L’intégrale "Zap Comix" et "Stickboy" de Worden : pour (re)découvrir les racines de l’underground et de l’alternatif

7 août 2020 0 commentaire
  • Une poignée de dessinateurs a eu une influence considérable sur la bande dessinée alternative américaine et européenne. Parmi eux, ceux de "Zap Comix", la revue underground lancée par Robert Crumb, et le moins connu Dennis Worden sont à redécouvrir dans deux parutions chez Stara et Arbitraire. Un retour aux sources.

Si l’âge d’or des comics underground se situe à la fin des années 1960 et au début des années 1970, leur histoire et leurs influences vont bien au-delà. Plongeant leurs racines dans les débuts de la bande dessinée nord-américaine avec la tradition des strips quotidiens publiés dans les journaux mais aussi les officieux dirty comics, ils sont redevables des œuvres de George Herriman comme de celles d’Harvey Kurtzman. Sans eux, la bande dessinée alternative d’aujourd’hui, de Fantagraphics Books aux États-Unis à L’Association en France, serait impensable.

Les comix naissent en écho aux mouvements politiques, sociaux et culturels des années 1960, tels la beat generation et le courant hippie. Fondés sur l’auto-édition ou le soutien de micro-structures - la small press - et le développement de thèmes exclus des comics mainstream voire interdits par la Comics Code Autorithy, les comix connaissent pourtant un succès fulgurant. Expression de la contestation, reflet d’une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans le modèle de l’americain way of life et audace artistique expliquent la rapidité à laquelle ils ont pu se diffuser.

L'intégrale "Zap Comix" et "Stickboy" de Worden : pour (re)découvrir les racines de l'underground et de l'alternatif
Stickboy © Dennis Worden / Éditions Arbitraire 2020

Quelques noms émergent de ce mouvement, qui font aujourd’hui figures de fondateurs : Gilbert Shelton, Robert Crumb, Vaughn Bodé, Trina Robbins, Kim Deitch... D’autres sont des continuateurs, mais apportent des nouveautés liés à leur personnalité ou à un contexte moins favorable. C’est le cas de Dennis Worden, dessinateur méconnu en Europe, dont les Éditions Arbitraire ont publié un recueil en début d’année : Stickboy. Grâce à la persévérance d’Alex Ratcharge, lui-même acteur de la scène underground française grâce à son fanzine punk, l’auteur américain, mystérieux et taiseux, nous est un peu dévoilé.

Stickboy © Dennis Worden / Éditions Arbitraire 2020

Né dans les années 1950 dans une famille désunie, Dennis Worden est un autodidacte complet. Dès qu’il le peut, il fuit l’enfer social qui lui tient lieu de foyer - l’un de ses comix a pour titre Ma Mère est une traînée... Il reste cependant dans le Sud de la Californie, où il expérimente marijuana, acides et LSD. Un mauvais trip qui, d’après le dessinateur, aurait encore des conséquences aujourd’hui, change son quotidien. Worden quitte Orange County et erre sans domicile, refusant de payer un loyer.

La période n’est guère fructueuse. Elle correspond au reflux du mouvement hippie et à la transition de l’underground vers l’alternatif, symbolisée par la naissance d’American Splendor d’Harvey Pekar en 1976 et de la revue RAW de Françoise Mouly et Art Spiegelman en 1980. Après un séjour à Hawaï, Dennis Worden revient en Californie où il approche le mouvement punk. Il photocopie ses premiers fanzines au début des Eighties et est publié dans des collectifs, aux côtés notamment de Gary Panter et Matt Groening.

Stickboy © Dennis Worden / Éditions Arbitraire 2020

Le tournant se situe lorsque Robert Crumb, la seule influence clairement revendiquée par Worden, accepte de publier une page du dessinateur dans Weirdo, éditée par Last Gasp de 1981 à 1993. Mais c’est surtout Peter Bagge, qui prend la suite de Crumb à la direction de la revue, qui accueille largement les travaux de Worden et permet de le faire connaître après de la nouvelle génération. Daniel Clowes ou Johnny Ryan ont depuis reconnu son importance dans l’évolution de leurs bandes dessinées.

