"Battue" de Marine Levéel & Lilian Coquillaud (6 Pieds sous terre) : la nature au prisme de l’idéologie

22 décembre 2020 0
  • Voici une "partie de chasse" aussi impressionnante que glaçante. Entre immersion dans une nature grandiose et évocation d'une idéologie mortifère, "Battue", de Marine Levéel au scénario et Lilian Coquillaud au dessin, trouble et questionne. Un ouvrage de 6 Pieds sous terre en lice dans la sélection principale du Festival d'Angoulême 2021.

Camille, qui a quitté sa région natale depuis de nombreuses années, reçoit un jour la visite d’Hassan, un ami perdu de vue depuis le lycée. Celui-ci veut la convaincre de retourner sur la trace de ses origines et d’infiltrer un groupe de chasseurs qui organise, tous les ans, une grande battue. Hassan, journaliste, subodore des liens entre ces chasseurs et les « blanchistes », membres d’un groupuscule aux idées proches de l’extrême-droite.

"Battue" de Marine Levéel & Lilian Coquillaud (6 Pieds sous terre) : la nature au prisme de l'idéologie
Battue © Marine Levéel / Lilian Coquillaud / 6 Pieds sous terre 2020

Dans un premier temps, Camille refuse. Elle a, grâce à sa mère, rompu les liens avec sa famille, rejetant son idéologie. Elle se sent manipulée par Hassan et craint toujours les représailles des blanchistes. Ceux-ci cachent une sourde violence, que la jeune femme a peur de voir ressurgir.

Les blanchistes entretiennent un rapport ambigu à la nature, entre admiration et volonté de domination. Ils placent au-dessus de tout la défense de « leur territoire » et de « leurs racines », ce qui les pousse à une méfiance extrême envers tout ce qui est extérieur et tous ceux qui sont étrangers. Certains franchissent allègrement le pas qui sépare habituellement l’envie de protéger un espace encore en partie sauvage de la xénophobie.

Battue © Marine Levéel / Lilian Coquillaud / 6 Pieds sous terre 2020

Le décès du père de Camille, figure dominante et organisateur de la « Grande Battue », la conduit à finalement accepter la demande d’Hassan. Ils prennent un maximum de précautions : elle doit intégrer la battue et surmonter les épreuves - plusieurs jours de chasse, de marche, des nuits en pleine nature, une vie en groupe avec des règles strictes et une pression permanente - et lui doit la suivre à distance, s’assurer qu’elle va bien et recueillir les enregistrements qu’elle va tenter d’accumuler, à ses risques et périls.

Camille n’est guère motivée, ni par la chasse, qui tient à la fois du rite initiatique et du massacre organisé, ni par le recueil d’informations, qui la met en danger sans garantir des résultats probants. Surtout, elle craint la violence de ses compagnons, en particulier celle de son oncle, qui a pris la place de son père à la tête de la battue, et de son cousin, qui lui garde une rancœur tenace depuis son départ qu’il considère comme une trahison. Mais elle s’accroche, parvient à suivre le rythme et à s’intégrer. Et, contre toute attente, les indices des prises de position idéologique des chasseurs se font maigres.

Battue © Marine Levéel / Lilian Coquillaud / 6 Pieds sous terre 2020
Battue © Marine Levéel / Lilian Coquillaud / 6 Pieds sous terre 2020

Le scénario de Marine Levéel pour Battue est d’une rare tension. Son récit est construit comme un huis clos, bien qu’il se déroule en pleine nature. Camille se retrouve coupée du monde et comme enfermée dans le groupe d’hommes qu’elle redoute, sans moyen d’entrer en contact rapidement avec le reste du monde. Dans le même temps, elle est confrontée à son passé, ses souvenirs, ses origines, qu’elle a fui pendant longtemps. Tout cela contribue à une forte sensation d’étouffement, qui contraste vivement avec les dessins de Lilian Coquillaud.

Battue © Marine Levéel / Lilian Coquillaud / 6 Pieds sous terre 2020

Celui-ci accorde un maximum de place à l’environnement. Vastes paysages, montagnes escarpées et sombres forêts font oublier que l’histoire se situe dans un coin de France. Les animaux - meutes de chiens ou gibier chassé - sont également mis en avant, rapprochant l’humain de la faune, ce qui est justement l’un des thèmes de l’ouvrage. Cela ne l’empêche pas de varier énormément ses compositions, n’hésitant pas parfois à multiplier les cases et à serrer ses cadrages pour accentuer le suspens.

Battue © Marine Levéel / Lilian Coquillaud / 6 Pieds sous terre 2020

Surtout, les couleurs de Lilian Coquillaud étonnent et impressionnent. Construites autour des complémentaires orange et violet, elles sont souvent vives et rarement réalistes. Paradoxalement, elles magnifient les paysages et apportent une dimension presque fantastique au récit et à ses personnages. La nuit, l’aube, le crépuscule sont particulièrement réussis. Ces couleurs apportent une vie intense à l’histoire tissée par Marine Levéel, contrastant avec l’idéologie mortifère sous-tendue par les pratiques et les discours des chasseurs blanchistes. Une vivacité de couleurs en opposition, comme pour mieux la souligner, avec la noirceur politique évoquée dans Battue.

Scénariste et réalisatrice, Marine Levéel révèle ici sa capacité à écrire une histoire riche à partir d’un canevas relativement simple. La variété des émotions et les enjeux psychologiques comme politiques sont denses. Associée à Lilian Coquillaud, dont la douceur des lavis et la puissance des couleurs impriment durablement la rétine, elle livre une première bande dessinée inattendue et forte, légitimement sélectionnée pour le prochain Festival d’Angoulême.

Battue © Marine Levéel / Lilian Coquillaud / 6 Pieds sous terre 2020

(par Frédéric HOJLO)

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Battue - Par Marine Levéel (scénario) & Lilian Coquillaud (dessin) - 6 Pieds sous terre - collection Blanche - 24 x 32 cm - 120 pages couleurs - couverture cartonnée avec dos toilé - parution le 15 octobre 2020.

Lire quelques pages de l’ouvrage.

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