Simon-Pierre Mbumbo ("Colonel Toutou"), éditeur (Toom) : "L’Afrique, c’est aussi une culture graphique !"

22 décembre 2020 1 commentaire
  • Il est des personnes que rien n’arrête. Originaire du Cameroun, atteint par un handicap visuel, Simon-Pierre Mbumbo n’en est pas moins illustrateur, auteur, éditeur et propagandiste de la bande dessinée africaine. Il fait l’actualité en produisant à la fois un album à l’humour corrosif sur la Françafrique et une exposition présentée à la Maison de la BD de Blois.

Pourquoi l’humour pour parler de la Françafrique dans Colonel Toutou ?
Avec mon scénariste Christophe Édimo nous voulions aborder ce sujet depuis plus de cinq ans. Nous sommes désolés de la situation en Afrique, mais aussi de la manière dont on en parle en France. Nous avons l’impression que les politiciens français manipulent l’information et s’arrogent une bonne conscience avec des aides de façade aux Africains quand c’est plutôt l’Afrique qui aide la France. C’est notre manière de signifier notre lassitude et de montrer qu’un petit groupe de gangsters en col blancs déstabilisent nos pays pour leurs propres intérêts et laissent les populations entre les mains de crapules. En Europe, ces mêmes responsables organisent le dumping social et attisent la haine envers des réfugiés qui fuient des pays devenus invivables.

Simon-Pierre Mbumbo ("Colonel Toutou"), éditeur (Toom) : "L'Afrique, c'est aussi une culture graphique !"
Couverture et affiche en résonnance avec une photo de presse de 1975
© Mbumbo - Edimo- DR

Le Colonel Toutou ressemble à une synthèse entre plusieurs dictateurs africains authentiques. L’un d’entre eux vous a-t-il particulièrement inspiré ?

La couverture de notre album (également reprise en affiche de l’exposition de Blois, NDLR) est une scène inspirée des apparitions publiques d’Idi Amin Dada (Président dictateur en Ouganda de 1971 à 1979, NDLR). De même quand Toutou abat un ministre en plein conseil, c’est un acte qui a été commis par le même Idi Amin. Certes, il ne faisait pas partie des réseaux de la Françafrique, mais plutôt de la Britishafric dont le fonctionnement est équivalent. Nous avons également travaillé sur le parcours de Mobutu (Président du Zaïre -aujourd’hui RDC- de 1965 à 1997, NDLR) ainsi que ceux des dirigeants actuels du Tchad, du Congo-Brazzaville et je pense qu’ils s’y reconnaîtront.

La pression salafiste qui est aiguë actuellement dans de nombreux pays d’Afrique n’est pas présente dans cet album, est-ce un oubli volontaire ?

Nous n’en sommes qu’au premier tome. Depuis que nous avons entrepris cette histoire, la situation a évolué et la France rencontre de plus en plus de problèmes sur ces territoires. Nous l’aborderons bientôt car nous pensons que le salafisme est aussi une des conséquences de la politique françafricaine et notamment de la guerre en Libye contre Kadhafi. Il s’agit aussi de montrer la violence de ce que l’institution permet de faire, comme d’activer les haines religieuses et tribales qui conduisent à la mort de millions d’innocents.

Extrait de "Colonel Toutou, tome 1"
© Mbumbo - Edimo / Toom

Quel est votre propre parcours ?

Je suis camerounais. J’ai commencé la bande dessinée sans formation au lycée. Parallèlement, j’ai suivi des études de génie civil car cela m’ouvrait les portes du dessin mais, honnêtement c’était une erreur d’orientation. Je fréquentais le Centre culturel français de Douala et j’ai monté une association d’auteurs de BD camerounais. En me rendant dans un festival au Gabon, j’ai fait la connaissance d’Yves Poinot alors Président de l’Association du FIBD d’Angoulême. Il m’a soutenu pour effectuer un stage à l’école des Beaux-arts d’Angoulême en 1999 où l’on m’a proposé de passer le concours d’entrée que j’ai réussi. Ainsi je vis en France depuis plus de 20 ans.