Stickboy © Dennis Worden / Éditions Arbitraire 2020

En 1987 surgit Stickboy. Des extraits en sont publiés dans Rip Off, mais c’est Fantagraphics Books qui finalement lui donne une place. Le succès, sans être faramineux, n’est pas négligeable. Le bonhomme-bâtons, revêche et pessimiste mais drôle, trouve son lectorat. Pourtant son créateur se fâche, lors d’un fameux esclandre, avec son éditeur Gary Groth et passe chez Revolutionnary Comics, dont l’éditeur Todd Loren est assassiné en 1992, puis chez Starhead, qui arrête ses activités en 1999. Comme si une malédiction planait sur Stickboy, dans la réalité aussi bien que dans le comic.

Stickboy © Dennis Worden / Éditions Arbitraire 2020

Il a fallu plusieurs années à Alex Ratcharge pour parvenir à traduire et faire éditer Stickboy. Quand enfin Arbitraire sort l’ouvrage, le confinement arrive : rien n’aura jamais été facile avec le travail de Dennis Worden. Mais il est dorénavant accessible et vaut le coup d’œil. Minimaliste mais bavarde, trash et métaphysique, Stickboy est une bande dessinée au mauvais caractère. Explorant la marginalité, jouant de la mise en abyme et de la complicité avec le lecteur, Stickboy explose les sacro-saintes valeurs américaines, éreinte le libéralisme et se moque de son propre créateur. Rien n’est fait pour faire plaisir ou flatter l’ego. Ça change.

Stickboy © Dennis Worden / Éditions Arbitraire 2020
Stickboy © Dennis Worden / Éditions Arbitraire 2020

La notoriété de Zap Comix est beaucoup plus grande. Son influence également. Lancée en 1968 par Robert Crumb, la revue a connu seize numéros jusqu’en 2005, la plupart datant de la fin des années 1960 et des années 1970. Crumb est seul au sommaire des numéros 1 (février 1968) et 0 (sorti en décembre 1968 mais prévu pour octobre 1967). Puis il s’entoure d’une équipe fixe au nombre d’auteurs volontairement limité : Rick Griffin, Victor Moscoso et S. Clay Wilson le rejoignent au numéro 2, Gilbert Shelton au numéro 3, Spain Rodriguez et Robert Williams au numéro 4 [1]. Le premier numéro est tiré à 3 500 ou 5 000 exemplaires, selon les sources, et est vendu directement dans les rues de San Francisco.

Couverture de l’intégrale reprenant celle de "Zap Comix" n° 0 (décembre 1968) © Robert Crumb / Éditions Stara 2020

Chaque Zap Comix est une plongée dans la contre-culture américaine. Sexualité débridée, consommation de drogues, violence gratuite et renversement des valeurs en font une publication délibérément pour adultes, ce qui est souligné sur les couvertures en couleurs, et inquiétante pour les autorités. Le numéro 4 (juillet 1969) vaut d’ailleurs des poursuites judiciaires à plusieurs revendeurs, dont certains sont condamnés, et à l’éditeur Print Mint, qui s’en tire sans mal.

Dessin en 4e de couverture de l’intégrale, à l’origine en 4e de "Zap Comix" n° 0 (décembre 1968) © Robert Crumb / Éditions Stara 2020

La lecture de Zap Comix est indispensable pour comprendre l’essor de l’underground, même si d’autres publications l’ont précédée. Zap Comix fait office de modèle par son format, la diversité des styles de ses auteurs et l’absence de censure que ceux-ci se donnent. Y sont nés la célébrissime planche « Keep on truckin’ », Mr Natural et Flakey Foont ou encore Angelfood Mc Spade de Crumb et y sont présents Trashman de Spain Rodriguez, le capitaine Pissgums de S. Clay Wilson, le Super Phacochère et les Fabuleux Freaks Brothers de Gilbert Shelton...

