"Tanz !" : l’éclosion d’une talentueuse jeune autrice

4 septembre 2020 7
  • Maurane Mazars : un nom dont il faudra se souvenir, tant son album "Tanz !" fait office de révélation. Rarement, un lauréat du Prix Raymond Leblanc aura livré un ouvrage aussi accompli...

Souvenez-vous, lors de l’interview que le directeur éditorial du Lombard, Gauthier Van Meerbeeck, nous avait accordée pendant le confinement, nous lui avions demandé s’il avait un coup de cœur à nous signaler au sein de ses prochaines parutions, qu’il avait volontairement réduites. Et sa réponse fut étonnante :

« Si je ne devais en citer qu’un… (un choix difficile)… j’attirerais l’œil du lecteur sur la lauréate du Prix Raymond Leblanc 2018, Maurane Mazars. Son album "Tanz !" est une très belle réussite ! »

"Tanz !" : l'éclosion d'une talentueuse jeune autrice
Maurane Mazars, Prix Raymond Leblanc 2018 pour son projet "Tanz" avec Fadila Lanaan, Ministre-Présidente du Collège de la Commission communautaire française (COCOF) et Thierry Tinlot, maître de la cérémonie (bilingue !) des Prix Atomium.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Lauréate de ce prix des jeunes talents, cette jeune autrice n’est pourtant pas une débutante : sa première bande dessinée Acouphènes chez AGPI reçoit le prix Töpffer en 2015 lorsqu’elle étudie à Genève. Puis elle participe entre autres au collectif Francette en 2018 et à l’exposition « Plan à 3 » au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris en 2019.

Tanz ! qu’elle soumet au Prix Raymond Leblanc il y a deux ans était d’ailleurs son projet de diplôme pour son master à Strasbourg. On y fait la connaissance d’Uli, un jeune homme de 19 ans dans l’Allemagne en 1957, un élève d’une prestigieuse école de danse moderne. Sa fougue contraste avec la mélancolie de l’Europe d’après-guerre. Il est passionné de comédies musicales mais cette sensibilité est moquée par ses camarades qui jugent cette discipline trop commerciale. Lors d’un voyage à Berlin, il rencontre Anthony, un jeune danseur afro-américain. Ce dernier suggère à Uli de venir tenter sa chance à Broadway…

Cantonner Tanz ! à la découverte de la danse et la confrontation entre ses variantes expérimentales et plus commerciales serait très réducteur. Certes, l’ouvrage dépeint les coulisses de cette discipline, en expliquant ses codes, le lobby des producteurs, les auditions, les répétitions et tout ce qui agite ce microcosme.

Mais ce roman graphique de 230 pages dépasse ce carcan pour s’intéresser au vécu d’une jeune allemand né juste avant la guerre. Malgré sa volonté de repousser le plus possible les horreurs qu’il a vécues dans sa jeunesse, comment son passé influence-t-il sa perceptions et ses sentiments dans cette époque charnière de la fin des années 1950 ?

Maurane Mazars s’intéresse également à la ségrégation américaine, aux amours homosexuelles, à la façon dont l’Amérique rayonne à travers le monde et plus principalement à New York, et l’envers du miroir, la folie créatrice ressentie dans le "Village". Toutes ces thématiques sont portées par des personnages qui vibrent d’authenticité, et dont les expressions très bien représentées permettent de comprendre les pensées qui les agitent.

Maurane Mazars déploie également tout son talent dans ses superbes planches dominées par les couleurs : elle ose des successions de pleines pages muettes, ou des constructions parfois plus alambiquées (notamment pour les séquences oniriques) afin de mettre au diapason la planche et les pensées qui traversent ce personnage principal, bien moins lisse qu’il ne le paraît dans la première partie du livre.

Tant dans ses thématiques, son séquençage et son merveilleux dessin qui s’apparente souvent à la peinture, Tanz ! étonne et séduit, jusqu’aux toutes dernières pages qui apportent quelques contextualisations intéressantes. Gauthier Van Meerbeeck avait entièrement raison : c’est une très belle réussite !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:

BDFugue FNAC Amazon

 
Participez à la discussion
7 Messages :
  • moderne, fluide, virtuose. très belle bd.

    Répondre à ce message

  • ça fait penser à de la BD version 3.0.
    grand sentiment de liberté, de briser les carcans de la BD traditionnelle, dépasser le joli dessin bien chiadé, les cadres de cases bien stricts, les bulles bien dessinées quoi ;)
    non ?

    Répondre à ce message

    • Répondu le 28 janvier à  09:58 :

      Il n’y a rien de plus traditionnel que son travail. Son travail pictural aux cases éclatées, n’est pas neuf. Ses découpages de planches correspondent exactement à ce que font justement les auteurs dit "académiques" lorsqu’ils préparent leurs études de planches avant d’attaquer le crayonné définitif. Seulement voilà, avec un joli brin de crayon, pas sûr qu’en abordant la bd avec plus de classicisme, elle aurait trouvée preneur. Il y a de plus en plus de monde dans la bd et pour un contrat, il faut se démarquer, quitte à faire du neuf avec du vieux.

      Répondre à ce message

      • Répondu par merlan le 28 janvier à  14:51 :

        ah ? je ne dirais pas ça, non.
        je trouve bien d’éditer ce qu’on pourrait prendre pour un "crayonné" justement, c’est son système pictural et il lui convient, même si ça peut paraître comme une étape préparatoire pour certains. Ce que je veux dire c’est que même si des éditeurs très mainstream se mettent à éditer des projets comme celui-là, ça veut dire que les futurs auteurs soumettant des projets avec des dessins très libres comme celui-là seront moins craintifs de les envoyer, vous voyez ce que je veux dire ? Ce genre de projet il y a 20 ou 30 ans, on l’aurait plutôt vu chez un petit éditeur qui expérimente que chez Lombard non ?

        Répondre à ce message

      • Répondu par merlan le 28 janvier à  14:57 :

        c’est très moderne quand même d’oser la non-virtuosité et la défendre , alors que il me semble que ce qu’attendaient beaucoup de lecteurs de BD depuis toujours, c’est justement un minimum de virtuosité dans le dessin. Vu que la BD est avant tout une narration dessinée, le dessin ne doit pas forcément être virtuose, il doit simplement être "juste", dans le sens "efficace" pour que la narration soit fluide et compréhensible. Mais c’est juste mon avis hein ;)

        Répondre à ce message

      • Répondu par melan le 28 janvier à  15:01 :

        en fait au départ j’étais juste étonné que ça soit édité par Lombard. Jamais tu aurais vu ça y a 20 ans. donc c’est encourageant pour les futurs auteurs sortant des écoles de BD.

        Répondre à ce message

        • Répondu le 28 janvier à  15:50 :

          C’est normal, le Lombard est stratégiquement sur la même ligne que les autres éditeurs ; publier ce qui est à la mode, et ce type de travail est à la mode et on en voit partout. Mais attention aux modes, il n’y a rien de plus démodé !

          Répondre à ce message