Céline Fraipont et Pierre Bailly ("Le Muret") : "Notre livre s’est imposé comme cela, en noir et blanc."

17 février 2014 0 commentaire
  • Jolie découverte de la rentrée 2014, "Le Muret" de Céline Fraipont et Pierre Bailly ausculte la solitude adolescente avec une tendre noirceur. On y suit les tribulations troubles de Rosie, 13 ans, délaissée par ses parents et errant dans le monde des grands. Une histoire touchante par sa justesse de ton et de trait, qui fait la fierté des créateurs de "Petit Poilu"...

Le Muret, ce n’est évidemment pas votre première collaboration , puisque vous animez déjà depuis quelques années déjà Petit Poilu (Dupuis) ensemble. Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer à une histoire comme celle-ci, qui est quand même très différente ?

Céline Fraipont : Pour moi ce qui a été le moteur c’était l’envie d’écrire du texte, des dialogues, et d’entrer dans une histoire aussi qui couvrait une autre tranche d’âge, ado/adulte. Et comme Petit Poilu commençait à être pas mal sur les rails, que j’avais pris mes aises dans cette série, il me restait des plages où je pouvais tenter de me mettre dans une autre forme de récit. Petit à petit, je suis venue au Muret, à mon rythme, en me disant que ça allait peut-être marcher mais peut-être foirer aussi. Je suis entrée dedans en état assez à l’aise. Et puis, je me suis laissée immerger dans cette histoire. J’ai été moi-même happée, en fait.

Céline Fraipont et Pierre Bailly ("Le Muret") : "Notre livre s'est imposé comme cela, en noir et blanc."

Donc c’est vraiment une écriture qui a été élaborée en parallèle de Petit Poilu.

C.F. : Oui, oui. Parce qu’on est toujours en train de réaliser cette série. C’est sur le côté que j’ai tenté cette expérience.

Pierre Bailly : Pour moi aussi, c’était une nouvelle expérience, même si avant de travailler sur Petit Poilu, j’avais déjà une dizaine de bouquins derrière moi. En général, j’essaie de m’adapter à chaque projet en partant à zéro, en me disant que, pour chaque projet, il faut trouver une manière de montrer l’histoire en images et que ce n’est pas forcément acquis. C’est ce qui s’est passé pour Petit Poilu. Je suis reparti de zéro. C’était un travail où l’on touchait un peu au b.a.-ba de la bande dessinée. Pour Le Muret, c’est la même chose. On a recommencé sur une page blanche. La démarche, c’est vraiment de se dire qu’il y a une histoire et qu’il faut essayer de la transmettre de la meilleure manière qui soit.

On imagine que c’est un projet a eu le temps de mûrir.

C.F. : Ça a pris du temps. Déjà, on était pris par les choses que nous étions en train de réaliser. Pierre a mis un peu de temps graphiquement à trouver sa place dans Le Muret, parce qu’il était tellement dans Petit Poilu, tellement drillé par une ligne claire assez exigeante où il faut être limpide dans la compréhension. C’est vrai qu’à partir du moment où j’ai eu fini le scénario, il a quand même mis quatre ans pour tout mettre en place. Après, il y a encore eu tout un travail sur le projet lui-même.

P.B. : En fait, il a encore beaucoup bougé dans son aspect par rapport à la première version. Déjà, elle était beaucoup plus importante nombre de pages. Elle faisait 260 pages alors que la version finale en compte seulement 180.

C.F. : On a fait tout un travail de remodelage, copié, collé, supprimé des parties pour arriver finalement à la structure définitive du livre.

P.B. : La méthode de travail n’est pas très éloignée de Petit Poilu : on travaille beaucoup par un jeu de ping-pong. C’est toujours Céline qui est à la base des projets, qui vient avec son histoire. Elle la découpe et elle en travaille le rythme, car c’est elle qui l’a en tête. Puis, on essaie de faire un réel travail de montage, comme au cinéma. Seulement, pour pouvoir faire un montage, il faut des rushes, il faut plus de matière que ce qui est montré à la fin.

Le Muret - Planche 32
© Céline Fraipont - Pierre Bailly - Casterman

C.F. : C’est vraiment quand l’histoire est storyboardée que j’ai une vision globale du nombre de pages que va prendre une séquence, que je peux me dire qu’il faut plus de pages pour telle scène ou plus de silence, moins de texte, pour une autre… Je peux ainsi me rendre compte qu’une séquence est trop courte, que l’on se prive d’une certaine émotion ou d’une certaine force, qu’il faut rajouter des pages.