Toutes les bandes dessinées de Zap Comix n’ont pas bien vieilli. Le sexisme de certaines pages fait aujourd’hui tiquer. La violence et la pornographie outrancières ne paraissent plus si provocantes et résonnent même d’une certaine tristesse. Impossible cependant de comprendre le travail de Johnny Ryan ou de Simon Hanselmann sans connaître Zap Comix. La liberté totale de ton mais aussi l’explosion des cadres narratifs et graphiques de la revue ont permis le développement de pans entiers de la bande dessinée à travers le monde, d’El Vibora en Espagne à Bitterkomix en Afrique du Sud.

Couverture de "Zap Comix" n° 1 (février 1968) © Robert Crumb / Éditions Stara 2020
Couverture de "Zap Comix" n° 4 (juillet 1969) © Victor Moscoso / Éditions Stara 2020
Couverture de "Zap Comix" n° 6 (janvier 1973) © Gilbert Shelton / Éditions Stara 2020
"Luna Toon" tiré de "Zap Comix" n° 2 (juin 1968) © Victor Moscoso / Éditions Stara 2020
"Luna Toon" tiré de "Zap Comix" n° 2 (juin 1968) © Victor Moscoso / Éditions Stara 2020

Les dix premiers numéros de Zap Comix sont dorénavant lisibles en français. Ils ont été réunis en un seul volume par les Éditions Stara, qui se sont attachées à reproduire fidèlement les parutions originales [2]. Le sommaire détaille toutes les histoires publiées entre février 1968 et septembre 1978, attribuant à chaque dessinateur ses interventions [3]. Les couvertures et quatrièmes, en couleurs, sont reproduites en fin d’ouvrage, après quelques extraits d’interviews des auteurs [4].

Bien du chemin a été parcouru par la bande dessinée, depuis l’époque où Robert Crumb et sa compagne Dana Morgan transportaient dans un landau le premier numéro de Zap Comix, dans Haight-Ashbury, San Francisco. Les planches originales sont exposées dans les musées, l’État français claironne son soutien à la bande dessinée et les éditeurs comme les auteurs s’essaient au financement participatif. Tout cela n’aurait sans doute pas été possible sans les comix underground, qui pourtant demeurent aujourd’hui sulfureux et n’auraient probablement pas pignon sur rue.

(par Frédéric HOJLO)

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- Stickboy - Par Dennis Worden - Arbitraire - traduction de l’anglais (États-Unis) par Telly Diallo & Alex Ratcharge - direction de projet & postface par Alex Ratcharge - direction éditoriale par Juliette Salique - création de la typographie par Mélanie Utzmann-North - lettrages manuels par Renaud Thomas - 19 x 24,5 cm - 160 pages en noir & blanc - couverture souple avec rabats, sérigraphiée à l’Atelier Expérience (Lyon) - ISBN 9782918553243 - parution le 28 février 2020.

- Zap Comix - L’intégrale volume 1 - Par Robert Crumb, Rick Griffin, Victor Moscoso, Spain Rodriguez, Gilbert Shelton, Robert Williams & S. Clay Wilson - Éditions Stara - édition originale : The Complete Zap Comix, Fantagraphics Books, 2014 - traduction de l’anglais (États-Unis) par Harry Morgan - 19 x 25 cm - 516 pages en noir & blanc et couleurs - couverture souple avec rabats - ISBN 9782952816489 - parution le 20 août 2020.

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[1Paul Mavrides et Aline Kominsky arrivent bien plus tard : le premier en 1998 dans le numéro 14, la seconde en 2014 dans le numéro 16.

[2Au point que les pages imprimées à l’envers du numéro trois n’ont pas été rétablies dans leur sens de lecture.

[3L’édition d’un second volume, rassemblant les numéros 10 à 15, est prévue pour juin 2022.

[4Une anthologie exhaustive des couvertures dessinées par Robert Crumb est en préparation aux Éditions Cornélius.

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