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Pierre Alary (Don Vega) : « Je voulais faire avec Zorro, ce que Frank Miller a fait avec Batman dans "The Dark Knight" »

  • Avec "Don Vega", Pierre Alary fait une entrée remarquée dans le catalogue Dargaud. Il nous gratifie pour l'occasion d'une réinterprétation du mythe de Zorro, qu'il met en scène dans un récit crépusculaire. Nous l'avions rencontré lors de son passage à Bruxelles.
Pierre Alary (Don Vega) : « Je voulais faire avec Zorro, ce que Frank Miller a fait avec Batman dans "The Dark Knight" »
Don Vega
Pierre Alary © Dargaud

Pierre Alary, vous avez publié cet automne un nouvel album intitulé Don Vega. S’agit-il du tome 0 d’une nouvelle série ?

Pierre Alary : On ne sait pas encore... À la base, j’avais prévu cet album comme un one-shot. Maintenant, c’est vrai que je reste ouvert à d’éventuelles suites car je suis attaché au personnage, que j’ai traité comme une mythologie. On pourrait donc continuer à le faire évoluer, pas le personnage qui se cache derrière le masque, mais le mythe de Zorro. Par exemple, je me verrais bien exploiter Zorro aux États-Unis durant la Guerre de Sécession car il y aurait une continuité avec la période historique dans laquelle se déroule l’histoire de Don Vega et cela ferait écho aux tensions raciales qui traversent ce pays.

L’histoire de votre BD fait beaucoup penser au film Le Masque de Zorro, le film de Martin Campbell avec Antonio Banderas et Anthony Hopkins. Coïncidence ?

Eh bien, figurez-vous que j’avais oublié ce film lorsque j’ai écrit mon scénario. Puis, je l’ai revu lorsque je cherchais de la documentation et je me suis aperçu qu’effectivement, il y avait beaucoup de points communs entre mon scénario et celui de ce film. C’est à peu près la même période historique et il est question de l’exploitation d’une mine dans les deux cas. En revanche, mon idée de départ était d’adapter la vie du personnage qui a influencé l’auteur de Zorro (Johnston McCulley, NDLR), raison pour laquelle j’ai choisi cette époque-là. Et ce personnage était un bandit mexicain qui s’appelait Joaquín Murrieta et qui sévissait en Californie dans les années 1840, où il punissait les propriétaires blancs.

Je me suis donc dit que j’allais reprendre l’époque et placer mon Zorro dans ce contexte-là. Ensuite, j’ai revu le film avec Antonio Banderas et je me suis rendu compte que non seulement, le film se déroule à la même époque mais qu’en plus le personnage de Banderas est Alejandro Murrieta, le frère de Joaquín ! J’ai donc sans le savoir utilisé les mêmes sources que l’équipe Disney.

Dans votre BD, pourquoi est-ce que les personnages ne citent jamais le prénom de Don Vega ? Celui-ci est toujours désigné par son patronyme.

C’est pour garder le mystère. Mon personnage n’est pas Diego de la Vega. Et puis, je rappelle que mon idée était de travailler sur un mythe, il était donc important que le protagoniste ne soit pas facilement identifiable afin de renforcer son aura.

Nous faisons le parallèle entre votre BD, Don Vega, qui montre comment les paysans font vivre le mythe de Zorro, et le film Naissance d’une nation, qui a complètement relancé le Ku Klux Klan aux USA à partir de 1915. C’est ce film qui a créé toute l’imagerie -les costumes, les cagoules blanches et la croix en feu- que les klansmen utilisaient pour mener leurs expéditions punitives contre les Afro-Américains. Dans les deux cas, on se rend compte de la puissance et l’impact de la fiction et des mythes sur le réel.

C’est exactement cela, avec les mythes, on entre dans l’universel ! Nous ne sommes plus dans l’entité d’une personne qui a réellement existé mais dans le mythe. C’est marrant que vous faites ce parallèle car, dans mes envies, j’aimerais que Zorro affronte le Ku Klux Klan.

Don Vega fait penser à Bruce Wayne, ce qui est dans un certain sens cohérent puisque Batman est inspiré de Zorro. Comment avez-vous créé votre galerie de personnages ?

Et bien, je voulais un Zorro très carré physiquement parlant. Je le voulais massif afin qu’il se démarque du physique svelte habituel de Zorro que nous connaissons tous. Toute proportion gardée, je voulais faire avec Zorro, ce que Frank Miller a fait avec Batman dans The Dark Knight, c’est à dire le sortir de l’image du Bruce Wayne déguisé pour l’emmener vers une image plus iconique. On dépasse l’image du gars qui exerce une vengeance car on entre dans le mythe du Batman.