P.B. : En fait, c’est ça qui est super : nous avons une manière de collaborer qui permet à l’histoire d’évoluer jusqu’au bout…

C.F. : ... et de prendre chacun sa propre direction. Ca prend plus de temps mais on peut se permettre ce luxe.

Le Muret - Planche 40
© Céline Fraipont - Pierre Bailly - Casterman

P.B. : Nous avions vraiment envie de transmettre l’histoire de la meilleure manière qui soit et donc en travaillant surtout par contrastes d’une séquence à l’autre, du jour par rapport à la nuit. Il n’y a pas eu de contrainte de temps. À une semaine de remettre les planches, on changeait encore plein de choses. Nous sommes passés par des phases où ça n’allait pas du tout, parce qu’on ne trouvait pas ce qu’il fallait, tant dans les dessins que dans le texte. Il fallait trouver un certain équilibre entre les énergies parce que c’est quand même un long bouquin.

Et puis, le livre s’est presque imposé comme ça, en noir et blanc, alors qu’il y a eu une version couleurs. Finalement, on s’est rendus compte que l’histoire fonctionnait en noir et blanc et que la couleur enlevait une force dans la manière de charpenter le livre avec juste ce qu’il faut pour que cela tienne, pour que le lecteur puisse entrer dedans à sa façon et y coller ce qu’il avait envie d’y coller.

Je suis souvent gêné par la surenchère d’informations : tu as la vision de quelqu’un et tu n’as pas ta place dedans. Ce que j’aime, ce sont les BD ou les films qui laissent des portes ouvertes, des structures sur lesquelles plusieurs types d’interprétations peuvent venir s’accrocher.

Le Muret - Planche 52
© Céline Fraipont - Pierre Bailly - Casterman

Pourtant, on suit votre héroïne de très près, on a accès à son intimité profonde, par une utilisation assez fréquente de la voix off.

P.B. : Oui, c’est presque un documentaire sur elle, parce que ça raconte aussi une histoire de solitude, qu’il fallait montrer ces longs moments de solitude… Si on avait sucré toutes ces séquences et qu’on avait juste écrit « je suis seule depuis quinze jours », cela n’aurait pas eu le même impact. On ne voulait pas que ce soit une compréhension intellectuelle de la solitude, on voulait qu’on la ressente, qie le lecteur la pratique...

Difficile, dans ce cas, d’éviter la voix off…

C.F. : Il fallait qu’on soit dans sa tête. Et puis, j’aime bien, je trouve qu’il y a une sorte d’intimité qui se crée avec le lecteur. On a l’impression qu’elle se confie à lui. On reçoit ses émotions, ses sentiments, ses doutes, ses peurs, comme une confidence.

P.B. : C’est le principe du journal intime.

C.F. : D’ailleurs, elle écrit par moments. Mais j’aimais bien aussi le travail d’écriture qu’elle implique.

Petit Poilu est une BD muette... Vous avez dû écrire des dialogues...

C.F. : Avec beaucoup de plaisir. Je cherchais les mots justes, les formules qui pourraient à la fois donner une force et garder sa naïveté. Ça n’a pas été évident au début.

Cela sonne très juste. Vous vous êtes documentée, observé des gamines pour en retirer le sel de leurs pensées ?

C.F. : Non, ce qui est marrant c’est que j’ai uniquement fait appel à ce dont je me souvenais de la façon dont je raisonnais à cet âge. C’est vrai que j’aurais pu regarder des documentaires… Mais je suis allée puiser en moi ce ton-là et cette façon de s’exprimer.

Le Muret - Planche 71
© Céline Fraipont - Pierre Bailly - Casterman

C’est pour cela que ça se passe en 1988 ?

C.F. : Oui, par nostalgie sans doute aussi et parce qu’il y avait des références à la musique qui collaient bien avec cette jeunesse que représente Jo, et qui est plus alternative. Maintenant, je sais pas, je ne suis plus adolescente, mais j’ai l’impression qu’il y avait davantage ce genre de personnes à l’époque. J’avais envie de me plonger dans ces années-là. Je n’aime pas trop notre époque.

