Dans la lignée de la tradition orale, avec votre patte personnelle ?
La grande surprise et surtout la grande joie que j’ai éprouvée à transmettre le premier opus aux Chinois, c’est qu’ils l’ont pleinement accepté et ils l’ont validé en me félicitant. Et là j’étais très heureux. Parce que c’est très difficile de s’emparer d’un héros national, de prendre énormément de libertés avec lui et d’être accepté par le pays qui l’a vu naître. Ils sont fans, ils ont adoré et il y aura une version papier en Chine également.
Combien de tomes prévus pour Juge Bao ?
Neuf. Le deuxième doit paraître le 9 avril et le troisième en octobre-novembre.
Qui a décidé de ce petit format un peu curieux pour l’édition française ?
Ce format 13x18 est un format traditionnel des classiques manhuas chinois. Quand Fei [NDLR : L’éditrice de la collection] me l’a présenté, j’ai tout de suite accepté, parce que c’est un format qui a une belle prise en main et, avec le graphisme de Chongrui Nie, on profite pleinement des dessins. Et c’est aussi l’occasion, parce qu’on y pense beaucoup, de glisser ce format dans les smartphones. Juge Bao existe sur iPhone en anglais et en français, et très bientôt en chinois (ils n’attendent que notre validation). Et puis il existe aussi un autre format traditionnel : le 9x13. Encore plus petits, les volumes se glissent dans la poche. On va éditer Juge Bao dans ce format-là, et Au bord de l’eau, le classique chinois, dans sa version originale, avec une illustration par page. Je vais m’attacher à l’adapter à partir de ce printemps.

(par Thierry Lemaire)

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