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Petit Poilu fait apprécier le silence

Par Morgan Di Salvia le 23 décembre 2011                      Lien  
Dix albums déjà pour Petit Poilu. Imaginée pour lancer les tous jeunes lecteurs dans le bain de la BD, la création de Pierre Bailly et Céline Fraipont fait la preuve que c’est parfois en silence que l’on raconte les plus belles histoires. Décryptage d’une série formidable.
Petit Poilu fait apprécier le silence
Face...
© Bailly - Fraipont - Dupuis

Petit Poilu, ou les aventures d’un petit bonhomme qui s’égare à chaque fois qu’il part à l’école, est un bande dessinée muette, conçue pour être lisible dès l’âge de 3 ans.

Pour réussir pareille prouesse, il s’agit de tout raconter par le dessin. Une difficulté qui exige un grand sens de la synthèse, un défi que relève volontiers le dessinateur Pierre Bailly : « Ça fait partie de l’ellipse de la bande dessinée : il faut toujours choisir la bonne image au bon moment. Dans chaque album de Petit Poilu, on a droit à plus ou moins 180 images. Il faut être économe. C’est finalement d’abord une histoire de montage. Il faut faire rentrer ces 180 images au chausse-pied dans le bouquin ». Pour se projeter dans des histoires sans paroles, le jeune public a besoin que le dessin soit extrêmement simple et lisible. Bailly renchérit : « Les enfants doivent décrypter chaque vignette comme un signal routier, il faut synthétiser. Le choix du muet fait en sorte que le dessin devient une forme d’écriture à part entière ».

...et profil, un petit bonhomme éminement sympathique
© Bailly - Fraipont - Dupuis

Chaque épisode de Petit Poilu fonctionne selon une trame de récit immuable. En début d’album, Petit Poilu quitte sa maison et sa maman avant de vivre des escapades pour le moins exotiques et incongrues. À la fin, tout rentre dans l’ordre, le petit bonhomme retrouve le chemin du foyer, la tête remplie de souvenirs.

Doit-on y voir une envie des auteurs d’instaurer un rituel pour les petits lecteurs, comme une comptine qu’on leur raconterait avant d’aller se coucher ? Pierre Bailly précise : « Lorsque Céline Fraipont a imaginé le concept, elle a mis en place la première et la dernière page qui sont comme deux parenthèses, ainsi que le moment où Petit Poilu sort la photo de sa maman de son sac. Ce sont des rouages qui ont existé bien avant que le personnage soit défini. C’est une forme de cadre, qui permet tout ce que l’on veut au milieu. C’est également une manière de rassurer les jeunes enfants, ils savent que Petit Poilu pourra retomber sur ses pattes et retrouver sa maison. Du coup, le lecteur peut d’avantage se laisser aller à ses émotions au cœur de l’album ».

Une fois le principe de la série imaginé, Céline Fraipont propose à Pierre Bailly de se consacrer à la création du personnage titre. Bailly s’en souvient : « Céline m’a présenté le concept : raconter des histoires en 32 pages, sans texte et dans un cadre précis et immuable. Tout était déjà en place, il ne nous restait plus qu’à trouver la tête du personnage, comme je m’intéresse beaucoup aux singes et aux bêtes à poils, Petit Poilu s’est rapidement imposé ! ».

Le petit visage rond et pileux choisi, les auteurs définissent leurs options graphiques : « Dès le début, on a choisi de travailler en aplat, avec un trait de contour très ligne claire et un peu mollasson. Quand je dis mollasson, je veux dire mou comme les frères Fleischer, période Betty Boop. Je transforme tous nos ingrédients avec ce style passe-partout. C’est une formule graphique qui attire la sympathie ».

Il est vrai que la sympathie envers la série va grandissant, notamment auprès des spécialistes de l’enfance, comme l’explique Céline Fraipont : « Outre l’aspect ludique, farfelu et poétique des univers visités par Petit Poilu, j’essaie de glisser dans chaque histoire un petit message, une petite idée humaniste assimilable par des enfants. Le but est que ça les touche et que ça les fasse réfléchir. Ce qui explique sans doute le succès de la série auprès des professionnels de l’enfance ».