P.B. : Ce qui était intéressant, outre la musique, c’est que c’est une époque qui n’est pas trop loin, mais pas trop proche non plus, cela pourrait se passer aujourd’hu, même s’il n’y a pas de GSM ou de réseaux sociaux. En fait, je me demande ce que des jeunes qui ont 15 ans maintenant penseraient de cette histoire. C’était il y a 27 ans, le décalage est énorme. Pour moi, c’est comme si c’était en 1955.J’aimais bien cette époque-là, la séquence du Discobus, le rapport à la musique... C’est charmant comme peut l’être un film en noir et blanc. Cela part d’une expérience de notre parcours et de notre sentiment par rapport à cette époque-là.

Même s’il y a une résonance passée, on ne se rend pas tellement compte de l’époque à laquelle l’histoire se passe. Il n’y a qu’une indication de temps au tout début du livre, c’est tout.

C.F. : C’était volontaire. On voulait se concentrer sur l’histoire. Ce qui est intéressant chez cette fille, c’est ce qu’elle ressent. J’avais peur qu’on aille trop dans l’esthétique années 1980, et vraiment, il y avait moyen d’y aller à fond. Mais c’était secondaire, juste pour mettre une ambiance.

P.B. : Les couleurs auraient connoté davantage le projet aussi. On est passés par cette étape, puis on a retiré les trames parce que ça n’apportait rien, pour être plus proches de l’histoire, pour être le plus sec possible. Avec une double lecture : pour ceux qui veulent lire une histoire des années 1980, et pour les autres, qui n’ont peut-être pas connu cette époque, mais qui peuvent la lire comme une histoire d’adolescents. On ne voulait surtout pas tomber dans le livre de génération.Quand on a enlevé la trame, les séquences de nuit avaient l’air de séquences de jour. Il y a eu un travail énorme pour repasser des couches de noir. Le noir et blanc, c’est vraiment génial. La plupart des livres qui m’ont touché sont des livres en noir et blanc.

C.F. : Comme c’était une histoire très dure, avec des sentiments très radicaux, le noir et blanc était approprié. Il confère une force aux images, renforce l’ambiance avec ses ombres très présentes… C’était vraiment le choix idéal. Le but c’était de faire quelque chose de dérangeant, d’interpelant, pas dans le sens d’une provocation, mais pour aller dans une histoire forte.

Le Muret - Planche 113
© Céline Fraipont - Pierre Bailly - Casterman

P.B. : Les films et les BD qu’on aime sont radicaux, nos choix viennent de là aussi… Il y a une partie de la bande dessinée américaine qui est en noir et blanc parce qu’en couleurs elle serait complètement naze. On a aussi été influencés par L’Homme sans talent, de Tsuge. Nous sommes dans les sentiments, sans fioriture, pour que l’émotion soit hyper-forte. Il y a vraiment un travail de décantation, il ne reste que le concentré, le nectar.

Un nectar très noir... qui n’est pas sans rappeler le trait de Bastien Vivès...

P.B. : Quand j’ai commencé dans la BD je n’avais pas de connaissances générales. Et puis, y a des dessinateurs qui sont arrivés et qui m’ont influencé. Vivès n’est pas là depuis longtemps, mais il a mis un coup de pied dans la fourmilière. C’est intéressant, évidemment, de voir les nouveaux débarquer comme cela, avec une vision neuve et décomplexée. En somme, c’est grâce à son boulot que je me suis dis, tiens la palette graphique, j’y pensais depuis longtemps, et pourquoi pas sauter le pas ? Mais mon dessin c’est un mélange de plein de trucs. Moi, ça me fait penser aussi à la gravure sur bois et comme je suis très perméable…

Même si c’est un métier qui permet de tout réinventer, il y a une certaine frilosité. Le monde de la BD n’est pas toujours très ouvert. Et beaucoup de livres restent dans le même style. Moi, je n’ai pas de style, c’est pour cela que j’essaie de me mettre au service de l’histoire à ce point-là. Et j’espère que cela fonctionne. Mon projet suivant ne va pas être très éloigné de ça non plus.

C.F. : Ce sera un autre genre d’histoire, moins triste, avec un ado un peu plus âgé, vers les 17-18 ans, à la campagne.

Propos recueillis par Sarah Cole.

(par Sarah COLE)

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En médaillon : Céline Fraipont et Pierre Bailly. Photo : DR

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