"V pour Vendetta" : un bréviaire inattendu pour l’anarchie contemporaine

13 juin 2012 6 commentaires
  • Voici sans doute l’édition définitive de "V pour Vendetta", ce chef-d’œuvre britannique ! Alan Moore y livre un vibrant plaidoyer en faveur de l’anarchie, seule solution selon lui aux dérives totalitaires.

V pour Vendetta fut publiée à l’origine en feuilleton et en noir et blanc dans 26 numéros de la revue britannique Warrior entre 1982 et 1984, dirigée par Dez Skinn, sorte d’équivalent à l’anglaise de notre Métal Hurlant. Elle ne vit pas son terme dans ses pages, puisque le dit Warrior dût cesser le combat, faute de ventes suffisantes.

Heureusement, Alan Moore devint un scénariste très apprécié aux États-Unis grâce à ses travaux publiés chez DC (Swamp Thing, mais aussi le monumental Watchmen, sans compter bien des apparitions mémorables sur d’autres séries) et l’éditrice du label Vertigo, Karen Berger, lui proposa de reprendre l’histoire en la terminant, toujours avec David Lloyd au dessin et à l’encrage, mais cette fois au format classique du comic-book et donc en couleurs.

"V pour Vendetta" : un bréviaire inattendu pour l'anarchie contemporaine
V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd. Cet album est devenu le livre de chevet des "Indignés" et des "Anonymous" du monde entier
Ed. Urban

Dense, passionnante et noire, l’histoire est assez connue du grand public puisque les frères Wachowski l’ont adaptée de façon assez plate pour le grand écran en 2006. Depuis, Alan Moore considère que toute adaptation au cinéma d’une bande dessinée est inutile, il s’agit selon lui de deux formes d’expression artistique différentes.

Rappelons brièvement l’intrigue : dans les années quatre-vingt à quatre-vingt-dix, l’Angleterre est devenue fasciste, un régime impitoyable a soumis la population à l’endoctrinement et au contrôle de la pensée, après s’être débarrassé de ceux qu’elle jugeait inutiles.

V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd. Le masque de Guy Fawkes est devenu le signe de ralliement des contestations à un pouvoir arbitraire.
Ed. Urban Comics

Un homme seul entre en lutte ouverte contre ce régime et ses institutions. Il porte le masque de Guy Fawkes, une cape et un chapeau, utilise des poignards. Il vit dans une cave, sorte de musée des plus belles pièces de la culture classique. L’enquête démontre rapidement qu’il a été victime d’un internement à Larkhill où il a subi d’abominables expériences médicales desquelles il aurait survécu.

Voila le point de départ de cette œuvre qui a marqué les indignés dans différents pays en proie à la contestation ou à la révolution, mais aussi certains militants d’Anonymous.


Cette œuvre fondamentale a connu en France un certain nombre de parutions : après la première chez Zenda, elle reparaît en Intégrale chez Delcourt. Puis, elle passe chez Panini qui souhaitait sans doute accompagner en librairie la sortie du film en France. À cette occasion, traduction et lettrage sont refaits (comme cela avait été également le cas pour leur version des Watchmen qui avait tenté d’évacuer le travail magnifique de Jean-Patrick Manchette sur cet ouvrage, pour d’obscures raisons.) Interrogés par nos soins, Urban Comics nous a précisé qu’ils utilisaient la meilleure version possible. Si aucune ne leur convient, ils la refont totalement.

Dans ce cas précis, ils ont repris la traduction originale de Jacques Collin pour Zenda, qui était d’ailleurs un des membres fondateurs de ce label absorbé depuis par Glénat.

V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd. Créé dans les années 1980, l’album vise directement l’Angleterre de Margaret Thatcher
Ed. Urban Comics

Alan Moore déclarait dans la revue française d’études sur les comics Scarce en 1987 : « Dans ce monde noir, blanc et gris, V représente la culture et l’anarchie. C’est une histoire à la Robin des Bois : un homme seul contre le système… Nous essayons d’y introduire beaucoup de façons de voir différentes. Nous essayons de parler de choses telles que la sexualité ou la politique, et aussi de ce que je conçois comme étant les deux formes fondamentales de la politique. Non pas le capitalisme et le communisme, qui se ressemblent beaucoup. Ces deux formes sont l’anarchie et le fascisme. Ce sont les deux pôles de la politique. D’un côté, faire ce que l’on veut, être responsable de sa propre existence ; ou bien confier cette responsabilité à quelqu’un d’autre. En plaçant ces éléments dans ce monde stylisé du futur, nous créons un contexte apocalyptique. On invente ces personnages qui résument un point de vie moral ou philosophique, alors l’interaction entre les personnages devient une sorte de drame moral. De cette façon, on peut observer ses propres sentiments concernant la politique. C’est comme l’algèbre : un sentiment est réduit à un symbole, un personnage. On met tous les personnages ensemble et on voit comment ils se comportent. »

Ce qui était de l’anticipation à l’époque de sa parution, une variation sur 1984 de George Orwell, est devenu avec le temps une uchronie pertinente, qui garde des années plus tard toute la puissance de son propos.

L’édition Urban Comics propose des préfaces des auteurs, ainsi qu’une longue postface d’Alan Moore, et quelques pages bonus. Indispensable.

V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd. Une planche originale mettant en évidence le beau dessin expressioniste de David Loyd
(c) DC Comics

(par Michel DARTAY)

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6 Messages :
  • Vivement une édition en noir et blanc, la couleur est inutile.

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  • Salut,

    C’est bien la première fois que j’apprécie une bande annonce.
    Quelqu’un aurait-il la référence de la bande son ?

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    • Répondu par JP le 14 juin 2012 à  00:46 :

      Non, cette BA est nulle et ressemble à plein d’autres avec ses phrases d’accroche bidons, on tente juste de nous vendre une vieille BD sur le succès actuel des Anonymous.

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      • Répondu par Zombi le 14 juin 2012 à  10:38 :

        Bien d’accord, la bande-annonce est un procédé cinématographique, et les cinéastes sont les premiers gros producteurs de biens culturels (opium pour le peuple) à défendre la loi Hadopi.
        - Le masque de Vendetta et des Anonymous ne fait pas seulement penser à G. Orwell, il évoque aussi le héros anarchiste Hamlet, qui retourne le théâtre (masque) contre la société et ses valeurs hypocrites, qui fait de chacun de ses membres un manipulateur-manipulé. On peut observer que la société britannique est à la fois en pointe dans les systèmes d’enrichissement sans cause et de corruption commerciale, et dans l’anarchisme individualiste qui se forge contre la société (grâce, notamment, à Shakespeare, que les élites ont tenté plusieurs fois d’effacer, mais qui a toujours été soutenu par la culture populaire).
        - Les Anonymous disent : "Nous sommes légions.", mais ils pourraient aussi bien dire, "Nous sommes un.", en référence à Hamlet.

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      • Répondu par P. le 14 juin 2012 à  13:40 :

        En soit, le fait qu’une BD soit "vieille" ne signifie pas forcément qu’elle de soit pas de qualité...

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      • Répondu par Géraud le 14 juin 2012 à  19:46 :

        Je réitère ma demande, suite à ce commentaire tout en finesse et mesure : Quelqu’un connaît-il les références de la bande son ?

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