Le potager de Petit Poilu
© Bailly - Fraipont - Dupuis

Cet hiver, c’est déjà le dixième album qui paraît. Une des particularités de la série, c’est que les univers explorés sont toujours très contrastés. Impossible – par exemple – de se raccrocher à des décors récurrents, les parenthèses casanières de début et de fin d’album mises à part. Ce qui constitue un vrai challenge pour les auteurs… Le dessinateur opine : « Il y a une approche design dans chaque épisode qui permet de repartir de zéro. C’est ça qui est amusant pour un dessinateur ou une scénariste. On s’empare de thèmes. Petit Poilu, c’est un peu comme si on revisitait le catalogue de Playmobil : les cow-boys, les Égyptiens, le safari,… Chaque épisode répond à une de nos envies d’univers. Notre terrain de jeu est presque infini ».

Un extrait de "Amour glacé"
© Bailly - Fraipont - Dupuis

En lisant Petit Poilu, on a l’agréable impression d’être face à des jouets, des peluches ou des personnages qui existent ou qui pourraient exister… Sans parler de Toy Story, on se pose légitimement la question de savoir si les jouets font partie des sources d’inspirations des auteurs…

Pierre précise : « Bien sûr, j’essaie de m’amuser. L’inspiration première vient en observant les enfants, les histoires qu’ils nous racontent, ou nos propres souvenirs d’enfance… Mais l’inspiration est également tout autour de nous : du dessin sur un paquet de chips au vieux manga, en passant par les Lego ou les dessins animés et séries que l’on aime. Il n’y a pas de limite. Le cadre de base est tellement précis, avec notre petite mécanique, que tout est permis graphiquement. On pourrait imaginer un épisode de Petit Poilu où tout est pixellisé, il rentrerait dans un ordinateur et découvrirait une réalité de pixels !

L’affiche du film "La Reine des Neiges"
réalisé par Lev Atamanov en 1957

Nous cherchons des prétextes pour explorer des univers qui nous intéressent. Par exemple pour Amour Glacé, j’ai vu, il y a deux ans, le film russe La Reine des Neiges de Lev Atamanov qui nous a beaucoup inspiré. D’ailleurs, je pense que Bernard Hislaire a dû le voir lorsque qu’il a dessiné le troisième Bidouille et Violette. C’est un film génial, doté d’une grande force poétique… En termes de référence, on ne se prive de rien, on peut s’appuyer sur toute l’histoire de la littérature et de l’imagerie pour enfants ».

Depuis le dernier album, les planches sont complétées par une page didactique. Un apport à destination des adultes, plutôt que des enfants, comme le précise Pierre Bailly : « Nous avons décidé cela pour aider les adultes qui étaient déconcertés par le fait qu’il n’y avait aucun texte. Ça donne des clés de discussion avec les petits pour les professions liées à l’enfance (logopèdes, instituteurs,…). L’idée vient de notre éditeur coréen, elle nous a plu, alors on l’a ajoutée à la version originale. Pour les enfants, ça ne change rien, ils profitent de l’histoire sans se soucier de cet appendice ».

Les adultes déconcertés par le manque de texte, un comble ! Est-ce à dire que Petit Poilu serait frappé par une limite d’âge ? L’auteur nuance : « Il y a moment où les enfants décrochent parce qu’ils ont envie d’être considérés comme des grands, mais nous sommes régulièrement surpris du nombre d’enfants sachant très bien lire et qui continuent à aimer Petit Poilu. En tant qu’adulte, j’ai toujours autant de plaisir à lire Le Nid des Marsupilami qui est un album pratiquement muet. La séquence de projection de diapositives de Seccotine nous a beaucoup influencé au tout début de notre travail sur Petit Poilu. Donc, je ne parlerais pas d’une limite d’âge, mais plutôt d’un état d’esprit. Il y a de nombreuses bandes dessinées muettes pour les adultes. On n’a rien inventé avec Petit Poilu, mais on a systématisé des idées. J’adore le boulot de Coudray sur L’Ours Barnabé et tous les bouquins de Fabio sont des monuments de BD muette ! ».

