Topor, encore et encore !

23 septembre 2019 0 commentaire
  • L'œuvre de Topor est protéiforme. Acteur et réalisateur, écrivain et peintre, poète et chansonnier, il ne s'est pas cantonné à un domaine. Mais ses dessins forment l'ossature de son travail. Un nouvel ouvrage édité par Les Cahiers Dessinés et deux expositions, à Paris et Moulins, nous y redonnent accès.

La carrière de Roland Topor est difficile à embrasser en quelques mots. S’il est décédé alors qu’il n’avait pas atteint les soixante ans, la précocité - il réalise la couverture de la revue Bizarre dès 1958 - et la multiplicité de ses créations en font un artiste impossible à classer dans un champ ou un autre. Il a travaillé pour la presse, le cinéma, le théâtre, la télévision et d’abord pour lui-même. Le public le connaît surtout pour sa participation au programme télévisé Téléchat, mais lui n’a jamais différencié, dans sa façon de créer, l’enfance de l’âge adulte.

Topor, encore et encore !
Topor - Voyageur du livre II © Roland Topor / Les Cahiers Dessinés 2016

Co-fondateur en 1962 du mouvement Panique [1], il est aussi présent au début de l’aventure Hara-Kiri. Sa plume pouvait aussi bien tracer des dessins d’humour hors du temps qu’écrire des dialogues acérés. La Planète Sauvage, film d’animation qu’il conçoit avec René Laloux, reçoit le Prix Spécial du jury à Cannes en 1973 et demeure une source d’inspiration irremplaçable. Son roman Le Locataire chimérique a été adapté par Roman Polanski en 1976 et lui-même travaille notamment avec Werner Herzog et Federico Fellini.

Le Monde selon Topor © Roland Topor / Les Cahiers Dessinés 2017

Les émissions télévisées Merci Bernard et Palace, écrites avec Jean-Michel Ribes, et Téléchat, avec Henri Xhonneux, prouvent que Topor était accessible à tous les publics, des plus jeunes aux plus exigeants, des amateurs de loufoqueries comme à ceux d’humour noir. Il a même parrainé la librairie-galerie HumuS à Lausanne, spécialisée notamment dans l’érotisme, et reçu à titre posthume le titre de satrape du Collège de Pataphysique.

Ce très rapide aperçu d’une œuvre foisonnante ne doit pas faire oublier que les dessins en constituent la clé de voûte. Ils se comptent par milliers et ont été vus dans des journaux célèbres dans le monde entier comme dans des publications confidentielles.

Depuis 2014 et l’ouvrage Topor, dessinateur de presse, Les Cahiers Dessinés en facilitent l’accès. Chefs-d’œuvre I est le cinquième volume consacré à Topor par la maison d’édition de Frédéric Pajak [2]. Entièrement dévolue à de grands dessins en noir et blanc, cette anthologie soigneusement éditée et sourcée permet de se rendre compte de l’étendue du talent de Topor.

Topor - Chefs d’œuvre I © Roland Topor / Les Cahiers Dessinés 2019
Le "coup de poing dans la gueule" est l’un des dessins les plus connus et les plus reproduits de Topor ; sa première publication fut sous la forme d’une affichette promotionnelle pour le journal "Hara-Kiri" en 1961.

La somme des dessins rassemblés, d’ailleurs appelée à être complétée, ainsi que la préface de Julie Bouvard, permettent de donner un peu d’unité à l’œuvre dessinée de Topor. Non pas qu’elle n’existait pas auparavant, mais sa complexité et sa densité la rendaient difficilement visible. Le chapitrage, en évitant de tomber dans la facilité du classement chronologique, fait ressortir des thématiques [3]. L’ensemble impressionne tout en créant une familiarité.

Ce qui marque la rétine, d’abord, c’est le style graphique de Topor. S’il n’était pas un dessinateur virtuose, il avait suffisamment de technique pour dessiner tout ce qu’il voulait, tout ce qui lui passait par la tête. Sa méthode ? Adopter son propre rythme, refuser les contraintes - il lui arrivait de travailler couché dans son lit - et assembler des hachures par centaines. Chaque dessin est composé d’un nombre invraisemblable de petits traits, agencés dans tous les sens et plus ou moins espacés. Les aplats sont extrêmement rares : seule la variation de densité des hachures apportent ombres et textures.

