"Saison des roses" de Chloé Wary (Flblb) : une aventure sportive et féministe

14 juin 2019 0 commentaire
  • Si "Saison des roses" de Chloé Wary met en images le football féminin, c'est loin d'être un simple ouvrage de circonstance. Dans un récit réaliste au découpage très dynamique et aux couleurs chatoyantes, la dessinatrice défend un féminisme "ordinaire" grâce auquel les sportives défendent la place qui devrait être la leur. Une franche réussite !

La parution de Saison des roses de Chloé Wary chez Flblb quelques semaines avant l’ouverture de la Coupe du Monde féminine de football qui se joue en France n’est peut-être pas due au hasard. Pour autant, il ne s’agit pas d’un livre vite fait mal fait, surfant sur un effet de mode ou une actualité aussi brûlante que vite oubliée. Résultat d’un projet de longue haleine, cette bande dessinée dense, originale et intelligente ne serait de toute façon pas passée inaperçue quelle que soit sa date de publication.

"Saison des roses" de Chloé Wary (Flblb) : une aventure sportive et féministe
Saison des roses © Chloé Wary / Flblb 2019

Dessinatrice encore jeune - elle n’a pas vingt-cinq ans - mais plus vraiment débutante puisqu’elle a déjà publié Conduite interdite chez Steinkis en 2017, Chloé Wary a grandi en région parisienne. Le film documentaire Swagger d’Olivier Babinet (2016) lui a donné l’envie de mettre elle aussi des images sur cette vaste banlieue, à la si mauvaise réputation et pourtant cadre de vie et d’accomplissement de millions de personnes. Après avoir rencontré l’entraîneuse de l’équipe féminine de football de Longjumeau lui vient l’idée d’une histoire centrée sur des jeunes femmes de banlieue... Ainsi que le goût de retrouver elle-même les terrains de foot.

La dessinatrice s’inscrit alors dans le club de Wissous, dont la section féminine est encadrée par l’ancienne coach de Longjumeau. Elle participe donc à la vie d’une équipe en plein développement, composée de femmes âgées de 16 à 25 ans. Séances d’entraînement, tournois, discussions dans et hors des vestiaires... Son expérience se retrouve parfaitement dans Saison des roses, et c’est sans doute ce qui lui confère son réalisme et sa nuance tout en contribuant à l’attachement que le lecteur peut éprouver pour les personnages.

Saison des roses © Chloé Wary / Flblb 2019

À cette passion sportive s’ajoute le souvenir de son parcours de lycéenne à Chilly-Mazarin et du passage de l’adolescence à l’âge adulte. C’est cette période ambivalente mais cruciale, lors de laquelle il faut apprendre à assumer ses responsabilités sans (trop) sacrifier ses rêves, que vit Barabara, personnage principale de Saison des roses. Jeune femme volontaire, pugnace même, et sensible, Barbara vit avec sa mère dans un immeuble comme il y en a des dizaines en Île-de-France. Sa ville, Rosigny-sous-bois, est certes imaginaire, mais vraisemblable, et son environnement intime comme social est dépeint de manière tout à fait convaincante.

L’année de son bac, Barbara s’engage également à corps perdu dans la vie de son club de football et dans la réussite de son équipe. Diverse mais solidaire, cette équipe est douée et travailleuse. Très motivée, elle s’astreint à de rudes entraînements menés par Esteban, ancien joueur qui a dû mettre prématurément fin à sa carrière. Mais, alors que les joueuses sont à leur meilleur niveau, elles apprennent qu’elles vont devoir continuer « pour rien », leur club ne pouvant pas financer leur inscription en championnat, porte à ouvrir vers une montée en nationale.

Saison des roses © Chloé Wary / Flblb 2019

Cette absence de compétition est non seulement un crève-cœur, mais aussi une injustice. Car il s’agit du résultat d’un choix, celui des dirigeants du club, qui préfèrent favoriser l’équipe masculine. Il n’est pourtant pas question pour les joueuses - les roses du titre de l’ouvrage, séduisantes mais piquantes - d’abandonner la partie. Leur engagement, malgré les hauts et les bas, les espoirs et les déceptions, s’en trouve décuplé. Recherche de sponsors, entraînements intensifs et défis lancés aux garçons permettront-ils de renverser le cours de choses ?

L’enjeu est bien sûr sportif, mais implique, au-delà, des ressorts sociaux, culturels, politiques et même sentimentaux concernant Barbara. Le combat des jeunes footballeuse devient, par la force des choses, une lutte féministe. À la fois prise de conscience et action de révolte, leur démarche est ordinaire par son contexte et exceptionnelle par son déroulement et sa portée symbolique. Chloé Wary défend ainsi, de façon d’autant plus efficace qu’elle est indirecte et subtile, un féminisme en quelque sorte de proximité : toutes sont concernées, quels que soient leurs origines, leurs désirs et leur degré de politisation.

Saison des roses © Chloé Wary / Flblb 2019

Le propos de la dessinatrice, intéressant et indispensable même au vu de la lenteur d’évolution des mentalités, n’est pas un prétexte. Il irrigue l’ensemble du récit, structure sa construction, enrichit les relations entre les personnages et transcende l’enjeu originelle. Ce récit n’est pas pour autant mis de côté, et c’est qui fait la force de Saison des roses. Sur une trame globalement linéaire, Chloé Wary parvient à captiver et à surprendre. Très maîtrisée, la narration comporte ce qu’il faut de tension et d’introspection pour donner de l’âme aux personnages principaux. Les moments haletants d’action ou de dialogue alternent avec des temps plus calmes, permettant au lecteur d’apprécier la profondeur du récit.

Or cette histoire comme ce propos s’appuient sur une esthétique étonnante et plaisante car pleine de vie. Dessinée au feutre, Saison des roses est une bande dessinée extrêmement dynamique et énergique. La composition des pages, qui emploie des cases détourées et parfois « coupées » en biais lors des moments de tensions les plus forts, permet de faire ressentir le changements et les échanges. La priorité est donnée au mouvement des corps, ce qui en outre conduit le rythme de la lecture. Enfin, les couleurs vives nous éloignent de la grisaille habituellement utilisée pour représenter les banlieues et participent à l’expression des sentiments.

Saison des roses est donc l’un des livres marquants de ce printemps, par son sujet et la force avec laquelle il est traité, mais aussi par son originalité graphique. Chloé Wary restera, pour nous, l’une des révélations de l’année 2019.

Saison des roses © Chloé Wary / Flblb 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Saison des roses - Par Chloé Wary - Flblb - 17 x 24 cm - 240 pages couleurs - couverture cartonnée - parution le 16 mai 2019.

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Rencontres à venir avec l’autrice :
PARIS
- 20 juin à 19h, Paris 6 - Rencontre-dédi­cace à la librai­rie des Éditeurs asso­ciés
- 23 juin à 18h, Paris 2 - Dédi­cace dans l‘expo « Beyond the balls » chez madame Ilma, 50 rue Beau­re­paire.
- 7 septembre de 16h30 à 19h30, Paris 5 - Dédi­cace à la librai­rie Bulles en Vrac
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- 5 juillet - Dédi­cace à la librai­rie Expé­rience
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