Patinoire et poupées russes
© Bailly - Fraipont - Dupuis

Il y a quelques semaines, le pilote du dessin animé de Petit Poilu a été révélé à la presse. Un projet audiovisuel qui nécessite un important travail d’adaptation. Bailly détaille : « On a essayé d’être fidèle à l’esprit de la BD. Nous avons collaboré de manière très étroite avec le réalisateur Benoît Feroumont, qui est un vieux copain, pour coller à l’univers de Petit Poilu. On a respecté la bande dessinée en la transformant. Ce pilote a été présenté au Forum Cartoon, qui a eu lieu en Pologne cet automne. On aimerait en faire une série télévisée muette. On verra... ».

Little Furry Pilote from Benoit Feroumont on Vimeo.

Alors que l’on pourrait penser que le muet facilite l’exportation et la vente aux télévisions étrangères, on constate que les chaînes ont une frousse bleue du zapping. Pour la plupart, l’absence de parole semble constituer un risque que les enfants ne restent pas sur le programme. Jusqu’ici, il faut bien constater que le muet est un frein aux investisseurs. L’auteur n’est pas convaincu par ce barrage : « De mon côté, je suis persuadé que le muet ne change rien, mais ce n’est pas la tendance actuelle. C’est donc plus compliqué de convaincre ».

Il y a aussi une question de rythme, que Pierre explique de la sorte : « Je regarde beaucoup les programmes pour enfants, je suis troublé par le rythme, que je trouve beaucoup trop rapide. Il me semble que les productions japonaises de l’époque de Maya l’abeille, Heidi ou Albator avançaient à une cadence très lente qui permettait de bien poser des univers. Je ne suis pas sûr que, sous le couvert de la modernité, il faille toujours aller de plus en plus vite. Si on arrive à faire cette série télé Petit Poilu, on espère affirmer que les parents de notre âge ont besoin de dessins animés beaucoup plus lents pour leurs enfants. Je ne sais pas si cette notion est déjà assimilée par les producteurs ».

La Petite Taupe
créée par Zdenek Miler

Le dessinateur avoue son envie profonde de prendre le temps de la rêverie : « Nous avons une grande admiration pour les dessins animés de Zdenek Miler La Petite Taupe. [1] C’est très suspendu, tout en racontant des choses profondes. C’est entre Chaplin, le cirque et le violoncelle. Il y a quelque chose de très juste. »

L’avenir nous dira si le dessin animé verra le jour. En attendant, Bailly & Fraipont gardent la cadence soutenue de deux albums par an : « Je pense que ça joue en notre faveur. On a réussi à tenir le rythme et voici qu’en cinq ans, dix albums sont disponibles. Ça permet à Petit Poilu d’exister en librairie, même si on n’est pas encore si visible que ça dans la masse de livres, mais ça montre notre volonté ». À cette belle allure, la scénariste et le dessinateur liégeois prévoient déjà quelques destinations futures pour leur petit bonhomme : « On garde la structure pour la suite évidemment, en le faisant voyager dans d’autres endroits. Le prochain se passe dans un hôpital, donc un lieu a priori assez froid et sinistre, pas très jojo. Mais on fait en sorte que cette clinique soit un peu farfelue ! À l’avenir, j’aimerais qu’on s’attaque à des personnages comme l’ogre ou l’espace et les robots,… ».

(par Morgan Di Salvia)

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Code EAN :

Propos recueillis en décembre 2011, par Morgan Di Salvia.

Sauf mention contraire, tous les dessins sont © Bailly - Fraipont - Dupuis

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A propos de Petit Poilu, sur ActuaBD :

> Petit Poilu bientôt en dessin animé ?

> Petit Poilu ? Mini-récit !

> Exposition Petit Poilu à Liège

> Pierre Bailly : « Il faut faire confiance aux enfants ! » (entretien en septembre 2007)

[1Au sujet de cette série d’animation tchèque, nous renvoyons vers ce site très complet : http://taupek.free.fr/

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1 Message :
  • Petit Poilu fait apprécier le silence
    7 février 2012 14:13, par Marianne

    Pierre Bailly sera en dédicace à la librairie Brüsel Flagey (Ixelles - Belgique) le samedi 18 février 2012 de 14h à 17h30 !!! Séance exclusivement réservée aux enfants ! Inscription indispensable sur place ou par téléphone au 02 649 02 11.

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