Quant aux thèmes représentés par Topor, ils n’appartiennent à aucune catégorie. L’art, la religion, le pouvoir, la mort sont omniprésents, mais aucun sujet n’est interdit et chaque dessin en recouvre plusieurs. Topor a bien réalisé quelques dessins politiques - ce n’était pas ses préférés - ou ce qu’il convient de qualifier de dessins d’humour, mais il créait la plupart du temps en dehors de l’actualité. Oniriques voire cauchemardesques, les scènes représentées ne sont quasiment jamais ancrées dans une réalité tangible. Les corps sont déformés et les décors sont soit rendus à la portion congrue, soit fantastiques. Topor n’a-t-il pas affirmé : « La réalité me donne de l’asthme. » [4] ?

"Equilibristes", dessin de Roland Topor paru dans le "New York Times" en 1972.

Si les dessins de Topor restent puissants plusieurs décennies après leur réalisation, c’est sans doute parce qu’ils sont atemporels. Ils ne sont pas marqués par les tics d’une époque ni soumis à des clés de lecture disparues avec le temps. Leur surréalisme même, qu’il ne faut pas comprendre au sens historique du terme, Topor ayant en horreur le dogmatisme d’André Breton, garantit leur impact visuel et intellectuel. Les hachures qui envahissent le papier semblent provenir directement de l’inconscient de l’artiste, ce qui expliquerait qu’elles parlent directement au nôtre.

Deux expositions, cet automne, rendent hommage à Topor tout en prolongeant son œuvre. La première, sise à la Galerie Anne Barrault, à Paris, s’intitule Topor n’est pas mort. Elle regroupe non seulement des œuvres de l’artiste, mais aussi celles de vingt-et-un autre [5] Elles ont toutes été sélectionnées pour leurs affinités avec le corpus toporien. La seconde, plus académique, se situe au Musée de l’Illustration Jeunesse de Moulins et se déroule dans le cadre de la Biennale des illustrateurs. Elle présente un large panel des œuvres de Topor, d’extraits de Téléchat et de La Planète sauvage à des illustrations de romans du XXe siècle devenus des classiques, en passant par des affiches et des dessins réalisés avec son fils Nicolas Topor.

Les occasions ne manquent donc pas pour se replonger dans une œuvre pléthorique et presque insondable. Profitons-en !

Exposition "Le Monde de Roland Topor" au Musée de l’Illustration Jeunesse (Moulins) jusqu’au 2 février 2020.

(par Frédéric HOJLO)

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TOPOR - Chefs-d’œuvre I - Les Cahiers Dessinés - préface de Julie Bouvard - 22 x 28 cm - 208 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 12 septembre 2018.

Exposition Topor n’est pas mort
Galerie Anne Barrault
7 septembre - 26 octobre 2019
51, rue des Archives - 75003 Paris
Du mardi au samedi, de 11h à 19h
Tél. 09 51 70 02 43
info@galerieannebarrault.com

Exposition Roland Topor dans le cadre de la Biennale des illustrateurs
Musée de l’illustration jeunesse
21 septembre 2019 - 2 février 2020
26, rue Voltaire - 03000 Moulins
Du mardi au samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h, le dimanche de 14h à 18h
Tél. 04 70 35 72 58
mij@allier.fr

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[1Avec Fernando Arrabal, Alejandro Jodorowsky, Olivier O. Olivier, Jacques Sternberg, Christian Zeimert et Abel Ogier.

[2Accompagné par Julie Bouvard et Alexandre Devaux.

[3Les chapitres de l’ouvrage sont titrés, dans l’ordre : « Prolégomènes », « Effroi », « Foules », « Stratagèmes », « Sauve qui peut ! », « Dessins politiques (1968-1975) », « Caprices » et « Amour ».

[4Entretien avec Eddy Devolder en 1994.

[5Guillaume Bruère, Nina Childress, Olivia Clavel, Bertrand Dezoteux, Julie Doucet, Paul van der Eerden, Steve Gianakos, Killoffer, Mirka Lugosi, Bertrand Mandico, Antoine Marquis, Guillaume Pinard, Hugues Reip, Jean-Xavier Renaud, Elsa Sahal, Dasha Shishkin, Taroop & Glabel, Daniel Spoerri, Nicolas Topor, Henk Visch et Willem.

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