Rattrapage estival : "Eldorado" - Par Tobias T. Schalken - Frémok

6 août 2020 0 commentaire
  • Un monde presque vide d'hommes, la journée d'un ado, une famille en voiture, et des images à profusion : c'est au lecteur de relier les pièces dispersées par Tobias Schalken dans "Eldorado". Un grand et beau livre, édité par le Frémok, tout de mystère et de suggestion.

Eldorado est une bande dessinée, un livre d’art, un catalogue d’exposition, un recueil de poésie. Il est tout ça à la fois. Il n’est rien de tout cela. Impossible à classer - un casse-tête pour les libraires et bibliothécaires ! - et à résumer, l’ouvrage de Tobias Tycho Schalken édité par le Frémok en début d’année ne se laisse apprivoiser qu’à condition d’abandonner toute velléité de lecture linéaire et superficielle.

Rattrapage estival : "Eldorado" - Par Tobias T. Schalken - Frémok
"Cet éblouissant pays" in "Eldorado" (encre, craie, graphite, acrylique & gouache sur papier, 27 x 22,5 cm) © Tobias Schalken / Frémok 2020

Les premières pages évoquent un récit post-apocalyptique. Encore un ? Non, car il s’agit d’une fausse piste. Plus loin, un adolescent raconte sa journée, un couple se retrouve, une famille recomposée roule à n’en plus finir, un vieux cow-boy répond aux questions d’un compagnon de passage. Et de multiples images surgissent, belles et mystérieuses. Des reproductions de peintures à l’huile, des photographies d’installations et de sculptures, toutes signées de Tobias Schalken.

"21 positions" in "Eldorado" (encre sur papier, 38 x 30 cm) © Tobias Schalken / Frémok 2020

C’est d’abord la virtuosité technique qui impressionne. Quels que soient les supports, les formes, les matériaux, la maîtrise de l’artiste semble parfaite. Ses courts récits en bande dessinée sont des nouvelles à l’écriture extrêmement précise et évocatrice. Chaque case est composée avec un tel soin que cela paraît naturel : les couleurs font écho au ton de l’histoire, le trait est lisible mais ne singe pas la réalité, les masses sont idéalement équilibrées, comme dans les peintures.

Les installations et surtout les sculptures sont troublantes, autant par leur réalisme que par leur étrangeté. On pense aux oeuvres de Ron Mueck ou de Marc Sijan, mais Tobias Schalken construit sa propre voie. Explorant l’intime comme l’universel, il n’hésite pas à faire appel au fantastique et au merveilleux ou à puiser des références dans l’histoire de l’art.

"Eldorado" in "Eldorado" (encre, craie, graphite, acrylique & gouache sur papier, 35 x 28 cm) © Tobias Schalken / Frémok 2020
"Eldorado" in "Eldorado" (encre, craie, graphite, acrylique & gouache sur papier, 35 x 28 cm) © Tobias Schalken / Frémok 2020

Quelle unité trouver dans cet ensemble apparemment disparate ? Mieux vaut éviter de chercher un fil conducteur précis ou de tenter une interprétation trop premier degré. Si une sourde mélancolie irrigue Eldorado, il y a aussi de l’humour, de l’étonnement face à la beauté du monde et de l’inquiétude face à sa finitude. Et des questions sur notre rapport au temps, à l’espace, aux autres.

L’auteur donne au lecteur toute latitude pour s’approprier son travail. Il refuse de le prendre par la main. C’est déconcertant. L’artiste n’aurait donc pas à livrer une oeuvre totalement achevée ? Pas pour Tobias Schalken et le FRMK, qui misent sur l’intelligence et la sensibilité du spectateur, qui devient alors acteur à part entière de la création. Une démarche qui n’est certes pas nouvelle en art, mais qui reste rarement mise en œuvre en bande dessinée.

"Cet éblouissant pays" in "Eldorado" (huile sur panneau, 87,2 x 120 cm) © Tobias Schalken / Frémok 2020
"Le Grand silence" repris en couverture du livre "Eldorado" (huile sur panneau, 112 x 160,1 cm) © Tobias Schalken / Frémok 2020

(par Frédéric HOJLO)

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Eldorado - Par Tobias Tycho Schalken - Frémok - collection Amphigouri - édition originale : Eldorado, Oogachtend, 2018 - traduction du néerlandais par Daniel Cunin - conception graphique par Stéphane De Groef - lettrage par Cyrille Aron - 24 x 30 cm - 232 pages couleurs - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 13 février 2020.

Lire un entretien avec l’auteur (par Lilian Philippe, janvier 2020) & consulter son site.

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