Tout en suivant mes études, j’étais illustrateur chez Bayard Presse, pour Okapi et Planète jeunes, un magazine destiné à l’Afrique. Après un grave problème de santé, j’ai perdu 80 % de ma capacité visuelle. J’ai dû faire un break de trois ans pour me réadapter, un travail autant psychologique que physique.
Je suis revenu à la bande dessinée en 2005 avec un projet sur les valeurs communes dans la zone Euro destinée aux nouveaux arrivants, un ouvrage de vulgarisation pour la jeunesse traduit en quatre langues. J’ai quand même dû arrêter l’école d’Angoulême et je me suis formé aux métiers de ’impression avec pour idée de créer ma maison d’édition.

Vous êtes aussi très proche de Christophe Édimo qui a souvent été votre scénariste…

Christophe est français d’origine camerounaise, toujours soucieux de ce qui passe dans son continent d’origine. En 2002, nous avions créé L’Afrique dessinée, un atelier à Saint-Ouen, en région parisienne, pour accueillir des dessinateurs africains et les confronter aux réalités du métier. Car trop pensaient qu’après avoir collaboré avec les réseaux des centres culturels français en Afrique, ils pouvaient devenir immédiatement des professionnels en Europe.

© Mbumbo - Edimo / Les Enfants rouges

Comment avez-vous publié ensemble en 2009, le roman graphique Malamine, un Africain à Paris ?

2002 et la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles a été un choc pour Christophe et moi. Nous nous rendions compte que beaucoup de Français parlaient des « Africains » sans nous connaître, c’est pourquoi nous voulions expliquer qui nous sommes. Les éditions Actes sud étaient séduites par notre projet, mais un responsable éditorial nous demandait tellement de changements que nous sentions notre récit vidé de sa substance. Après de nombreux refus, le livre a été édité par les Enfants rouges. Cela m’a incité dans l’idée que pour évoquer l’Afrique et les Africains avec notre regard, une maison d’édition spécialisée est nécessaire.

Pourquoi alors ne vous-êtes pas tourné vers la collection dédiée aux auteurs africains de l’Harmattan ?

J’ai collaboré avec l’Harmattan en tant que graphiste indépendant. J’y ai proposé un projet de bande dessinée mais le contrat proposé me donnait si peu de moyens, que je l’ai considéré comme une insulte. Je sais qu’aujourd’hui les choses ont évolué dans le bon sens, tant mieux.

Vous avez donc créé Toom édition…

J’ai commencé par un magazine Toom mag tiré à 2000 exemplaires. C’était le projet d’un rêveur sans véritable moyen de distribution ! Après deux numéros, j’ai préféré me tourner vers un site Internet Toom comics qui -comme de nombreux sites- n’a pas non plus trouvé son modèle économique. L’édition d’albums classiques est une option plus réaliste. Je travaille avec des auteurs de toutes origines qui abordent l’Afrique avec leur propre vécu. Ainsi le premier titre en 2016 était Pas de visa pour Aïda par Nadège Gillou Bazin. Après avoir voyagé au Sénégal, elle s’était posé la question : « Pourquoi moi -Française blanche de peau- je peux aller au Sénégal quand les Sénégalais ne peuvent pas venir en France ? » Son projet correspondait à ma démarche.

© Guilloud Bazin / Toom

Pourquoi ce nom, Toom ?

Je voulais appeler ma structure « Tam-tam éditions ». En Bamiléké (groupe de langues parlée principalement à l’Ouest du Cameroun, NDLR), cela veut dire « tambour à forte résonance ». Mais c’est un mot utilisé à tort et à travers avec une connotation trop folklorique. Toom permet la proximité entre tam-tam et cartoon ... Un investisseur m’a rejoint sur ce projet pour créer une SARL, Colonel Toutou est notre sixième album.

Parmi vos publications Vaudou Soccer est étonnant, pourquoi avoir abordé le domaine du sport par le biais du fantastique ?

Vaudou Soccer utilise l’univers du football pour évoquer la réalité des Africains de retour au pays. Ils reviennent souvent avec une nouvelle mentalité et essayent de faire évoluer la société, ce qui crée des tensions. Imposer une vision occidentale radicale ne peut pas convaincre les gens sur place. On ne peut changer les choses que de manière subtile…

N’est-ce pas un peu vous que vous décririez ainsi ?

Oui un peu, … Malamine et Vaudou soccer concentrent pas mal de problématiques que vivent les Africains en diaspora.