Je voulais donc retrouver ce côté-là avec Zorro. Après, il y a les codes du genre à respecter. Par exemple, les présences d’un méchant et de son bras droit. Je ne pouvais pas non plus faire “Zorro à New York” car c’est un personnage attaché à l’histoire de la Californie. Dans mon travail de dessinateur, je me base beaucoup sur des photos, je regarde beaucoup de films. Je m’inspire du physique des comédiens pour les décliner à ma sauce et les rendre un peu plus caricaturaux. Par exemple, Don Gomez est inspiré du personnage d’Eli McCullough qui est interprété par Pierce Brosnan dans la série The Son. Pour le cache-œil de Borrow, j’en ai eu l’idée lors d’un voyage familial en Espagne. Nous avions visité une maison de maître dans laquelle il y avait une statue de l’ancien propriétaire des lieux, un type à l’allure pédante et qui arborait un cache-œil.

Dans votre histoire, vous soulignez le fait qu’il n’y a que deux escrimeurs. Les militaires n’utilisaient plus l’épée à cette époque ?

À cette époque, la cavalerie américaine se battait au sabre, pas à l’épée. Je trouvais ce détail amusant à signaler. Dans mon histoire, Zorro à appris à se battre dans une académie militaire en Espagne. C’est là-bas qu’il a appris l’art de l’escrime et le maniement de l’épée.

Combien de temps avez-vous travaillé sur cet album ?

J’ai travaillé pendant un et demi. J’ai aimé écrire ce scénario, même si le risque était réduit car je partais d’une base solide et connue de tous. Il n’y avait pas trop de danger pour moi. La difficulté se situait surtout dans le fait de m’approprier cette histoire et d’y mettre ma touche personnelle sans trop trahir ce qui fait l’essence de Zorro. D’où le contexte historique, d’où le passif de certains personnages, les touches de cynisme et d’arrogance, etc.

Vous opposez aussi la culture catholique aux croyances populaires, deux types de foi à priori différentes. Pourquoi ?

Lorsque l’on fait une adaptation, il faut pouvoir ajouter une part de soi. Je trouvais intéressant de mettre en scène ces personnages qui croient en l’Invisible mais qui se rendent compte au final que ce qui les aidera vraiment, c’est le concret, c’est eux-mêmes. De fait, Zorro est présent, il est là, on le voit et il fait des choses. Pas la peine de s’agenouiller devant des maisons qui brûlent, il faut faire confiance à ce personnage et se retrousser les manches. Après, je ne veux pas entrer dans le débat de la croyance car il y a un personnage important qui prie aussi. Mais je trouvais intéressant d’exploiter la dualité qu’il y a entre la croyance et le concret.

Est-ce que votre passé d’animateur dans le dessin animé vous sert encore dans la BD aujourd’hui ?

Oui, mon expérience d’animateur me sert beaucoup lorsque j’aborde le découpage de mes scènes : comment un personnage doit bouger dans un décor par exemple. Parfois quand je lis certaines BD, j’ai l’impression qu’il y a une rupture entre chaque cases, une espèce d’incohérence dans les mouvements des personnages lorsqu’ils se meuvent dans le décors. Le dessin animé m’a vraiment été très utile pour éviter de commettre ce genre d’erreur car j’y ai appris le principe du staging qui sert à la mise en scène.

Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille sur une nouvelle adaptation qui devrait paraître chez Rue de Sèvres. Il s’agit de l’adaptation d’un récit d’un collègue de Sorj Chalandon, l’histoire d’un grand photographe de guerre qu’il a connu sur les champs de bataille. C’est un récit très dur et très noir qui vous ramène les pieds sur terre... ou, disons plutôt, dans la boue.

Don Vega
Pierre Alary © Dargaud

Voir en ligne : Découvrez "Don Vega" sur le site des éditions Dargaud

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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La chronique de cet album

Don Vega - Par Pierre Alary - Dargaud. Album paru le 2 octobre 2020. 93 pages, 16,50 euros.

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2 Messages :
  • Concernant le parallèle proto-super-héros/KKK, je conseille aux anglophones la lecture de Batman : Dark Allegiances d’Howard Chaykin, en VO chez DC Comics. Et pour les non-anglophones, je leur conseille de harceler de mails Urban Comics pour que cet excellent récit d’époque (situé dans les années 30) soit traduit.

    Concernant Don Vega, je serais curieux de savoir quel est le statut actuel du personnage de Zorro : est-il dans le domaine public en France, selon certaines conditions (comme dans le cas de Conan) ?

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    • Répondu le 25 novembre 2020 à  09:11 :

      La justice US a tranché en 2018 après 20 ans de procédures, Zorro (créé en 1919) est dans le domaine public.

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