© Mbumbo - Toom

Vous participez à une exposition à Blois, tandis qu’une autre est en préparation à la Cité d’Angoulême, BD 2020-2021, n’est-ce pas aussi l’année de la BD africaine ?

Je crois que jusqu’à présent, les auteurs africains ou originaires d’Afrique et qui publient en Europe se fondaient trop dans la masse. Il n’y avait pas assez de visibilité. La collection dédiée de l’Harmattan a permis de commencer à nous identifier plus clairement. Au petit niveau de Toom éditions, nous essayons d’amplifier ce mouvement et j’espère transmettre mon expérience à une nouvelle génération. L’absence de politique culturelle dans nos pays nous empêche d’exister vraiment sur notre continent et nous oblige à développer une activité avec des événements en Europe. C’est même déplorable qu’en Afrique nous devions compter sur les réseaux des Instituts français pour nous réunir. Il faudrait que nos dirigeants prennent conscience que la culture peut être un secteur économique.

Il existe tout de même le populaire hebdomadaire GBich ! en Côte d’Ivoire ...

C’est un très bon exemple de réussite, effectivement. Au Cameroun, il existe également Le Popoli sur un modèle similaire à Gbich ! avec BD et caricatures. Ce sont des publications qui n’ont rien à voir avec une démarche subventionnée où il faut entrer dans un moule. Nous devrions être des ambassadeurs de tels exemples.

Et du côté de l’Afrique anglophone, au Nigéria, la production de comics locaux a également trouvé un équilibre financier autonome. On n’en parle que rarement parce que l’Afrique francophone fonctionne en circuit fermé.

"Gbich !" en Côte d’Ivoire, "Le Popoli" au Cameroun et les Comic Republic au Nigeria , des publications au fonctionnement autonome

Plus précisément comment avez-vous constitué l’exposition à la Maison de la BD de Blois ?

Avec Christophe Édimo nous avons voulu exposer les auteurs africains qui éditent en France. L’initiative en revient à Bruno Genini, le directeur de BD Boum et de la Maison de la BD qui a poussé pour cette exposition depuis que je me suis installé ici, il y a un an environ. Nous avons associé Christophe Cassiau-Haurie (spécialiste de la bande dessinée africaine et Directeur de la collection dédiée à l’Harmattan, NDLR) à nos recherches et sélectionné une quinzaine d’auteurs.

Comment vous êtes-vous établi à Blois ?

Je vivais précédemment dans le centre-ville d’Orléans qui devenait trop stressant. J’ai commencé à travailler avec la Maison de la BD qui accueillait Fati Kabuika venu de RDC et qui a publié La Vie d’Andolo sur scénario de Christophe Edimo chez Toom. Après plusieurs allers-retours, j’ai décidé de m’y installer. Les résidences que proposent ici la Maison de la BD sont bénéfiques pour les auteurs venus d’Afrique qui ont besoin d’apprendre le métier. En retour j’aimerais que des auteurs de la région Centre puissent partir pour trois ou quatre mois dans des pays d’Afrique.

Y-a-t-il un domaine que la création africaine devrait mieux explorer pour s’épanouir ?

Je crois que nos auteurs manquent de connaissances sur l’histoire des arts premiers, des masques rituels par exemple. On dit que l’Afrique c’est la culture de l’oralité, mais c’est aussi une culture graphique, dommage que nos dessinateurs n’en aient pas conscience...

Voir en ligne : Le site de Toom éditions

(par Laurent Melikian)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Exposition "La BD africaine francophone" du 7 janvier au au 27 mars 2021
Maison de la bd
3 rue des Jacobins
41000 BLOIS

 
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1 Message :
  • Je ne me souviens absolument pas d’un projet individuel déposé par Simon-Pierre dans la collection L’harmattan BD, mais peut-être ai-je un (gros) problème de mémoire...

    Par contre, je me souviens parfaitement qu’il a collaboré avec nous sur un album collectif, Thembi et Jetje, projet dans lequel il a dessiné une dizaine de planches et qui est sorti en 2011. J’espère qu’il ne s’est pas senti trop insulté à cette occasion.

    Christophe Cassiau-Haurie
    Directeur de collection de L’harmattan BD
    Au passage, L’harmattan prend deux T.

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